L'entrevue - Qui a besoin d'un État israélien?

Yakov M. Rabkin
Photo: Yakov M. Rabkin

Entreprise audacieuse que celle de Yakov M. Rabkin, la critique du sionisme étant constamment menacée de passer pour antisémite. Cet historien des sciences, à l'Université de Montréal, a publié récemment un essai intitulé Au nom de la Torah: une histoire de l'opposition juive au sionisme. L'ouvrage fait au moins deux choses: il s'attaque à des tabous entretenus par l'État d'Israël et il se présente comme un antidote à l'antisémitisme.

Scène étrange que celle qui se déroule tous les 15 mai dans le centre-ville de Montréal, à l'occasion de la fête de l'indépendance d'Israël. Des juifs ultra-orthodoxes, haredis en redingote et chapeau noir descendus de Sainte-Agathe et de Boisbriand, promènent des pancartes aux propos qu'on n'attend pas: «Arrêtez l'aventure sanguinaire du sionisme!», clament-elles. «Le sionisme est le contraire du judaïsme!» Pour ceux qui célèbrent, ils sont des traîtres. Des scènes semblables se produisent simultanément à Londres, New York et Jérusalem.

C'est à cette curieuse opposition — «minoritaire mais non marginale» — que s'intéresse l'historien Rabkin dans un livre dont la qualité a été saluée par le monde intellectuel. Une opposition peu connue du public, juif comme non juif, et que, du reste, dit-il, on cherche constamment à étouffer: celle de l'opposition à l'État israélien au nom de la tradition juive, de la Torah.

Pour autant, M. Rabkin relève en prologue de son ouvrage que l'antisionisme fondé sur des arguments judaïques n'est pas l'apanage des hassidims ou des mitnagdims. Il est aussi celui des «juifs libéraux et de ceux qu'on appelle 'orthodoxes modernes', Israéliens et juifs de la diaspora, voir juifs nationaux-religieux qui commencent à doute de leurs convictions sionistes».

M. Rabkin pose une question pour le moins délicate: pourquoi un État israélien? Il s'attaque au «mythe» — et ne cache pas son agacement — selon lequel l'État israélien et son gouvernement parlent au nom de tous les juifs dans le monde. Au plan historique, il explique en long et en large en quoi le mouvement sioniste né en Europe au XIXe siècle avec la montée des nationalismes et, plus tard, la proclamation de l'État d'Israël ont représenté l'une des «plus grandes déchirures» dans l'histoire juive.

En quoi consiste cette rupture? «Les juifs ont dans la tradition trois caractéristiques, dit-il: ils sont bienfaisants, timides et miséricordieux. Aucun État ne peut fonctionner comme ça, même le plus sympathique. Le conflit est fondamental entre ces valeurs et l'existence d'un État qui a sa raison d'État, sa police et son armée.»

«Or, les juifs ont existé 2000 ans sans État. Je dirais qu'ils ont beaucoup plus de difficulté à vivre avec qu'à vivre sans. Le rôle de ces rabbins-là, c'est de montrer que les juifs n'ont pas besoin d'un État, et encore moins d'un État qui opprime les autres.»

À sa remorque, cet antisionisme traîne du reste des valeurs très conservatrices qui rapprochent davantage ces ultra-orthodoxes «du Hamas que des juifs laïques», ironise un peu M. Rabkin. Face à l'actualité, leur lecture du politique est religieuse. À l'extrême, leur solution au conflit israélo-palestinien, qui les place en opposition totale avec la société laïque et le gouvernement israéliens, passe par un «comportement moral» et le respect des préceptes. «Si on se comporte de façon correcte face à la Torah, disent-ils, Dieu va arranger les choses.» Et si les choses vont mal, avancent-ils, c'est que le rapport «conditionnel» à la «terre promise» n'est pas respecté. «Certains de mes protagonistes antisionistes vont dire: vous avez les armes nucléaires et vous ne pouvez pas prendre un autobus. Vous faites confiance aux armes plutôt qu'à Dieu.» Vue de l'esprit? M. Rabkin souligne que le conflit intra-israélien entre laïcité et judaïsme, plus ou moins relayé ici, est profond en Israël. «Si ce n'était de l'intifada, il serait dominant.»

M. Rabkin est interpellé par cet antisionisme religieux, mais il n'en est pas un tenant. «J'aime beaucoup la société israélienne, que je connais bien. Je parle couramment l'hébreu, tous mes enfants le parlent. Tous les matins, j'étudie la Torah avec mon fils. Je ne suis pas de ces rabbins antisionistes. Personnellement, ce n'est pas ma position du tout.»

N'empêche que, au lancement de son livre, il s'est fait dire: «Je ne vous savais pas antisioniste». N'empêche qu'il est très agacé par la tendance lourde des gouvernements israéliens successifs à s'afficher comme porte-parole de l'ensemble des juifs. «Le gouvernement actuel a beaucoup intérêt à créer la confusion», dit-il.

Mensongère et dangereuse

Prétention aussi mensongère que dangereuse, martèle-t-il. Mensongère parce que tous les juifs sont loin d'être d'accord avec les décisions prises par l'État israélien. Dangereuse parce que cette prétention à la représentation universelle fait porter un risque à la diaspora. «Je ne veux pas que les juifs deviennent les otages d'une décision de Sharon d'assassiner un leader palestinien, affirme-t-il. Je n'ai rien à voir avec cette décision. Qu'il le fasse au nom de son électorat, j'en conviens, mais moi je n'ai aucun input dans ce qu'il fait. Il ne me représente pas. Or, certains leaders de la communauté sioniste organisée vont justifier n'importe quel acte du gouvernement Sharon. Ils projettent ainsi une menace sur la diaspora... ce qui n'est peut-être pas si innocent.»

Car il y dans cette attitude une fâcheuse tendance, selon lui, à instrumentaliser l'antisémitisme — dont il ne nie pas par ailleurs les inquiétants excès dans certains médias arabes — aux fins de justifier l'existence de l'État d'Israël et de pousser des juifs de la diaspora à émigrer, pour de cruciales raisons démographiques. «Ce qu'on fait, c'est qu'on alimente la détresse.»

Plus profondément, cela recouvre, à son avis, un immense malaise identitaire. «Le sionisme n'est pas le judaïsme. Certains vont même jusqu'à dire que la nouvelle identité laïque israélienne est une identité entièrement différente où il n'est même plus question de se définir comme juif.»

Aussi, pour beaucoup de juifs de la diaspora, «le seul pôle qui les rattache à quelque chose de juif, c'est l'État israélien. Il n'y a plus de Torah, plus de préceptes. Qu'est-ce qui reste? L'État d'Israël. Pour ces juifs, le sionisme est le centre de tout. Et l'image que ces gens-là se font d'Israël est parfaitement idéalisée. Souvent, ils ne parlent pas un mot d'hébreu ou n'ont mis le pied en Israël qu'en touristes assis à bord d'autocars climatisés.»

Sur un autre registre, il ajoute: «Le sionisme, fondé sur la négation du judaïsme, a substitué au bonheur [de savoir qui l'on est] une amertume, une hargne, toutes sortes d'émotions négatives que je n'ai pas retrouvées chez ces gens-là [les rabbins antisionistes] quand je les ai interviewés».

Cela aurait sans doute séduit M. Rabkin, un homme habité d'un humour et d'un calme qui tranchent pour ainsi dire radicalement avec l'attitude pure et dure de plusieurs de ceux qui défendent l'État d'Israël. «Ce serait une bonne chose pour les avocats d'Israël qui vivent ici de se détendre un peu, d'être plus ouverts. C'est paradoxal parce que, dans les journaux israéliens, il y a un débat de fond autour de l'État dit juif. Ici, on soulève la question et on va essayer tout de suite de vous faire taire.»

Au demeurant, les racines des intérêts de M. Rabkin en histoire juive touchent à son histoire personnelle. Originaire de Saint-Pétersbourg, en Russie, c'est à Montréal, où il débarque en 1973, qu'il apprend l'hébreu auprés de Jean Ouellette, professeur de langues sémitiques à l'UdeM. «J'ai grandi en URSS sans aucune connaissance du judaïsme, sans identité juive. C'est ici que je me suis posé la question: "qu'est-ce qu'être juif"?»

Au-delà, si cela est possible, son essai interroge le rôle de l'État et sa nécessité dans la construction des identités collectives. «Je conçois aussi mon livre comme une occasion pour le lecteur de repenser le rôle de l'État dans la préservation de l'identité. Un débat tout à fait pertinent au Québec et au Canada.» Ce n'est pas par hasard, dit-il, si ce livre a été écrit en français à Montréal.

Au nom de la Torah: une histoire de l'opposition juive au sionisme

Yakov M. Rabkin, Les Presses de l'Université Laval