L’humain, cette force sur la nature

André Lavoie Collaboration spéciale
Une vue aérienne de la route BR-163, au Brésil, symbole éloquent de la déforestation accélérée de l’Amazonie. Selon la professeure Sabrina Doyon, la justice sociale et la justice environnementale doivent être remises au cœur de l’étude de l’anthropocène en anthropologie.
Photo: Leo Correa Associated Press Une vue aérienne de la route BR-163, au Brésil, symbole éloquent de la déforestation accélérée de l’Amazonie. Selon la professeure Sabrina Doyon, la justice sociale et la justice environnementale doivent être remises au cœur de l’étude de l’anthropocène en anthropologie.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur

Bien avant que la pandémie de COVID-19 ne bouscule tout, Sabrina Doyon planchait déjà sur un nouveau cours traitant des multiples facettes de l’anthropocène. La professeure d’anthropologie de l’Université Laval l’offre maintenant pour la toute première fois, avec un succès évident, comme en témoigne la liste d’attente pour s’y faufiler alors qu’il affichait déjà complet au début de la session d’hiver.

Pour celle qui s’intéresse aux relations entre les sociétés et l’environnement, de même qu’aux transformations de la nature dans différents coins du monde (Mexique, Cuba, Catalogne, Bas-du-Fleuve, etc.), la tenue de ce cours, intitulé Anthropocène : entre crises et espoirs, arrive à un moment singulier. « La pandémie ajoute une dimension à la fois concrète, pragmatique et palpable au cours », admet celle qui est présidente de la Société canadienne d’anthropologie depuis 2019.

Mais ce pragmatisme brusquement imposé et hautement inspirant recèle aussi sa part d’inquiétudes et d’inconnues autour d’un concept devenu au fil du temps un véritable buzzword, comme l’a constaté la professeure. « En novembre 2019 à Vancouver, une conférence en collaboration avec l’Association américaine d’anthropologie, la plus grande au monde, regroupait plus de 5000 participants, et presque un panel sur deux comprenait le mot “anthropocène” dans le titre. C’était l’un des mots les plus utilisés avant qu’il soit déclassé par “pandémie”. »

L’influence de l’homme sur notre planète

Et que signifie-t-il exactement ? Au fil des siècles, entre la colonisation européenne des Amériques, la révolution industrielle et l’urbanisation galopante, l’être humain a exercé une influence grandissante sur notre planète, devenant une véritable force géologique capable de modifier tous ses mécanismes. Mais plusieurs ne s’entendent pas sur le moment fondateur du concept, certains le faisant remonter jusqu’à la révolution néolithique, cette transition importante de l’homme vers la sédentarisation, l’agriculture, l’élevage, etc.

Les anthropologues sont à hauteur d’hommes. Ce qui nous intéresse, c’est la perspective des gens avec qui nous travaillons sur le terrain et surtout pas d’aller leur dire ce qui est bon ou mauvais.

 

D’autres encore trouvent le concept un peu édulcoré, minimisant les ravages qu’il provoque et dont la pandémie actuelle n’est qu’une des nombreuses manifestations, entre ouragans, sécheresses et inondations. « Certains chercheurs parlent même de “capitalocène”, dit la professeure, car l’anthropocène ne permettait pas de comprendre les causes et les mécanismes au cœur du concept. Mais il est clair que la justice sociale et la justice environnementale doivent être remises au cœur de l’étude de l’anthropocène en anthropologie. »

Sabrina Doyon n’a pas développé ce cours à la manière d’un vaste tribunal, cherchant à départager le bien du mal. Elle fut très respectueuse des principes mêmes de l’anthropologie. « Les anthropologues sont à hauteur d’hommes. Ce qui nous intéresse, c’est la perspective des gens avec qui nous travaillons sur le terrain et surtout pas d’aller leur dire ce qui est bon ou mauvais. » Cela ne l’empêche pas de déplorer à quel point l’Occident « a opéré une grande différence entre l’homme et la nature », fossé accentué par le développement des sciences où chacun scrutait son sujet en vase clos.

La nature va-t-elle continuer d’exister ?

« Les sciences naturelles se faisaient d’un côté et ne considéraient pas l’être humain comme une force assez importante pour transformer véritablement la Terre, explique celle dont l’un des projets de recherche explore la construction sociale de la typicité des vins québécois. À l’opposé, les sciences humaines et sociales ne considéraient guère la nature que comme un décor. Mais dès les débuts de la discipline, l’anthropologie a toujours eu un intérêt pour les relations entre la nature et les humains. »

Dans certaines sociétés, cette imbrication apparaît d’ailleurs si forte « que le mot “nature” n’existe pas », selon Sabrina Doyon. Par contre, devant la déforestation accélérée de l’Amazonie (la surface déboisée est maintenant plus large que la Jamaïque), nos cieux encombrés avant mars 2020 (le 25 juillet 2019, la circulation aérienne dénombrait 230 000 appareils en mouvement) et l’agrandissement des centres urbains (70 % de la population mondiale pourrait y vivre en 2050), on peut se demander si la nature, elle, va continuer d’exister.

Le cours Anthropocène : entre crises et espoirs cherche ainsi à présenter les différentes manières dont les êtres humains abordent la protection de la nature, car il en existe plusieurs. Une exploration qui, prévient Sabrina Doyon, « va susciter beaucoup plus de questions que de réponses », surtout à un moment où la COVID-19 s’invite partout, jusque dans les salles de classe. « Les inégalités socioéconomiques avaient permis jusqu’ici à certaines personnes de s’en tirer, mais bientôt, il n’y aura plus de différence : nous serons tous ramenés à notre humanité », conclut l’anthropologue.

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