Décès de l’ancien otage du FLQ James Richard Cross

L’ancien otage du Front de libération du Québec James Richard Cross est décédé en Angleterre de la COVID-19 à l’âge de 99 ans. Son enlèvement par la cellule Libération du Front de libération du Québec (FLQ) avait déclenché la crise d’Octobre, dont on vient de souligner le cinquantième anniversaire.

Le 5 octobre 1970, l’attaché commercial britannique James Richard Cross est enlevé par des membres du FLQ. En entrevue au Devoir en 2010, il se souvenait de sa détention, dans un immeuble à logements de la rue des Récollets, à Montréal-Nord. « J’ai toujours cru que j’allais mourir. Je n’ai jamais été sûr que ça n’allait pas être le cas. Comment vouliez-vous que je n’y croie pas ? »

Le choix de l’otage avait fait l’objet d’âpres débats au sein du FLQ, où l’à-propos d’un enlèvement était loin de faire l’unanimité. Chez ceux qui allaient d’abord passer à l’acte, on hésitait entre le diplomate britannique et son homologue américain, des figures qui apparaissaient comme des symboles du colonialisme et de l’impérialisme. Ces felquistes s’étaient rabattus sur le premier, dont la routine réglée au quart de tour facilitait l’enlèvement. Au moment de l’enlèvement, les felquistes Jacques Lanctôt, Yves Langlois, Marc Carbonneau et Nigel Hamer sont du coup. Prendront part à la séquestration deux autres felquistes, le couple Jacques Cossette-Trudel et Louise Lanctôt, les parents de l’activiste Alexis Cossette-Trudel.

Plutôt francophile

Entre le 5 octobre et le 3 décembre 1970, James Richard Cross a passé 59 jours en détention, dans une chambre dont la fenêtre était obstruée par un morceau de contreplaqué. Il était sorti de cette épreuve amaigrie, après avoir passé l’essentiel de son temps à lire des journaux, à regarder la télévision et à jouer aux cartes.

Une photo de détention de James Cross le montre jouant aux cartes, installé sur une prétendue caisse de dynamite, un exemplaire de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières posé à ses côtés comme livre de chevet. Elle avait fait le tour du monde en novembre 1970.

Image: Archives Le Devoir La une du «Devoir» au lendemain de sa libération

Dans une de ses chroniques du Journal de Montréal, Jacques Lanctôt a expliqué en 2008 que les ravisseurs, dont il était, lui avaient mijoté un pâté chinois, « selon une recette de ma mère ». « C’est avec beaucoup d’empressement et d’anxiété que nous lui avions préparé ce pâté chinois, car nous nous doutions bien qu’un diplomate étranger ne s’abaisse certainement jamais à manger cette nourriture populaire. » Parce qu’il s’agissait d’un mets d’une classe sociale qui n’était pas celle de Cross, ses ravisseurs s’attendaient à un élan de sympathie de sa part, explique Lanctôt. « Tous nos espoirs étaient désormais placés dans ce fameux pâté chinois, où [sic] il ne pourrait qu’être sensibilisé à nos origines modestes, et nous pensions que cela déclencherait quelque élan de sympathie envers notre cause. »

Pourquoi ?

En 2004, Carl Leblanc a consacré à Cross un documentaire intitulé L’otage. Ce film a aussi constitué la base de l’écriture d’un livre intitulé Le personnage secondaire. C’est Le Devoir qui lui a appris sa mort. « J’ai tourné chez lui pour son 80e anniversaire. Il était alors question du sentiment d’être vivant à son âge, après ce qu’il a connu. Il aurait eu 100 ans cette année. »

Pourquoi avait-il été enlevé ? « Il m’a toujours semblé qu’il y avait eu un mauvais casting », dit Leblanc.

« C’était un Irlandais, plutôt francophile, d’une sensibilité qui tendait plutôt vers la gauche. Une démarche révolutionnaire comme celle du FLQ s’inscrit dans un manichéisme inévitable. Il me semble qu’on n’avait pas choisi le bon candidat pour incarner le méchant. Jacques Lanctôt lui-même l’avait un peu reconnu quand on s’était rencontrés à l’époque. »

Winnie l’ourson

Dans les lettres qu’il avait rédigées durant sa captivité, les policiers cherchaient, en vain, des codes secrets capables d’aider à le retrouver. Une des pistes examinées fut en lien avec les albums de Winnie l’ourson, dont le diplomate était un vif admirateur. « Il a été question de cela en effet », confirme Carl Leblanc, qui a retrouvé confirmation de la piste Winnie the Pooh dans ses recherches aux archives en Angleterre. « Mais il n’y avait pas de message codé », ni avec Winnie l’ourson ni avec quoi que ce soit d’autre, soutient-il.

Les médias avaient annoncé la mort de Cross par erreur, dans la nuit du 17 octobre 1970, au moment de la découverte du cadavre du second otage du FLQ, Pierre Laporte, retrouvé dans le coffre d’une voiture abandonnée à Saint-Hubert.

Pour Cross, « ce qui avait été le plus terrible est la pression sur sa famille », dit en entrevue Carl Leblanc.  « À tout moment, ils avaient pu le croire mort. Cette pensée lui était difficile. »

Ses ravisseurs avaient obtenu des sauf-conduits pour prendre la fuite à bord d’un avion à destination de Cuba, où ils vécurent quelques années.

Sensible à l’émancipation

Une fois libéré, Cross était rentré pour sa part en Angleterre, où il a poursuivi par la suite une carrière de haut fonctionnaire au sein du gouvernement britannique.

« James Richard Cross avait une certaine sympathie pour le nationalisme légitime exprimé par René Lévesque et cette mouvance », explique Carl Leblanc. Mais « il n’aimait pas parler de ça ».

Pour le documentariste, cet homme pétri par un flegme britannique ne voulait pas trop s’ouvrir, tout d’abord, pour dire ce qu’il pensait des velléités des souverainistes légitimes représentés par Lévesque. « À notre époque de victimologie effrénée, ce rapport à un mouvement d’émancipation lui était problématique. Il s’est toujours senti une solidarité post-mortem avec Pierre Laporte », l’autre otage du FLQ durant cette crise.

Avant sa carrière de diplomate, Cross avait été soldat britannique, envoyé en Israël à l’époque où l’hôtel King David fut la cible d’un attentat terroriste. Il avait eu la triste tâche de sortir des décombres de cet hôtel de Jérusalem des cadavres. Devenu diplomate par la suite, Cross avait été utilisé par la MI5, les célèbres services secrets britanniques, pour tenter brièvement d’appâter un agent soviétique. « Sa carrière d’agent secret a duré 24 heures, dit Carl Leblanc. On a tendance à souligner ça, dans une forme de marketing politique felquiste, pour laisser entendre que son enlèvement n’était pas si grave et injustifié, dans une forme d’atténuation des gestes commis. »

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