100 ans d'alcool au Québec, de la répression à la modération

Un atelier d’embouteillage au Québec en 1921
Société des alcools du Québec Un atelier d’embouteillage au Québec en 1921

Avant la Société des alcools, il a eu la Régie et, avant elle, la Commission des liqueurs, née il y a tout juste cent ans. Les débats se poursuivent, même en pleine pandémie, sur les mérites comparés de ce monopole d’État sur l’alcool.

Quand le gouvernement du Québec crée la Commission des liqueurs, en déposant un projet de loi il y a très exactement un siècle, le 18 janvier 1921, Le Devoir prend la mesure de l’événement-monument en relayant la nouvelle, et deux fois plutôt qu’une, dans son édition du même jour.

Un article traite de « la nouvelle loi des licences » devant installer « les dépositaires du gouvernement pour la vente au détail des spiritueux ». Un autre, en une, critique l’intention de placer la vente du vin sous le contrôle étatique, comme les « boissons fortement alcoolisées », au lieu de le laisser à l’entreprise privée comme la bière. Le Devoir dit donc : le « fort » à l’État oui, le vin non.

La position s’appuie sur une étonnante lecture nationaliste des mérites comparés des alcools : les uns, prisés par les anglophones, étant dits « brutaux » ; les autres, favoris des francophones, étant censés prévenir des abus : « Peu de gens, peut-être pas un sur cinq mille, deviennent ivrognes à boire du vin de table », avance le billet qui prend aussi acte de la contrebande vers les États-Unis prohibitionnistes des whiskys et autres gins par quelques compagnies montréalaises sous contrôle anglophone. Seagram, ça vous dit quelque chose ?

« Le public, croyons-nous, ne veut pas de l’étatisation de la vente des vins », ajoute le texte non signé. « L’étatisation commettrait envers ce très important élément de la population une grave injustice. Maître de l’importation, le gouvernement imposerait le vin qu’il veut et le prix de sa fantaisie. […] Enfin, il mettrait fin à toute possibilité de fabrication locale et il créerait un grand tort à de vieilles maisons canadiennes-françaises. »

Concordance des temps

Les débats ont-ils tant changé un siècle plus tard autour du monopole de la Société des alcools du Québec (SAQ), héritière institutionnelle de la Commission des liqueurs ? La concordance des problèmes paraît d’ailleurs aussi envisageable avec la légalisation de la marijuana.

Le mois dernier, des restaurateurs ont lancé une campagne (#ouvreznoscaves) visant à vendre du vin sans servir de repas, ce qui contrevenait aux règles. Les restaurants voulaient tirer profit de leurs caves alors que le confinement ferme leurs salles depuis des mois, tandis que l’État maintient les succursales de la SAQ ouvertes comme service essentiel. La loi a finalement été changée.

Photo: Société des alcools du Québec Une succursale de la SAQ en 1975

Ce qui a été appelé « le scandale de la fixation des prix » en 2006 a entaché la Société des alcools du Québec. L’accès aux points de vente étatiques des produits locaux a aussi suscité la grogne ces dernières années. Là encore, la critique a porté avec l’aide de la pandémie et du mouvement d’achat local : 2020 a été une année record pour la production et la consommation de vins québécois. Les succursales ont enregistré une augmentation de 50 % des ventes des pinards d’ici entre avril et décembre.

« Le commerce de l’alcool est encore et toujours une affaire de compromis, résume Caroline Robert, rare historienne du sujet au Québec. Il faut voir la création de la Commission des liqueurs comme un compromis après l’échec flagrant de la prohibition, qui a fait gonfler la production et la vente illégale d’alcool. L’organisme va permettre de récupérer l’argent des taxes et des licences dont on a besoin après la Première Guerre mondiale, tout en assurant une forme de contrôle de la vente, qui va rassurer les militants pour la tempérance. »

La Police des liqueurs

Après une maîtrise sur les mouvements prohibitionnistes au Québec, la doctorante s’intéresse plus précisément à la surveillance et à la punition du boire sous le régime étatique subséquent. Elle étudie précisément les activités de la Police des liqueurs au cœur du dispositif de contrôle.

« La loi qui crée la Commission des liqueurs en 1921 crée aussi un service de surveillance spécial qui va devenir la Police des liqueurs, explique Caroline Robert. Ce corps policier est totalement et uniquement voué au contrôle du commerce clandestin. Il y a donc une entreprise de répression pour protéger la nouvelle entreprise de l’État. On ne peut pas en mesurer toute l’étendue parce que les dossiers ne parlent que des contrebandiers arrêtés. »

Le fédéral réglemente la production et l’importation. La commercialisation relève du provincial. Le municipal peut aussi encadrer certaines pratiques, par exemple en désignant des zones sèches. La ville puis l’arrondissement de Verdun ont interdit les bars sur leur territoire pendant presque un siècle.

La Police des liqueurs traque la vente illégale, réprime le commerce. « L’État protège son marché monopolistique, résume Caroline Robert. La même logique justifie le maintien du commerce en pleine pandémie. Si l’État ferme ses succursales, le marché noir encore existant va s’élargir. Il ne faut pas non plus oublier que la nationalisation permet d’assurer la qualité des produits. »

Avant 1928, des amendes frappent les tenanciers de débits clandestins vendant les consommations sans permis. Après cette date, les consommateurs écopent aussi.

« Les policiers vont sur les lieux sous couverture, parfois avec des femmes, commandent des consommations, puis donnent les constats. Dans les années 1950, une grosse descente frappe, à Montréal, le Cabaret du Lion d’or, qui vend de l’alcool sans permis. La répression vise aussi les mœurs, parce que la salle tient des soirées de drag-queens. La police arrête plus de 300 personnes, selon un article du Devoir. »

Mme Robert ne sait pas où se trouvent les archives de la Commission des liqueurs ni même si elles existent toujours. La pandémie complique ses recherches. Les Archives nationales limitent les consultations. Elle se rabat sur les dossiers de justice, ceux de la Cour des sessions de la paix de l’époque, concernant les infractions en matière de boissons alcooliques.

La vente elle-même se fait sous contrôle strict (on vend une seule bouteille de « fort » par personne à la fois), derrière un comptoir grillagé, un peu comme pour les produits de la marijuana aujourd’hui. « C’est beaucoup moins austère maintenant, mais ça ressemble à ce que je vois dans les archives : la logique régulatrice demeure », résume l’historienne.

L’accès libre aux bouteilles par les clients se généralisera à partir des années 1970. La SAQ va alors tenter d’encourager une consommation plus responsable, celle du fin connaisseur, en misant beaucoup sur le vin, tout ce qu’on voit encore dans les publicités de la société. La campagne de modération (qui a « bien meilleur goût ») a remplacé celle de la tempérance. L’organisme indépendant Éduc’alcool en fait la promotion tout en prévenant contre la surconsommation.

« En 1921, on ne fait pas de publicité pour encourager la consommation, responsable ou non, note finalement l’historienne Robert. Le vin, lui, est considéré comme un produit de l’élite, qui n’a pas besoin de publicité de toute manière puisqu’il n’intéresse pas beaucoup de monde. »

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