À Québec, mille lumières pour une ville éteinte

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir En cette soirée de janvier, il n’y a personne, à part le portier du château Frontenac et le gardien de nuit du consulat américain un peu plus loin.

Que deviennent nos villes et nos lieux nocturnes lorsqu’ils sont réduits à l’essentiel, vidés des âmes noctambules qui y dansent, y travaillent, aiment s’y agiter ? Le Devoir poursuit ici une série de textes, comme autant de balades tissées de rencontres et de réflexions sous couvre-feu, pour aller voir ce qu’il reste de nos nuits.

C’est jeudi soir à Québec. Le Métrobus 801 roule en direction sud vers la 41e Rue. Il est presque 20 h, et une dizaine de personnes se trouvent toujours à l’intérieur. Impossible de ne pas se poser la question : « Ont-ils tous le droit d’être là ? »

Assise près de la porte de la sortie, une dame accepte gentiment de nous parler. « Je m’en vais travailler, dit-elle. Dans une résidence à Loretteville. J’ai mon papier. » Elle dit qu’elle s’appelle Magalie, qu’elle a hâte que ça finisse, qu’il n’y a « plus rien d’intéressant à faire » depuis que la COVID-19 est là.

À l’arrière, Loïc, 17 ans, rentre chez lui après son quart de travail au supermarché. « Je suis tanné de la COVID. En plus, je suis en secondaire cinq, et c’était la dernière année où je pouvais faire du basket à l’école. »

Quelques bancs vers l’avant, Érica en est à sa première sortie du couvre-feu. « J’arrive de chez la physio, j’ai mon petit billet », nous dit-elle d’emblée.

Le chauffeur dit embarquer une ou deux personnes par arrêt au centre-ville. Quand les gens montent dans le bus, il lui arrive de se demander s’ils ont leur petit papier. « On n’a pas le droit de le leur demander », spécifie-t-il en ajoutant que « c’est le travail des policiers ».

 

Ses soirées dans le bus le plus achalandé de la ville sont devenues bien tranquilles, mais cela ne le gêne pas. « C’est très bon, le couvre-feu. Il faut faire notre part pour sortir de ce coronavirus. »

Arrêt sur la côte d’Abraham à la hauteur de la côte Sainte-Geneviève. Au loin, on entend le fracas d’un lourd morceau de glace sur le sol. Deux jeunes femmes marchent dans notre direction. Elles nous apprennent qu’elles « travaillent ». Pour les travailleuses de rue, les marches nocturnes, c’est la routine.

Au royaume des polars

Le Devoir avait donné rendez-vous à Marie-Ève Sévigny devant le bar Le Sacrilège en plein cœur du faubourg, rue Saint-Jean. Fondatrice de la Promenade des écrivains, cette écrivaine a créé une série de parcours à pied au cours desquels elle raconte la ville à travers ce qu’en ont dit les gens de lettres, de Camus à Jacques Poulin en passant par Chrystine Brouillet.

Elle a déjà organisé un parcours nocturne consacré au polar. Il faut dire que le thème de la nuit à Québec fascine les auteurs de romans policiers.

« Québec, c’est beau et c’est romantique de jour, mais le soir, la Maison de la littérature ressemble quand même à la maison de Dracula », fait-elle remarquer en désignant le clocher de l’ancienne église dans le ciel obscur. Il y a ici le « côté gothique de l’architecture écossaise à la Walter Scott », dit-elle, « ses reliefs irréguliers », ses côtes, « ses petits recoins cachés » et mystérieux qui séparent des immeubles d’époques souvent différentes.

« Norbert Spehner, spécialiste du polar, a déjà fait remarquer qu’en 2007, je crois, il n’y avait eu aucun meurtre à Québec, sauf dans les romans. »

 
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir «Je m’en vais travailler, explique Magalie. Dans une résidence à Loretteville. J’ai mon papier.» Elle ajoute qu’elle a hâte que ça finisse, qu’il n’y a «plus rien d’intéressant à faire» depuis que la COVID-19 est là.

Surplus de lumière

Nous voilà près du château Frontenac, désormais associé à l’atroce soirée de l’Halloween. Une voiture de police passe devant nous sans rien demander. Marie-Ève Sévigny raconte que, dans Le cœur de la baleine bleue, de Jacques Poulin, le héros logé près de la terrasse Dufferin peine à écrire à cause du bruit. « C’est le carnaval, il y a une foule immense qui fête avec des rigodons et tout ce que tu veux ! »

Mais en cette soirée de janvier, il n’y a personne, à part le portier du château Frontenac et le gardien de nuit du consulat américain un peu plus loin. Le calme de l’endroit nous permet d’entendre distinctement le bruit du moteur du traversier en train d’accoster, loin en bas de la falaise. Peu de temps après, le déplacement d’un autocar sur Dalhousie nous fait même sursauter.

Devant l’hôtel de ville, un taxi orphelin étonne par son optimisme. « Pensez-vous vraiment attraper des clients ici ce soir ? » L’homme sourit et explique qu’il n’est pas loin de l’hôpital l’Hôtel-Dieu. « Je me tiens dans les zones où il y a des hôpitaux, sinon il n’y aurait absolument rien. »

Netflix, les écrans, c’était déjà notre divertissement avant. On avait un problème d’écrans, on trouvait qu’on était trop dessus, maintenant, on est 100 % dessus.

Après plus d’une centaine de journées du Défi 28 jours, les environs des hôpitaux sont paradoxalement devenus un des rares endroits où il y a de la vie dans la ville.

Les employés circulent, les voitures croisent les ambulances, les patients entrent et sortent… Le mouvement n’arrête jamais. Devant l’Hôtel-Dieu justement, une petite silhouette quitte la sortie lentement, voire péniblement. « Qu’est-ce que vous faites ? Pourquoi vous prenez des photos ? »

On lui parle du reportage. « Excusez-moi, moi je sors de dialyse, je trouve ça étrange. Bonne soirée ! », dit-elle avant de s’éloigner, visiblement épuisée.

Au loin, sur notre droite, les silos de la Bunge sont illuminés aux couleurs de l’arc-en-ciel pour nous dire, eux aussi, que « ça va bien aller ». Il n’y a personne, mais la lumière est partout. Pour illuminer des monuments que personne n’est là pour admirer ; des décorations de Noël qui n’ont personne à faire sourire et des immeubles et des tours de bureaux où en principe nul ne travaille.

 
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Il n’y a personne, mais la lumière est partout.

« Pléthorique effectif policier »

Nos chemins se séparent au pont Dorchester, où nous rejoint l’auteur Simon-Pierre Beaudet.

Il est presque 22 h. Récemment, cet enseignant en littérature a écrit un texte vitriolique sur le couvre-feu. 

« L’omniprésence de la police dans ma ville me fascine. […] Le pléthorique effectif policier de ma ville est proportionnellement inverse au nombre de crimes qu’il s’y commet », écrivait ce résident de Maizerets qui a été candidat du NPD en 2019.

Comme pour lui donner tort, on a vu à peine trois voitures en trois heures de marche jeudi soir. Parmi toutes les personnes croisées dans la soirée, une seule nous a dit avoir été contrôlée, mais ce, à au moins quatre reprises depuis le début du couvre-feu : Carl, le jeune commis d’épicerie de l’autobus. « Ça doit être à cause de mon look de caïd », disait, un peu moqueur, le jeune homme au blouson style camouflage.

« C’est chiant, se faire contrôler par la police, souligne Simon-Pierre Beaudet. Le pouvoir s’en lave les mains de ça. […] En plus, on dit qu’on se fie au bon jugement des policiers, c’est n’importe quoi, ça ! »

Le couvre-feu a aggravé les problèmes « qu’on avait déjà » poursuit-il. « Le fait que les gens ne sortent pas le soir, c’est un problème en soi. Même avant la pandémie, il y avait des salles de spectacles, des bars qui fermaient. Netflix, les écrans, c’était déjà notre divertissement avant. On avait un problème d’écrans, on trouvait qu’on était trop dessus, maintenant, on est 100 % dessus. »

Au moment où il prononce ces mots, de l’autre côté de la rue, on peut voir à travers une fenêtre une femme assise devant son ordinateur. La 3e Avenue est déserte, mais la vie est là, à l’intérieur.

« Le monde était déjà chez eux avant et, là, il l’est encore plus. Ça va prendre quelque chose pour nous décoller », remarque notre compagnon de marche. Pour retrouver une forme de liberté, ça va prendre plus que la fin du couvre-feu et le vaccin. »

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