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À Québec, sans-abri sous couvre-feu

Photo: Francis Vachon Le Devoir Par miracle, la COVID-19 n’a pas provoqué à Québec les ravages que connaît la communauté itinérante de Montréal. Sur la photo, l’intervenante de rue Gwenola Leroux discute avec Marc-André, sans-abri, près du refuge Lauberivière.

Le couvre-feu est tombé depuis deux heures et une petite scène, officiellement interdite, se joue. Adam s’allume une cigarette et rit en essayant de ne pas se brûler les cheveux, qui cachent une partie de son visage. Un couple se taquine, lui avec sa canne comme dans un film de Charlie Chaplin. Une femme avec un imprimé de panda sur sa salopette traverse dans la nuit silencieuse en soliloquant. Il neige.

À Québec, le parvis de l’église Saint-Roch est un peu ce que le parc Émilie-Gamelin est à Montréal. Un lieu de rassemblements et de drames, un club social pour ceux qui étouffent entre quatre murs, parfois un doigt d’honneur à l’embourgeoisement de la basse-ville.

Tard mardi soir, une poignée d’hommes et de femmes étaient réunis près des portes de l’église. Dans une alcôve pour échapper au couvre-feu.

En avançant sur la rue Saint-Joseph, un peu avant 20 h, l’intervenante de rue Gwenola Leroux explique que les travailleurs de rue ont tendance à marcher lentement. Il ne faut pas être pressé pour faire son travail. Ni paternaliste, ni frileux l’hiver, ni impatient d’obtenir des résultats. « On sème la graine, on met la table, mais on ne sert jamais le repas et on ne mange jamais le fruit », résume son collègue Nicolas Houde, chef d’équipe au Programme d’encadrement clinique et d’hébergement (PECH) et intervenant de rue à Québec de 2006 à 2018.

Sur le parvis de l’église, un homme s’avance avec une cigarette et des informations sur Nikola Tesla. Une jeune femme s’assoit, lance son nom et son diagnostic : « TDAH, TPL et trouble du langage ». « Le 30 [décembre], je me suis fait ça », dit-elle en tirant la manche de son chandail. Sur son avant-bras, des traces d’automutilation. Elle écrase sa cigarette. Il est huit heures moins six et il faut rentrer. Elle repart aussi vite qu’elle est arrivée.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Un homme ouvre le réfrigerateur public du parvis de l’église Saint-Roch, à Québec.

Au sommet des marches, Adam gratte sa guitare et discute avec Gwenola Leroux. Deux policiers, dans leur voiture depuis une vingtaine de minutes, braquent les phares sur lui. Ils sortent du véhicule à 20 h 02. Couvre-feu. Un groupe attrape de quoi manger dans le « Frigo Partage ». Les autres disparaissent. Pour la première fois en 15 ans, Nicolas observe le parvis de l’église vide.

La violence de la pandémie

Il est trop tôt pour tirer des enseignements du couvre-feu ou pour s’avancer avec des explications, mais déjà, « ce qu’on s’est fait rapporter, c’est que dans les refuges, il y avait un peu moins de monde que d’habitude et moins de monde dans la rue aussi », relate Gwenola Leroux. « Ça fait penser que l’itinérance visible est devenue moins visible », ajoute-t-elle.

Le policier débarqué sur le parvis se pose la même question. « Ils sont où ? » demande-t-il en regardant autour de lui. Un groupe passe ; son collègue leur rappelle le couvre-feu. Les deux policiers quittent l’endroit. Adam leur reprochera plus tard d’avoir fait une démonstration de force. « Ils flexent leurs muscles. Ils veulent que le message, il se passe », dira-t-il en haussant les épaules.

Le travail de rue est un travail de nuances, de patience et d’équilibre. Il commande d’entrer en relation avec des personnes « en rupture » avec le système et ses services — pas toujours adaptés, pas assez accessibles et parfois traumatisants pour les gens de la rue, explique Nicolas Houde. C’est le royaume de l’« entre deux chaises », illustre-t-il. « La personne veut des soins en santé mentale, mais on lui dit de traiter sa dépendance. Quand elle veut traiter sa dépendance, on lui dit qu’elle n’est pas assez stable mentalement. »

De dire à quelqu'un : tu dois rester enfermé de 20h à 5h du matin, quand il n'a pas accès à un chez-lui, ça lui rappelle encore qu'il n'a pas accès à ça.

 

Il souligne que le soutien aux personnes en situation d’itinérance repose presque entièrement sur les épaules d’organismes communautaires. « Le réseau n’en prend pas la responsabilité », se désole-t-il.

La COVID-19 a amené en avril le système de santé à faire « un pas » en mettant sur pied un centre désigné de convalescence pour les personnes sans domicile. « Ça aura pris l’idée qu’ils deviennent un risque potentiel de foyers d’éclosion, qu’ils deviennent un vecteur », affirme l’éducateur spécialisé.

La pandémie a complètement bousculé le « système de survie » des personnes qui vivent dans la rue, constate Gwenola Leroux. Du jour au lendemain, impossible de quêter, de payer quoi que ce soit avec de l’argent comptant. « Ç’a été assez violent pour eux, on leur a enlevé leur mode de vie », dit-elle.

Le couvre-feu a apporté un choc supplémentaire. « [La décision d’imposer un couvre-feu], elle a du sens. Mais elle a un impact sur une vie parallèle, à laquelle on ne veut pas trop porter attention ou sur laquelle on mesure mal les impacts », se désole Nicolas Houde. « De dire à quelqu’un : tu dois rester enfermé de 20 h à 5 h du matin, quand il n’a pas accès à un chez-lui, ça lui rappelle encore qu’il n’a pas accès à ça », ajoute sa collègue.

Sur le parvis de l’église, les policiers s’en sont tenus à demander à ceux qui défiaient le couvre-feu de « ne pas repasser » devant eux. Ils ferment les yeux sur les petits attroupements ; Québec tolère les refuges où la distanciation sociale n’est rien d’autre qu’une utopie.

Un lit, si possible

Dans un local du refuge Lauberivière, des dizaines de personnes — surtout des hommes — s’entassent avant d’avoir accès à des lits pour la nuit. Nicolas Houde pousse un soupir de soulagement. Par miracle, la COVID n’a pas provoqué, ici, les ravages que connaît la communauté itinérante de Montréal. Pour cela, Québec n’entend pas vacciner les personnes en situation d’itinérance ou les intervenants de rue en priorité, comme ce sera fait dans la métropole.

Sébastien, une tuque bleue sur la tête, s’arrête sous la neige. Il raconte vivre dans la rue par intermittence depuis ses 18 ans. Il en a 36 aujourd’hui. Depuis l’entrée en vigueur du couvre-feu, il se sent surtout « plus watché » par les policiers. Il est environ 21 h et il s’approche de Lauberivière, où il espère obtenir un lit. « Si ici ça déborde, où est-ce que tu veux qu’on aille ? » demande-t-il. « Le couvre-feu, on dirait que c’est pour discipliner les sans-abri. Il n’y a pas grand monde dehors à 3 h, à part les sans-abri. »

À côté de lui, Jacques, alias Vital, traîne encore plus d’histoires qu’il ne transporte de sacs. « Ma grand-mère était neurochirurgienne et elle a eu 26 enfants », raconte-t-il. Vital est le nom que lui a donné son père finlandais, ajoute-t-il, avant de parler de l’époque où il a côtoyé Claudia Schiffer et Naomi Campbell en tant que mannequin pour Calvin Klein. « S’ils me prennent, j’y vais. Sinon je vais ailleurs », dit-il avant de mettre le cap sur le refuge.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Jacques, alias Vital, discute avec la journaliste du «Devoir» juste à côté du refuge pour sans-abri Lauberivière, à Quebec.

Ce soir-là, comme tous les autres depuis le début du mois de décembre, Lauberivière n’a pas « débordé », constate son directeur général, Éric Boulay. « Anciennement, ça baissait toujours en décembre, parce que les vieilles chicanes se règlent pour le temps des Fêtes. Mais là, il n’y a pas de rassemblements, donc on ne comprend pas pourquoi. Je ne suis pas capable de me l’expliquer », admet-il.

L’intervenante Véronique Coulombe, de la maison Dauphine, observe en revanche une hausse des demandes d’hébergement dans cette ressource, qui vient en aide aux jeunes de la rue. « On a plus d’achalandage. Mais à part de ça, j’en ai pas un “à date” qui a pogné un ticket. On [...] croise les doigts », dit-elle.

Le paradis des psychoses

Trois heures après le couvre-feu, Marc-André pousse son panier d’épicerie vers le boulevard Charest. Il n’ira pas à Lauberivière cette nuit. Pour certaines personnes en situation d’itinérance, c’est « plus heurtant de dormir avec 39 gars et de prendre une douche commune » que de passer la nuit dans la rue, affirme Nicolas Houde. Les femmes ont quant à elles davantage tendance à accepter « des choses » comme du troc sexuel pour pouvoir dormir au chaud, remarque-t-il.

Dans l’alcôve de l’église Saint-Roch, Adam qualifie les refuges de « paradis des psychoses ». Il imite une personne en conversation imaginaire avec Batman. « Ça ne me tente pas trop d’aller là. La seule autre place, c’est ici », dit-il au sujet de l’église. Son plan pour la nuit ? Il sera « vraiment créatif et exploratoire », assure-t-il. Il trouvera un endroit pour « avoir la paix, un peu de chaleur, et personne à côté de [moi] qui parle à Batman ».

Avec Isabelle Porter