Wikipédia, un colosse aux pieds agiles

Le tout premier réseau de l'encyclopédie, en anglais, celui né le 15 janvier 2001, compte maintenant plus de 6,2 millions d’articles.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse Le tout premier réseau de l'encyclopédie, en anglais, celui né le 15 janvier 2001, compte maintenant plus de 6,2 millions d’articles.

La prise d’assaut du Capitole à Washington a commencé en début d’après-midi le 6 janvier. À 18h34, un wikipédien avait créé un article en anglais pour l’encyclopédie en ligne afin de commencer le traitement de l’événement majeur.

Cette première contribution tenait en une seule phrase citant deux sources. Jeudi, la production collaborative avait gonflé à des dizaines de pages, citant des centaines de références, modifiées des milliers de fois, avec des variantes dans 53 langues.

« En raison de la nature évidente de l’événement, la page était semi-protégée afin que seuls les wikipédiens enregistrés puissent la modifier, pratique typique pour limiter le vandalisme et les modifications ne respectant pas les normes wikipédiennes », fait remarquer Steve Jankowski, rare savant wikipédiste, dans une entrevue en ligne. Plus important encore, ces wikipédiens ont eu des centaines de discussions distinctes sur la manière de s’entendre sur les détails, les mots et les sources à utiliser pour représenter au mieux cet événement.

L’encyclopédie Wikipédia a 20 ans aujourd’hui. La belle et forte jeunesse se présente dans sa propre entrée comme « une encyclopédie universelle et multilingue, créée par Jimmy Wales et Larry Sanger le 15 janvier 2001 », mais aussi comme « une œuvre libre, c’est-à-dire que chacun est libre de la rediffuser », devenue en quelques années « l’encyclopédie la plus fournie et la plus consultée au monde ».

Indeed, comme dit le Wiktionary. Le tout premier réseau de l'encyclopédie, en anglais, celui né le 15 janvier 2001, compte maintenant plus de 6,2 millions d’articles écrits par des masses de contributeurs, dont quelques dizaines de milliers de réguliers. L’encyclopédie « universelle et multilingue » se décline maintenant dans plus de 300 langues, totalisant plus de 52 millions d’articles attirant plus de 1,7 milliard de visiteurs chaque mois.

« Wikipédia est conçue pour traiter la connaissance comme un produit, explique Steve Jankowski. C’est quelque chose qui peut être consulté, lu ou utilisé. Mais les wikipédiens, les utilisateurs qui s’engagent à éditer des articles dans le cadre d’une communauté de collaborateurs, s’engagent également dans la connaissance en tant que processus. C’est là, je crois, que se trouve la valeur de Wikipédia. »

Steve Jankowski termine des études doctorales à l’Université York sur l’encyclopédie phénoménale. Il souligne l’évaluation constante du travail de chacun, par chacun, pour tenter en quelque sorte de transformer le « produit » en « connaissance en tant que processus », y compris avec les événements à chaud comme l’émeute de la semaine dernière.

« Je pense que ce traitement d’un contenu au rythme rapide et politiquement chargé montre comment le fait de traiter la connaissance comme un processus et non pas comme un produit peut servir la société, ajoute M. Jankowski. Pour l’instant, la capacité à faire ce travail repose sur la qualité des sources. Il faut tout un écosystème de journalistes, d’universitaires, d’auteurs, de scientifiques ainsi que de wikipédiens pour que Wikipédia soit utile à tous. »

Mardi, c’est Wiki !  

Anne-Marie Boisvert connaît bien cette logique collaborative de production de connaissances. Bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, elle pilote tous les projets de l’institution en partenariat avec Wikimédia Canada, dont les soirées de rédaction Mardi, c’est Wiki !, à Montréal depuis 2015. II existe aussi Jeudi, c’est Wiki ! à Québec. Les rencontres sont virtuelles maintenant, pandémie oblige.

« On est très ouverts à tous types de contribution, sur tous les sujets et dans toutes les langues, mais on cherche d’abord à améliorer la présence du Québec au sein de l’encyclopédie francophone, explique Mme Boisvert. On veut aussi encourager la réappropriation du patrimoine documentaire québécois en tirant profit de nos collections. »

Wikipédia est conçue pour traiter la connaissance comme un produit. C’est quelque chose qui peut être consulté, lu ou utilisé.

Depuis 2014, les archives nationales ont permis de télécharger 3321 images et la communauté en a ajouté plus de 2000. Les ateliers attirent entre 10 et 15 participants qui apprennent à maîtriser le style et les outils de l’encyclopédie, soit pour rédiger de nouveaux articles, soit pour améliorer les notices existantes.

Il y a de quoi faire. Sur un total d’environ 30 000 articles, le réseau québécois en comprend quelque 13 000 évalués à un stade dit d’ébauche, et donc plus ou moins (et parfois même très) perfectibles. Le sceau de qualité (marqué par une étoile) n’est accordé qu’à 17 entrées.

« C’est une source de motivation pour améliorer l’encyclopédie », répond la spécialiste de l’information quand on la questionne sur ce faible 0,05 %. Elle contribue parfois au réseau. Elle a par exemple écrit l’article sur Béatrice Lapalme (1878-1921), « violoniste, soprano et professeure de chant canadienne ayant fait carrière au Québec et à l’international ».

Un genre encyclopédique

Ce qui fait donc un article de plus écrit par une contributrice sur une femme. Steve Jankowski pourrait utiliser cet exemple dans son doctorat qui porte précisément sur « l’écart entre les sexes » dans Wikipédia, autrement dit sur les inégalités de genre dans les cohortes de contribution, mais aussi dans les sujets.

« Cela peut signifier que les articles sur les hommes sont plus nombreux que le nombre et la qualité des articles sur d’autres personnes ou que les articles sont rédigés de manière à minimiser leurs contributions, résume-t-il en notant les efforts de l’encyclopédie pour augmenter les éditeurs sous-représentés. La culture de Wikipédia peut être hostile envers les femmes et les éditeurs LGBTQIA +, le langage utilisé par les éditeurs peut renforcer les stéréotypes sexistes, les sources historiques utilisées pour soutenir les articles peuvent avoir un biais en faveur de l’histoire des hommes. »

Cela est dit et souligné sans rien enlever à la valeur globale de l’encyclopédie en expansion depuis deux décennies. Le chercheur ontarien dit utiliser Wikipédia « tous les jours, sans excuse et pour diverses raisons ». Comme des milliards d’autres personnes, quoi.

« Je l’utilise pour compléter de petits faits qui surgissent dans la conversation, dit-il. Ces derniers jours, j’ai utilisé Wikipédia pour rechercher la taille de la population d’une ville, pour savoir quand un événement historique s’est produit ou qui a inventé le lave-vaisselle — c’était Josephine Cochrane en 1886. Mais je l’utilise aussi pour lire des sujets que j’ai passé des années à étudier. Parfois, les articles de Wikipédia utilisent des sources d’information différentes de celles que je connais et je les utilise pour suivre ces pistes vers d’autres sources universitaires que je ne connaissais pas. » Bref, merci Wiki ! Et bon anniversaire…

Une encyclopédie comme les autres

« Quand il s’agit de penser aux encyclopédies écrites en anglais, fait remarquer il est difficile de ne pas penser aux éditions imprimées de l’Encyclopedia Britannica du siècle dernier, fait remarquer Steve Jankowski. Leur incroyable succès a renforcé l’attente selon laquelle les encyclopédies sont presque naturellement organisées par l’alphabet, ont de brefs articles écrits par des experts et sont mises à jour en série. C’est à partir de ce modèle que je pense que beaucoup de gens comparent Wikipédia. Ainsi, lorsqu’ils sont placés côte à côte, ils semblent assez différents. Wikipédia est numérique, peut être édité de manière anonyme, inclut tout sujet notable et est gratuit. Ces propriétés semblent indiquer qu’elle est fondamentalement différente de la Britannica imprimée à laquelle elle est comparée. »

Le doctorant à l’Université York, spécialiste de l’encyclopédie numérique, vois plutôt Wikipédia comme faisant partie d’une tradition beaucoup plus ancienne. « Il y avait par exemple une encyclopédie romaine, écrite sur papyrus. Elle ressemblait plus à un récit tangentiel qu’à un ouvrage de référence. On connaît des oeuvres européennes médiévales écrites dans le but de comprendre Dieu ou de décrire les sept arts libéraux. Il y a aussi eu des encyclopédies islamiques au XVIe siècle conçues pour aider les bureaucrates dans leur travail administratif. Et bien sûr, il y a l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, qui avait pour but de stocker des vérités éternelles ainsi que les connaissances techniques issues de la science du XVIIIe siècle. »

« Dans cette histoire étendue, nous voyons à l’oeuvre toutes sortes d’auteurs, de systèmes d’organisation et de moyens de communiquer des connaissances encyclopédiques, poursuit-il. Donc, pour moi, il n’y a pas qu’un modèle historique d’encyclopédies. Au lieu de cela, il existe de nombreux modèles et chacun a ses propres objectifs et son propre contexte culturel. Beaucoup d’entre eux ne fonctionneraient même pas comme des références de travail comme nous les pensons aujourd’hui. »

« Ainsi, à bien des égards, Wikipédia est peut-être plus étroitement liée au modèle. Elle traite son contenu encyclopédique comme un produit. Elle s’engage à rester à jour et accessible. Elle couvre de manière exhaustive autant de sujets notables que possible. Bref, Wikipédia fonctionne vraiment dans la même tradition que l’Encyclopedia Britannica. »

Stéphane Baillargeon

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