Maizerets, un secret patrimonial bien gardé

Académie d'histoire fondée en 1935, la Société des Dix regroupe dix chercheurs en histoire du Québec et de l'Amérique française. Leurs spécialités vont de l'archéologie à l'histoire littéraire, en passant par la politique, la sociologie, l'ethnologie et la musique. Fraternisant lors de repas de l'amitié et s'entraidant dans leurs travaux, ils publient depuis 1936 Les Cahiers des Dix. On peut s'abonner en s'adressant aux éditions La Liberté, à Québec: http://www.librairielaliberte.com/. Le site des Dix: http://www.unites.uqam.ca/Dix/.

Maizerets! Un nom à la consonance un peu mystérieuse pour qui n'est pas familier avec la ville de Québec. Mais également un secret patrimonial bien gardé pour plusieurs. Qui, de l'extérieur, pourrait savoir qu'il existe aux limites de Limoilou, coincée entre un quartier résidentiel, une zone industrielle et l'autoroute Dufferin-Montmorency qui ceinture la baie de Beauport, une oasis de nature et de culture. À la fois espace de rêverie pour les amoureux ou les promeneurs solitaires, aire de repos pour les amateurs de vélo en provenance de la chute Montmorency ou du Vieux-Port de Québec et terrain de jeu pour les jeunes du quartier, ce lieu magique cumule les couches de souvenirs et de mémoire au fil des générations. L'été est son royaume.

Au centre de ce vaste domaine boisé domine la silhouette d'un imposant manoir de trois étages de style classique français, construit en 1845. Au nord, quelques bâtiments aux allures rurales confirment que le domaine Maizerets fut jadis une ferme, propriété du Séminaire de Québec; au sud, les jardins avec un plan d'eau qui prend la forme d'un large canal de 300 pieds de longueur entourant une île rectangulaire. Sous l'éclairage feutré des saules qui entourent l'étang, on ne peut apercevoir la baie de Beauport, pourtant si proche. Seul un lointain bruit de fond rappelle au visiteur que l'accès au fleuve est maintenant bloqué par une autoroute. Pourrait-on deviner que cette ancienne ferme située tout au fond de la baie de Beauport fut, dans les temps anciens, un lieu militaire stratégique où l'amiral anglais Phipps, en 1689, puis le général Wolfe, en 1759, tentèrent un débarquement pour prendre la ville de Québec à revers. Plus chanceux, les Américains réussiront à débarquer sur le site en 1776, pour ensuite incendier la ferme qui s'y trouvait. À l'époque des Français, on avait construit là une redoute dans le but de repousser l'ennemi. C'est à partir des fossés de cet ancien ouvrage militaire que les prêtres du Séminaire eurent l'idée d'aménager un étang au milieu du XIXe siècle, lequel subsiste toujours.



La Canardière

Le domaine fut donc une ferme agricole acquise par le Séminaire de Québec en 1705 et connue alors sous le nom de La Canardière. En 1849, on lui donne le nom de Maizerets, en l'honneur d'un ancien supérieur.

Travail agricole et loisirs ont cohabité à partir du milieu du XIXe siècle, puisque la ferme se transformait durant l'été en un lieu de vacances pour les élèves du Petit Séminaire de Québec. Jeu de paume, balançoires et promenades en barque sur l'étang marquaient l'espace grandissant des loisirs, alors que se poursuivaient le travail des champs et l'élevage des animaux de ferme pour assurer une partie de l'autosuffisance alimentaire du Séminaire.

L'année 1932 marque un tournant. Les prêtres du Séminaire de Québec décident de créer une véritable colonie de vacances à Maizerets. Veaux, vaches, poules et cochons continuent de faire sentir leur présence, mais les jours de la ferme sont comptés. Sous les assauts de l'urbanisation, le tout est finalement déménagé à la ferme du Petit Cap, au Cap Tourmente, vers 1950. Entre temps, les installations de jeux et de loisirs se multiplient. L'un des fondateurs de la colonie, l'abbé Lucien Godbout, deviendra par la suite l'âme dirigeante de cette république d'élèves en vacances. Le premier été, le jeune Lucien n'est encore qu'un étudiant en philosophie au Séminaire de Québec. Il oeuvre alors comme moniteur auprès des jeunes de la colonie. Devenu prêtre, il poursuit son action à Maizerets et en devient le directeur en 1947.

Maizerets était considéré à l'époque, et jusqu'aux années 1970, comme l'un des meilleurs camps de jour au Québec. D'abord destiné aux élèves pensionnaires et externes du Petit Séminaire, Maizerets n'a pas tardé à s'ouvrir aux jeunes des quartiers environnants.

Levé tôt le matin, dès 6 heures, l'abbé Godbout quittait le Petit Séminaire, durant les années 1940, pour prendre le train de Sainte-Anne-de-Beaupré jusqu'à l'arrêt de Maizerets. Prix du passage: 5 cents. De leur côté, les jeunes arrivaient à 9 heures avec leur lunch du midi. On avait mis à leur disposition diverses installations et activités sportives: balle au mur, tennis, ballon-panier, balle-molle, piscine, piste d'hébertisme, canotage sur l'étang. À l'intérieur du manoir, une petite bibliothèque avait été aménagée. Une chapelle transportée de Trois-Pistoles avait été remontée sur les lieux et jouxtait le bâtiment principal, qu'on appelait familièrement «le château».

Toutes ces installations n'auraient pas suffi à créer l'esprit de Maizerets. L'abbé Godbout, appuyé par quelques prêtres du Séminaire et une équipe de moniteurs, allait s'y employer avec une ardeur qui ne s'est pas démentie pendant cinquante ans. La journée type débutait par des jeux et des sports, suivis, en fin d'avant-midi, par une messe à la chapelle. Après le dîner, une période de lecture libre d'une heure à la bibliothèque permettait à tous ces jeunes débordant d'énergie de marquer une pause. Les activités reprenaient de plus belle en après-midi avec la baignade et le canotage. Sauf les mercredis, où il y avait veillée autour d'un feu de camp, la journée se terminait à 16h30.

De retour à la maison, cette jeunesse fourbue allait sans doute au lit en songeant aux exploits de la journée. Heureuse période de la vie que celle de l'insouciance et du jeu!

Heureux amalgame

Tout camp de vacances qui se respecte est un heureux amalgame d'activités régulières et d'activités spéciales, lesquelles constituent les points forts de la semaine, voire le point culminant de la saison. Maizerets n'y faisait pas exception. Le mercredi, les jeux de compétition étaient suspendus. C'était «jour d'invasion»! L'île qui trônait au centre de l'étang et qu'on avait baptisée Saint-Hyacinthe, en souvenir de la visite au XIXe siècle d'un groupe d'élèves du séminaire de cette ville, devenait le centre d'attraction. La petite colonie était alors divisée en deux groupes, dont l'un, installé sur l'île, était chargé de la défendre contre l'invasion ennemie. On imagine les joyeuses bousculades et empoignades où défenseurs et attaquants se retrouvaient inévitablement à l'eau. À la fin, les défenseurs débordés devaient généralement s'avouer vaincus.

À Maizerets, les activités de plein air n'excluaient pas pour autant les arts et l'observation de la nature. Le théâtre, tout particulièrement, occupait une place importante. Le jeudi était donc jour de théâtre où moniteurs et campeurs s'affairaient à monter une pièce. On confiait aux jeunes le soin de composer les textes et de préparer la musique d'accompagnement. Les représentations avaient lieu sur l'île. À la fin de la saison, les prêtres du Séminaire prenaient l'initiative de monter une grande pièce de théâtre présentée au second étage du manoir.

Le clou du programme de la colonie était sans contredit le jeu de Zorro, inspiré d'une émission populaire auprès des jeunes au début de la télévision. Sous le couvert de l'anonymat, un moniteur était chargé de jouer des tours pendables, comme faire disparaître des objets personnels des campeurs, voire procéder à de véritables enlèvements.

Tous et chacun essayaient de mettre la main au collet de ce trouble-fête, mais en vain. Un jour, un message anonyme annonça que Zorro ferait pleuvoir sur les campeurs. La nuit venue, l'équipe des moniteurs prit soin de placer plusieurs sceaux d'eau au sommet du jeu de balle au mur. Le lendemain, en pleine activité sportive, Zorro actionna un mécanisme relié à une corde et toute l'eau accumulée se renversa sur les malheureux joueurs de balle au mur. Le journal de la colonie, Le Colo, faisait ainsi régulièrement état des frasques de ce mystérieux personnage. À la fin de l'été, le dévoilement de l'identité de Zorro constituait naturellement le moment fort de la saison.

Maizerets, une colonie comme il en exista bien d'autres au Québec par le passé? Sans doute. Mais l'esprit des lieux, le manoir, l'étang, le jardin avec ses grands arbres, tout ce décor n'aurait sans doute pas déplu au Grand Meaulnes à la recherche de son mystérieux château.

Des générations de jeunes ont joué et rêvé d'aventures à Maizerets. Certains sont, depuis, devenus des personnalités bien connues au Québec. Le lieu inspire toujours les adolescents d'aujourd'hui, sans qu'ils aient pour autant en mémoire les jeux et les batailles imaginées de jadis. Lors d'une visite récente que j'effectuai sur ce site historique, maintenant propriété de la Ville de Québec, quelque deux cents jeunes garçons et filles, amateurs de jeux de rôle aux allures médiévales, s'y trouvaient réunis par une heureuse coïncidence. Rois, princesses, chevaliers et soldats vêtus de costumes d'époque ferraillaient entre le château et l'étang avec des épées aussi imposantes qu'inoffensives. Peut-on en douter? Maizerets n'a rien perdu de sa puissance évocatrice auprès des jeunes.

Fernand Harvey, Membre des Dix