Une nuit sans feu ni flamme à Montréal

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pendant un couvre-feu, en 2021, ne reste comme flammes dans la ville que des lumières artificielles.

Que deviennent nos villes et nos lieux nocturnes lorsqu’ils sont réduits à l’essentiel, vidés des âmes noctambules qui y dansent, y travaillent, aiment s’y agiter ? Munie de son attestation, notre journaliste Catherine Lalonde entame ici une série de textes, comme autant de balades tissées de rencontres et de réflexions sous couvre-feu, pour aller voir ce qu’il reste de nos nuits.

La nuit donne à la ville quelque chose d’ancien, de primordial ; et de résolument moderne avec l’éclairage, qui perce de ses watts la noirceur, et vient sécuriser les insomniaques et tous ceux qui s’y amusent. » En se baladant passé 20 h avec Le Devoir, Will Straw, chercheur de la vie nocturne à McGill, et Stéphane Larue, auteur et barman, n’ont pu s’empêcher de noter à quel point les bruits urbains sont en sourdine, à quel point les lumières brillent plus que de coutume. Poésie du paradoxe : pendant un couvre-feu, en 2021, ne reste comme flammes dans la ville que des lumières artificielles. Et bien peu d’âmes. Balade.

« Ce sont ces deux aspects, le primordial et le moderne, qui me fascinent », poursuit M. Straw. « Dans la nuit moderne, il y a une sociabilité nocturne publique. Un des grands plaisirs de la ville, c’est de pouvoir y être social et de voir la sociabilité des autres : dans un resto, un bar, on peut observer, voir des intimités en public. »

Une sociabilité et des navigations avec les autres auxquelles on s’habitue : pour rejoindre M. Straw en métro, il a fallu passer outre le sentiment étrange d’entrer dans l’édicule complètement désert, comme jamais il ne l’est. Normalement, à cette heure, des ados dopés d’hormones du samedi se pavanent et roucoulent à leur abrupte manière ; des sans-abri se réchauffent ; les va-et-vient sont espacés, mais continus. Là, rien. Même étrangeté pendant la courte marche nécessaire, dans une rue où l’on est si inhabituellement seule qu’on en était inquiète, oppressée.

« On a trop longtemps cru que la sécurité venait avec la solitude ; dans les villes, c’est la présence des autres qui l’assure », dit M. Straw en souriant. Vrai que, ce soir-là, les voitures de police, beaucoup plus nombreuses à sillonner le quartier, nourrissaient la crainte, comme le bruit de l’hélicoptère des nouvelles qui quadrille le ciel.

« Au Moyen Âge, l’Église utilisait la nuit pour faire peur aux citoyens et aux paysans. La monarchie et les puissants se sont alors approprié la nuit pour faire leurs propres spectacles, pour montrer leur puissance. À l’avènement de la bourgeoisie, celle-ci a colonisé la nuit, en commençant à passer ses soirées hors de la maison dans des bistrots, des bars, en se mélangeant à d’autres classes sociales. »

La tentation de nettoyer la nuit

Au coin d’une ruelle, un itinérant heureux s’excuse qu’on le surprenne à uriner. Il nous demande, avec la bonhomie d’un Huckleberry Finn plus heureux nomade qu’entre n’importe quels murs si on peut l’aider à trouver une bière avec ce maudit couvre-feu, « that would make me very happy ». Il répète devant nous les répliques qu’il sortira aux policiers qui voudront l’arrêter. Oui, le couvre-feu l’inquiète. Non, il ne veut pas quitter la devanture du magasin où il est installé. « Je peux squatter Internet ici, l’électricité sur ce poteau, j’ai tout ce qu’il me faut. Tu vois le sac de couchage, là ? C’est ma maison. »

La nuit, c’est la noirceur associée à la mort et celle qui précède, dans les mythologies, la création d’un monde. En mythologie contemporaine, la nuit porte encore des relents d’amoralité — sexe, drogue, alcool, rock’n’roll —, de délinquance. « Il reste encore la tentation de nettoyer la nuit, affirme Will Straw. Il reste de la nyctophobie, encore. Mais la nuit est aussi un terrain pour expérimenter les identités, surtout pour la jeunesse. On y fabrique les nouvelles identités sexuelles, culturelles, raciales, interraciales. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Stéphane Larue, auteur du Plongeur (Quartanier) et barman à la Taverne du Pélican, remplace quelques coins de rue plus loin le professeur Straw. Et poursuit sans le savoir ses propos. « La nuit, c’est le lieu où tu sors de l’exigence de tous les jours. Je vois quand je travaille à quel point un bar vient répondre à un besoin de socialisation différent de tous les autres modes de socialisation que tu peux avoir dans une journée. Les codes de la nuit aussi sont différents. Les bars, sans tomber dans le romantisme, sont des lieux d’imprévus. » Des lieux où on rencontre les autres autrement ; où l’on est soi-même un peu autre.

« Ce sont des moments où on peut sortir de ses gonds ; déborder, dépasser des limites », poursuit M. Larue. « Il y a des gens là que tu vois sous des jours — sous des nuits, je devrais dire ! — de vulnérabilité extrême, avec des faces qu’ils ne vont pas montrer ailleurs. J’en ai eu des clients qui, après la pire journée de leur vie, sont venus au bar pour ventiler, en se mettant dans des états pas possibles. Un bon barman essaie de respecter ce qu’ils sont en train de vivre, de les aider dans leur choix, de les cadrer juste un peu — sans dire qu’on est des travailleurs sociaux non plus. »

Une possibilité de catharsis ? Oui, dit-il. Et comme le sommeil permet au corps de digérer les informations du jour, de se régénérer, une nuit blanche permet à l’imaginaire de se redessiner, de sortir des bornes habituelles de son identité. « Ça peut être autodestructeur, c’est vrai. Il faut savoir danser avec la nuit. »

Voir qu’il n’y a rien à voir

« La pandémie sépare plus violemment les classes de travailleurs », poursuit l’auteur et barman. « Pendant trois mois, cet été, on a demandé à un paquet de travailleurs de l’hôtellerie de s’adapter, d’investir des milliers de dollars en ajustements sanitaires sans aide financière, pour rouvrir pour qu’une autre classe de travailleurs puisse avoir un feeling d’été. La nuit, c’est un moment de récréation pour une classe, et de travail pour une autre. Là, il y a plusieurs personnes en hôtellerie qui sont en train de se réorienter, et pas nécessairement vers des jobs moins précaires. »

La nuit est aussi un terrain pour expérimenter les identités, surtout pour la jeunesse. On y fabrique les nouvelles identités sexuelles, culturelles, raciales, interraciales. 

M. Larue s’inquiète des multifaillites à venir, de la fermeture de lieux « et de leurs possibles ». Il a hâte de retrouver son bar, mais « comme avant la COVID. Travailler avec du monde en ébriété, c’est déjà complexe. La job de barman, c’est de fournir une forme d’écoute, de parler, de s’assurer de la sécurité de tout le monde, de s’ajuster aux univers de tous ceux qui viennent s’accoter à ton bar, de pousser le monde vers la meilleure soirée qu’ils peuvent avoir. C’est de rapprocher les gens. J’ai hâte de travailler dans un contexte qui ne me demande pas d’aller à l’envers de ce qu’est l’essence de mon travail. Je m’ennuie de la légèreté et de la nonchalance qu’on peut avoir dans la vie normale. Là, on est tout le temps aux aguets ; ça fait un grind sur le mental, de tout le monde. »

22 h 30 rue Saint-Denis. « Y a vraiment pas un chat, c’est mort. En même temps, c’était déjà comme ça samedi dernier, tout est déjà fermé. Pourquoi ? »

Par les fenêtres, le halo des écrans. Allons-nous savoir, après la pandémie, les éteindre, et pouvoir quitter les émissions si accrocheuses, pour ressortir ? Aurons-nous besoin de réapprendre ces fluidités nocturnes, ces manières à la fois fines et folles de rencontrer les autres ?

« La vie de nuit des jeunes, les cigarettes sur le trottoir, le bruit qu’ils font dans ce fleurissement des villes, jusqu’à maintenant, c’était le contrepoids à l’“écrantisation” », indique Will Straw. « Là, c’est vrai que c’est débalancé. Il faudrait vraiment que le gouvernement prévoie un plan de sortie de pandémie pour la culture et les scènes de nuit. »

Stéphane Larue : « Oui, je pense qu’avec ce qui arrive, on peut oublier l’expérience du live, de la présence, et l’imprévu que ça produit d’être sur place, dans un endroit pas aseptisé et pas contrôlé. Une bonne histoire, une bonne toune, un bon poème lu sur une scène, un bon bar, ça t’aide à passer la nuit et à affronter le prochain jour. »

 

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