Qui sait ce que voudra dire «maman» demain?

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Le nouvel humain, ou si l'on veut le post-humain, n'a plus rien de futuriste. En coulisses, on prépare son arrivée. Et les avancées les plus spectaculaires, les plus médiatisées, ne sont pas nécessairement les plus importantes. Nous allons vous faire découvrir un post-humain à peu près inconnu mais déjà présent parmi nous. Dans une nouvelle série de textes qui seront publiés les samedis, nous aborderons trois thèmes: les nouvelles techniques de reproduction, le recul des limites de la vieillesse et les interactions entre humains et machines. Place aujourd'hui à Isabelle Paré et aux techniques de reproduction.

Depuis la naissance du premier bébé-éprouvette en 1978, l'idée que l'on se fait de la naissance, celle d'un poupon rose issu de la rencontre spontanée et naturelle entre un ovule et un spermatozoïde, a été chambardée. Trente ans plus tard, les techniques de procréation foisonnent, bouleversant cette fois l'idée même de génération, de filiation. Demain, rien n'empêchera d'enfanter sans être né, d'être grand-mère avant même d'avoir été mère. Qui sait ce que voudra dire «maman» demain?

Pour certains, la procréation assistée est l'apanage d'une minorité fortunée, bien marginale dans une mer de plus de six milliards d'humains aux prises avec la surpopulation. Pourtant, les techniques de reproduction humaine régissent bien plus que le sort d'une poignée d'individus. On estime aujourd'hui que pas moins de 400 000 humains issus de la procréation assistée naissent chaque année dans le monde. Propulsée à son zénith par l'infertilité croissante qui frappe la population occidentale, l'industrie de la procréation, aux États-Unis seulement, rapporte une manne de près de deux milliards de dollars par année.

Or ces techniques remettent en question bien plus que la façon de faire des enfants, elles changent aussi la façon de concevoir l'humain de demain, la famille, le concept de générations et la notion même de père et de mère.

De techniques autrefois destinées à pallier l'infertilité d'un homme ou d'une femme, plusieurs des méthodes de procréation assistée ont déjà sauté la barrière du couple ou relèvent davantage de la «médecine du désir» que de la stricte reproduction, estime Me Jean-Louis Baudoin, expert en reproduction assistée et juge à la Cour d'appel.

Même si les gouzi-gouzi du premier bébé cloné des raëliens de ce monde se font toujours attendre, une batterie de techniques de reproduction ouvrent déjà grande la porte à des situations qui donnent des torticolis aux généalogistes.

L'arbre généalogique réinventé

Pour éviter certaines maladies génétiques transmises par la mère, on peut par exemple remplacer le noyau de l'ovule maternel par celui d'un autre ovule, dépourvu celui-ci de la tare génétique qu'on cherche à éviter. Produit de deux ovules, l'enfant à naître est donc issu... de deux mères génétiques.

Laquelle est la bonne? «Cette technique est très contestée, car elle est à deux pas du clonage», explique la spécialiste en bioéthique Bartha Maria Knoppers, chercheuse au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal et présidente du Comité international d'éthique de l'Organisation du génome humain (HUGO).

C'est sans parler de l'amélioration récente des techniques de cryo-conservation des cellules reproductrices mâles ou femelles, ou gamètes, qui risquent d'ébranler l'arbre généalogique tout entier.

Récemment, on annonçait en Angleterre la naissance d'un poupon conçu à l'aide de sperme congelé il y a plus de 21 ans d'un père heureusement toujours en vie. Mais on ne compte plus les situations qui ouvrent la porte à la procréation posthume.

«Les progrès réalisés dans la préservation du sperme ou des ovocytes sont tellement rapides qu'on peut imaginer un jour procréer à partir de sperme congelé il y a des lustres. En Autriche, des femmes se sont d'ailleurs portées volontaires pour être inséminées avec du sperme d'un homme de Neandertal, retrouvé en parfait état de conservation dans les Alpes autrichiennes», lançait, mi-sérieux, le professeur Gulam Bahadur, conseiller clinique et scientifique au College University Hospital de Londres, lors de sa participation au Congrès mondial sur la fertilité et la stérilité en mai dernier à Montréal. À quand le rejeton de l'hibernatus?

La vie après la mort

La vie après la mort est donc possible. Chaque année, des centaines de milliers d'hommes ou de femmes aux prises avec des traitements de chimiothérapie contre le cancer se font offrir de congeler leur sperme ou leurs ovocytes, nourrissant ainsi des milliers de banques de gamètes pour des décennies à venir.

Et nul besoin d'avoir un partenaire, puisque la chose est aussi offerte aux adolescents de 12-13 ans et aux jeunes filles post-pubères risquant de perdre leur capacité reproductrice à la suite de traitements contre le cancer.

Or, quand les enfants succombent à la maladie, les parents ont seuls à décider de la façon de disposer de ces gamètes congelés pour l'avenir.

Anéantis par le deuil, on a vu certains parents vouloir redonner «vie» à leur enfant disparu à partir de ces gamètes, soutient le Dr Bahadur.

La question n'est pas théorique, dit-il, puisqu'en Californie, les parents d'une jeune femme de 28 ans, Julie Garber, morte d'une leucémie foudroyante, ont réclamé à la cour le droit d'implanter chez une mère porteuse l'un des 12 embryons congelés appartenant à leur fille, produit à partir du sperme d'un donneur avant la chimiothérapie. Inconsolables, les parents souhaitaient réaliser, après sa mort, le rêve de leur fille et donner vie à l'enfant. Un rêve qui aurait donné le feu vert à la naissance d'un enfant sans mère biologique vivante.

«Il est encore difficile de congeler des ovules avec succès, mais on peut congeler du tissu ovarien embryonnaire pour en tirer plus tard des ovules qui seront ensuite implantés dans un autre utérus. Il y a des grossesses rapportées, ça se fait déjà», explique le Dr Serge Bélisle, directeur du département d'obstétrique et de gynécologie de l'Université de Montréal, qui présidait le dernier Congrès mondial sur la fertilité et la stérilité.

La congélation de tissus ovariens est en effet offerte aux adolescentes qui ont perdu leur fertilité à la suite de traitements anticancéreux. Dans ces cas, le tissu ovarien peut être réimplanté sous la peau après la chimiothérapie pour permettre à nouveau la production d'ovules sains. Ces ovules peuvent ensuite être prélevés, fécondés et réimplantés dans l'utérus de ces femmes... ou d'une mère porteuse.

Or ce même tissu ovarien peut aussi être prélevé sur des embryons féminins qui ne verront jamais le jour. Récemment, l'équipe du Dr Seang Lin Tan, du Centre de reproduction de l'université McGill, publiait dans The Lancet les résultats obtenus dans la cryo-conservation d'ovules immatures prélevés chez de toutes jeunes adolescentes cancéreuses.

Dans ses situations, on parle non seulement de bébés nés d'une mère qui est peut-être déjà morte, mais aussi d'une mère qui ne sera elle-même jamais née, ajoute le Dr Bélisle. Joyeux casse-tête pour les juristes! «Il n'est pas impossible de penser qu'avec ces techniques une petite fille puisse être enceinte de son arrière-grand-mère. Cela complexifie non seulement les règles de la filiation mais aussi le concept de succession des générations», souligne le juge Baudoin.

Télescoper les générations

Télescopage du temps, saute-moutons entre les générations, bouleversement complet du droit de la succession: ces techniques multiplient des dilemmes éthiques et juridiques que des armées d'éthiciens mettront des années à décortiquer.

Au Royaume-Uni, la procréation posthume est légale, mais seulement quand la personne y a clairement consenti de son vivant par écrit et si un partenaire est identifié. En France et en Italie, toutefois, elle est formellement interdite par les lois, peu importe les dernières volontés du défunt. Rien de tel toutefois en Belgique, et encore moins aux États-Unis, où on n'a que faire du consentement du défunt mari.

Au pays de l'oncle Sam, on a même recensé 82 demandes de collecte de sperme post mortem dans des cliniques de fertilité entre 1980 et 1995, par des épouses désireuses de perpétuer, après la mort de leur mari, le bagage génétique de celui-ci. En Israël, une femme peut même légalement se faire inséminer du sperme congelé de son mari décédé, sans consentement préalable, jusqu'à un an après sa mort.

Le problème avec ce type de procréation posthume est que cette dernière nie totalement la notion de consentement éclairé du défunt et bafoue les droits de l'enfant, soutient le Dr Bahadur.

«Non seulement cela porte atteinte au droit de l'enfant à naître, mais on permet sciemment la conception d'un enfant qu'on saura orphelin de père», ajoute Me Knoppers.

«Le problème avec plusieurs de ces techniques, c'est que celles-ci prônent de façon très individualiste le droit à l'enfant, sans guère se soucier des droits de l'enfant. À l'heure actuelle, dans plusieurs pays où les droits individuels sont très valorisés, comme aux États-Unis, ce sont clairement les droits des parents qui ont priorité», affirme Me Jean-Louis Baudoin.

En effet, la plupart des cours saisies de causes de ce genre ont statué que les rejetons nés de la procréation posthume n'avaient en aucun cas droit à l'héritage laissé par un parent défunt avant la naissance. Idem au Royaume-Uni, où l'enfant né d'un donneur décédé est considéré comme né sans père légal et n'a ainsi pas droit à l'héritage.

Mais qu'en est-il ailleurs? «La plupart de ces situations ne sont régies par aucune loi dans plusieurs pays. Et la loi peut même être contournée. On a vu le cas d'une femme anglaise qui a choisi d'aller se faire inséminer le sperme de son défunt mari en Belgique», soulève le Dr Bahadur. Maintenant qu'est révolue l'ère des enfants illégitimes, verra-t-on revenir la notion d'enfants de seconde classe?

Même s'il ne croit guère aux visions apocalyptiques de post-humains créés de toutes pièces en laboratoire, le Dr Bélisle n'en demeure pas moins prudent sur l'avenir que nous réservent ces «nouveaux humains», nés des techniques de reproduction.

«Le vrai test posé par ces techniques sera celui de la continuité. À ce jour, aucun enfant né de ces techniques, même Louise Brown en 1978, n'a encore donné naissance. Y aura-t-il des tares génétiques chez les descendants de ces enfants, des problèmes physiologiques? On ne le sait pas», soulève-t-il.

On l'a vu avec Dolly, la brebis clonée, dont la courte vie ne lui a guère permis de donner naissance à des rejetons en santé. «On sait que les enfants nés de ces techniques ont plus de complications, plus de malformations. Il y a donc un impact sociétal à long terme qu'il faudra étudier de près, croit le Dr Bélisle. Car après tout, il est clair que, lorsqu'on force la fertilité chez des gens que la nature avait voulus infertiles, on évite l'élimination naturelle de certains gènes et l'on favorise la transmission de certains problèmes génétiques.»
1 commentaire
  • Doris Veillet - Inscrite 17 juillet 2004 09 h 43

    Quand même!

    Bonjour!
    Merci de nous donner des informations concernant la naissance assistée.
    Jusqu'où pouvons-nous aller trop loin, lorsqe la science est au menu?
    Je me le demande.
    Les chercheuses et chercheurs éclairés et scientifiquement bien pourvus de laboratoires ici, au Canada et dans tous les pays du monde, réussiront-ils à inventer la vie en transformant ainsi le cours de l'existence humaine?
    Sans doute que oui, puisqu'il est question ici de gros sous!
    Qu'on aille de plus en plus loin, rien n'est
    déplorable, selon moi, à cette faculté de connaître, d'apprendre, de dépasser les limites!
    Cependant, qu'on trafique l'être humain avec ou non le consentement des personnes concernées, il me semble que déjà, en l'écrivant, c'est aller trop loin, non?
    Nos femmes et hommes de science continuent d'avoir tout mon respect pour le contenu de leurs recherches.
    Mon objection arrive simplement au moment où certaines et certains d'entre eux se prennent pour l'Être suprême, en mettant de l'avant des "recettes" non totalement éprouvées.
    Ces scientifiques zélés laissent alors l'Être humain sans trop de ressources pour faire face à ces produits finis, en l'occurence, les clônes, fruits de leurs recherches savantes, qui vivront peut-être une vie joyeuse, mais qui sait? Peut-être aussi seront-ils les premières victimes de ces savantes recherches ainsi que leur progéniture, si progéniture il y a? Non?
    Je crois sincèrement que la plus grande prudence s'impose! Scientifiquement et légalement.
    C'est mon opinion, Doris VeilletteHamel, Trois-Rivières, QC, Canada<dveillet@cgocable.ca>