Des bébés sur mesure?

Clonage, sexage des embryons, manipulation génétique: dans le grand dilemme scientifico-éthico-juridique soulevé par plusieurs techniques de reproduction, certains font planer sur le genre humain un spectre plus réel que d'autres.

Si les «designers babies», ou bébés créés sur mesure grâce aux manipulations génétiques, ne sont pas pour demain, estiment plusieurs scientifiques, d'autres techniques très simples, comme la sélection du sexe des embryons, ont pourtant déjà le potentiel de changer la structure sociale dans certains pays.

Dans certaines régions d'Asie, comme l'Inde ou la Chine, la sélection du sexe a le vent dans les voiles chez les classes favorisées, assure le Dr Serge Bélisle, spécialiste de la reproduction assistée. Au départ destinée à prévenir les maladies génétiques reliées au sexe, la technique du sexage a aujourd'hui la cote dans certaines cultures, mais davantage pour des raisons sociales et économiques que pour prévenir des avanies génétiques.

Mais nul besoin d'aller jusqu'en Inde pour avoir accès à pareils services. «Aux États-Unis, il n'existe aucune loi sur le sexage. On peut y trouver sur Internet des cliniques qui offrent de sélectionner les chromosomes X et Y. C'est interdit par la loi ici, sauf pour des raisons médicales, mais il y a une demande pour cela. Si ces gens-là sont à la Bourse, c'est qu'il y a de l'argent à faire», soutient le Dr Serge Bélisle, directeur du département d'obstétrique-gynécologie de l'Université de Montréal.

Preuve que le sexe de l'enfant est déterminant pour les familles de certaines ethnies, même une fois émigrées, le Dr Bélisle dit avoir récemment reçu en urgence au CHUM une patiente pakistanaise enceinte d'une fille pour les complications reliées à son cinquième avortement. «Dans ces cultures, la femme est une tare sociale et, si on peut éviter d'avoir un enfant de sexe féminin par l'avortement ou par la sélection du sexe des embryons, on le fait», ajoute-t-il.

L'Inde fait déjà face à un déséquilibre populationnel évalué à 50 millions de femmes, en raison des politiques sociales, de la discrimination et du recours accru à l'avortement, encouragé par le sort négatif réservé aux femmes. Selon le Dr Bélisle, le sexage des embryons jouit aussi d'une forte popularité dans les zones urbaines de la Chine, où le fait d'avoir une fille est encore considéré comme un handicap social.

Les techniques de diagnostics pré-implantatoires, qui permettent aussi d'identifier la présence d'environ 300 gènes responsables de maladies monogéniques avant même que l'embryon ne soit implanté dans l'utérus, posent elles aussi de sérieux maux de tête aux comités d'éthique, affirme Bartha Maria Knoppers. «Des couples peuvent choisir d'utiliser cette technique seulement parce qu'ils sont contre l'avortement. C'est une façon d'éliminer ou de choisir l'embryon avant même son implantation. Cela soulève de graves questions morales», affirme-t-elle.

Ces techniques aidant, l'ère du bébé fait sur mesure nous pend-elle au bout du nez? Non, estime le Dr Bélisle, qui juge que le jour où l'on pourra rêver de donner naissance à un génie en sélectionnant le gène de l'intelligence n'est pas pour demain. «On sait que les gènes dominants peuvent être manipulés, c'est la base de la thérapie génique. Mais je ne crois pas qu'on pourra bientôt choisir la couleur des yeux ou des cheveux de son enfant. Il y a beaucoup trop de gènes impliqués. Selon moi, les designers babies, c'est encore une utopie», pense le Dr Bélisle.