Claude Masse s'est éteint

Personnage clé du monde juridique au Québec, principal artisan de la Loi sur la protection du consommateur, conseiller à la réforme du Code civil, enseignant et avocat, l'ex-bâtonnier Claude Masse est décédé jeudi soir, à l'âge de 56 ans, emporté par la sclérose latérale amyotrophique. Cette maladie, dite maladie de Lou Gehrig, qui s'attaque aux cellules cérébrales chargées de contrôler les muscles mais qui laisse le cerveau lucide, rongeait le corps du juriste depuis quatre ans.

Lorsqu'il avait appris dans quelles conditions il allait finir ses jours, en chaise roulante et sous respirateur, Claude Masse avait songé au suicide, à l'instar de Sue Rodriguez, victime de la même maladie. Mais, soucieux du message qu'il voulait léguer à sa famille et à tous ceux qui l'ont vu défendre des causes sans lâcher prise, l'homme avait choisi de vivre et de combattre. «J'ai beaucoup de respect pour cette douleur, disait-il à La Presse en 2002, mais je veux absolument passer un message: la vie garde beaucoup de sens, c'est important de la vivre jusqu'au bout.»

Après plusieurs jours d'agonie, il s'est ainsi éteint chez lui, dans la petite Île-aux-Grues qui baigne au milieu du Saint-Laurent, entouré de sa famille. Il avait trois enfants, dont deux encore jeunes, et une petite-fille.

Joint par Le Devoir, Jean-Louis Baudouin, juge à la Cour d'appel, son ami, professeur et mentor, souligne la «grande contribution apporté par Me Masse à la réflexion juridique, surtout en matière de droit des consommateurs et de responsabilité civile». Le juge Baudouin se rappelle un homme à l'enracinement social profond, qui croyait que «le droit peut régler tous les problèmes sociaux. Il a toujours combattu pour rendre la justice accessible. C'était un homme autoritaire, vigoureux, mais il était aussi d'une gentillesse exemplaire.» On peut lire aussi le témoignage du juge Baudouin dans notre page Idées d'aujourd'hui.

Première clinique juridique

Né à Montréal dans une famille modeste, Claude Masse a étudié le droit, la sociologie et la psychologie ici, à Paris et à Strasbourg. À cette époque, il fonde la première clinique juridique «populaire» dans le quartier Pointe-Saint-Charles, en 1969. Ses compétences sont reconnues très rapidement, et Claude Masse participe dans les années 70 à l'élaboration de la loi sur l'assurance automobile et surtout de la loi sur la protection du consommateur, deux éléments majeurs du monde juridique québécois.

Claude Masse sera de plusieurs initiatives ou batailles importantes: sauvegarde de l'aide juridique, défense des victimes de la MIUF (considéré comme le plus important procès de l'histoire judiciaire canadienne en matière de consommation), mise sur pied d'un centre de recherche en droit de la consommation à l'Université de Montréal. Il laisse partout l'empreinte d'un travailleur infatigable et fougueux, qui avait placé l'accessibilité de la justice au centre de ses préoccupations. «Je crois qu'on a le meilleur système judiciaire au monde, disait-il. J'aimerais seulement que le plus possible de gens puissent en profiter.»

Professeur de droit à l'Université de Montréal, puis à l'Université du Québec à Montréal, M. Masse a aussi fait sa marque au sein du Barreau, institution qu'il avait pourtant fortement critiquée à ses débuts. Membre du conseil de 1991 à 1996, il est bâtonnier en 1996 et 1997.

Par la suite, Claude Masse rédige un gigantesque ouvrage d'annotation de la loi sur la protection du consommateur. Son travail lui mérite la Médaille du Barreau et le Prix de la justice du Québec, donnés en reconnaissance de sa «contribution exceptionnelle à l'avancement du droit».

Au long de sa carrière, il méritera prix et distinctions, dont la Médaille du Barreau du Québec en 2002, le Prix de la justice du Québec, du ministère de la Justice, en 2002, et le Prix de l'Office de protection du consommateur, avec motion de félicitations de l'Assemblée nationale, en 2004.

Toutes les qualités de l'avocat

L'actuel bâtonnier du Québec, Me Denis Mondor, estime que Claude Masse aura été un des bâtonniers marquants pour le Barreau. «Il a sauvé l'aide juridique, c'était gros comme dossier. Pour Me Masse, la cause était toujours plus importante que lui. Il représentait à mon avis toutes les qualités de l'avocat.»

Dans la prochaine édition du Journal du Barreau, à paraître en septembre, l'ancien ministre de la Justice, Gil Rémillard, rend hommage à Claude Masse en rappelant que, malgré leurs divergences d'opinion politique — Masse était un souverainiste convaincu et avoué —, il s'était tourné vers lui pour travailler sur le nouveau Code civil (adopté en 1994). «Il avait une capacité de persuasion hors du commun, mais il avait aussi un sens de l'écoute remarquable. [...] C'était un humaniste qui avait toujours le souci du juste équilibre entre les droits et les obligations [...]. Sa conscience sociale était sans faille.»