Marie Gérin-Lajoie, une première de classe à la défense des démunis

En 1911, Marie Gérin-Lajoie obtient le premier baccalauréat accordé à une femme au Québec. 
Photo: Institut Notre-Dame du Bon-Conseil En 1911, Marie Gérin-Lajoie obtient le premier baccalauréat accordé à une femme au Québec. 

En 1911, en octobre, Marie Gérin-Lajoie obtient le premier baccalauréat accordé à une femme au Québec au sein du régime scolaire catholique. Parmi l’ensemble des étudiants des collèges classiques, c’est même elle, la seule femme du lot, qui obtient les meilleurs résultats. « Avec des résultats pareils, elle aurait dû recevoir la bourse Prince-de-Galles pour pouvoir poursuivre ses études », explique au bout du fil l’historienne Karine Hébert, professeure à l’UQAR. « Mais on ne lui a pas accordé, parce qu’elle ne pouvait fréquenter l’université, sous prétexte qu’elle était une femme. L’École supérieure pour jeunes filles qu’elle fréquentait n’existait que dans la mesure où sa direction acceptait que les rôles sociaux ne puissent pas être remis en question ».

Qu’à cela ne tienne : Marie Gérin-Lajoie ira étudier à New York, à l’Université Columbia. Elle est, très vite, convaincue de la nécessité d’organiser des services sociaux au Québec. Féministe de la première heure, elle est décédée le 7 janvier 1971, il y a un demi-siècle aujourd’hui. Que reste-t-il de son engagement ?

Militante

Née à Montréal en 1890, au sein d’une famille bourgeoise bien établie, elle est la fille de Marie Lacoste Gérin-Lajoie, une militante féministe de la première heure qui affirme la nécessité du droit de vote pour les femmes. Sa tante, Justine Lacoste, est la fondatrice de l’hôpital Sainte-Justine. Une autre tante, Thaïs Lacoste, préside l’association des femmes conservatrices. Du côté maternel comme paternel, ses arrière-grands-parents sont impliqués dans les révolutions patriotes de 1837-1838. Son grand-père paternel, Antoine Gérin-Lajoie, est un avocat doublé d’un écrivain dont on fredonne encore une mélopée : Un Canadien errant. Son père, Henri Gérin-Lajoie, est pour sa part un avocat connu.

Si bien née, comment s’engager en société ? Marie Gérin-Lajoie affirme sa volonté de demeurer célibataire. « Elle avait observé que les femmes, quand elles se mariaient, étaient vite submergées par des travaux qui les éloignaient de leurs volontés et des projets qu’elles voulaient conduire en société », observe en entrevue au Devoir l’écrivaine Hélène Pelletier-Baillargeon, autrice de la principale biographie à son sujet.

Que veut-elle ? « Avant Marie Gérin-Lajoie, c’était la charité qui veillait au sort des malmenés de la société », explique la biographe. Son intention, très vite, est d’implanter la pratique du service social, sur la base de ce qu’elle a appris aux États-Unis et en Europe, afin que les plus démunis ne soient pas complètement à la merci des fluctuations des bonnes volontés de la charité privée.

Adolescente, Marie Gérin-Lajoie avait fait un séjour dans divers pays d’Europe, comme bien des enfants de bonne famille à qui l’on donnait ainsi l’occasion de parfaire leur éducation. Là-bas, en particulier en France, explique Hélène Pelletier-Baillargeon, elle constate que l’Église peut donner une pente sociale à ses idées. En Angleterre, elle admire les professeurs qui descendent dans les bas-fonds pour travailler dans la société. Du côté de la Belgique, elle prend conscience de l’existence des béguines, ces communautés de femmes laïques.

Comment établir une structure d’action dans une société qui relègue les femmes dans l’ombre ? « Il a fallu qu’elle manœuvre beaucoup », résume Hélène Pelletier-Baillargeon. Marie Gérin-Lajoie va se faire religieuse, dans l’intention de créer un institut d’action sociale. Ce sera l’Institut Notre-Dame-du-Bon-Conseil. Elle doit en négocier la création avec un évêque qui ne voit pas la chose d’un bon œil. « Tous ces hommes d’Église, explique la biographe, auraient voulu que les femmes soient cloîtrées, avec des règles strictes. Mais les travailleuses de Marie Gérin-Lajoie devaient être dans la rue, avec les gens dont elles s’occupaient. Ces religieuses devaient avoir beaucoup de libertés. Ce n’était pas du tout bien vu. »

Marie, une religieuse ? L’idée déplaît aussi à sa mère. Celle-ci craint que sa fille ne renonce à sa liberté. « Au moment où elle fonde l’Institut Notre-Dame-du-Bon-Conseil, toutes les places pour les femmes sont fermées », résume Hélène Pelletier-Baillargeon.

Elle a « une vision de l’égalité qui tranche avec les pratiques du temps », explique Gisèle Turcot, la supérieure générale de l’Institut Notre-Dame-du-Bon-Conseil. Chez elle, tout le monde est sur un même pied. Au sein de cette communauté, elle va accepter des femmes qui n’ont qu’une 7e année aussi bien qu’une ancienne secrétaire de Maurice Duplessis, explique Gisèle Turcot. « Et elle a une conception du rôle social des femmes. Elle ne les voit pas au foyer. Elle sait qu’elles doivent travailler à changer la société. Les premières lois sur l’assistance publique datent seulement de 1921. Il n’y avait pas d’allocations. Des femmes étaient dans des situations terribles. Les besoins étaient énormes. »

Dans ses écrits, observe encore Gisèle Turcot, surtout après la Seconde Guerre mondiale, Marie Gérin-Lajoie évoque la nécessité de la redistribution de la richesse. Elle ne propose pas du tout une approche punitive des miséreux. « Elle tente de mettre sur pied des outils de changement sociaux. Des coopératives, des assurances collectives, des politiques sociales. »

Une pionnière

Au sortir de la Première Guerre mondiale, dans une société où l’État n’existait pour ainsi dire pas, Marie Gérin-Lajoie trouve, dans l’institution religieuse, un cadre qui lui permet de matérialiser ses vues en matière de service social.  Les religieuses du Bon-Conseil vont s’établir d’abord à Montréal, puis dans des villes ouvrières. Elles furent quelques centaines. Elles ne sont plus que 37. Deux seulement ont moins de 75 ans.

Pour l’historienne Karine Hébert, c’est à Marie Gérin-Lajoie qu’on doit la structure des études en travail social qui sera mise en place à l’Université de Montréal, même si elle n’y a jamais enseigné.

« Aujourd’hui, c’est chose courante que le travail social », constate Hélène Pelletier-Baillargeon. « Mais à l’époque, comme toutes les pionnières, Marie Gérin-Lajoie dérangeait et innovait. On lui doit beaucoup. »

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Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que l’historienne Karine Hébert était professeure à l’UQTR, a été modifiée.