Des influenceurs au soleil dénoncés sur Instagram

<p>Plusieurs influenceurs sont allés dans une destination soleil durant les Fêtes même si Ottawa déconseille les voyages non essentiels.</p>
Photo: Adil Boukind Le Devoir

Plusieurs influenceurs sont allés dans une destination soleil durant les Fêtes même si Ottawa déconseille les voyages non essentiels.

Instagram fait de nouveau office de tribunal populaire : des influenceurs québécois partis en voyage durant les Fêtes s’attirent les foudres de leurs abonnés et de personnalités publiques qui se mobilisent pour dénoncer leur non-respect des mesures sanitaires.

« Voyager c’est un manque de respect envers tous ceux qui respectent les consignes et ceux qui travaillent fort dans le système de santé. C’est encore pire lorsqu’on voit des gens faire la fête avec 200 personnes comme si la COVID-19 n’avait jamais existé », déplore la personne qui a récemment créé la page Instagram « Dénoncer.Influenceurs », qui documente les « comportements irrespectueux » de certains influenceurs. Originaire de Montréal, dans la mi-vingtaine, elle a requis l’anonymat par crainte de représailles, disant déjà recevoir des menaces.

Plus de 25 000 personnes se sont abonnées à son compte créé samedi. On y retrouve des photos et des vidéos partagées initialement par des influenceurs québécois bafouant sans gêne les règles et les recommandations sanitaires. Nombre d’entre eux sont allés dans une destination soleil durant les Fêtes même si Ottawa déconseille les voyages non essentiels. Certains ont même été embauchés par Air Canada pour promouvoir les voyages, révélait le Globe and Mail mercredi. D’autres sont restés au Québec, mais ont passé du temps entre amis dans un chalet ou ont organisé des partys privés, bien que les rassemblements soient proscrits.

« La page n’a pour but que de montrer aux gens les comportements des influenceurs [et] si ça vaut la peine de les encourager ou non », insiste la personne qui a fondé le compte Instagram, espérant ainsi que leurs abonnés et les compagnies avec lesquelles ils travaillent puissent faire des choix éclairés.

Parallèlement, elle essaie aussi de mieux renseigner les Québécois sur la réalité des travailleurs de la santé, sous pression depuis des mois en raison de l’explosion des contaminations. Plusieurs lui écrivent pour lui faire part de leur quotidien et de leurs coups de gueule. « J’essaie d’en partager le plus possible pour ouvrir les yeux des gens sur les situations qu’on ne voit pas nécessairement ! […] Ces témoignages et ces commentaires me donnent une raison de continuer. »

D’autres internautes, dont des influenceurs et des personnalités publiques, ont décidé de dénoncer ceux qui ne respectent pas les mesures, d’autant plus lorsqu’ils jouissent d’un large auditoire.

« Faire une différence  »

C’est le cas de l’influenceur et créateur de contenu Brendan Mikan, suivi par plus de 40 000 personnes sur Instagram. En documentant ainsi les voyages dans le Sud de certains de ses pairs, le jeune homme de 24 ans espère « éduquer » par le contre-exemple ses propres abonnés, mais aussi « responsabiliser » les principaux concernés.

« Je comprends le principe du “vivre et laisser vivre”, mais là, leurs actes ont un impact sur toute notre société, s’offusque-t-il. Avec leur tribune auprès des jeunes, ils ont la chance de faire une différence. Ils devraient les encourager à respecter les consignes plutôt que leur donner envie de voyager. »

Pour sa part, la créatrice de contenu Jessica Prudencio (plus de 31 000 abonnés) se questionne sur l’utilité de montrer du doigt les « fautifs » à travers Instagram. Difficile de créer « une vraie conversation pour qu’ils comprennent ce qu’ils font de mal », dit-elle. La jeune femme préfère rappeler à ses abonnés l’importance de respecter les mesures sanitaires ou parler des enjeux autour de la santé mentale, plutôt que de nommer des noms.

Des conséquences

Cela étant, les influenceurs devraient « subir les conséquences de leurs actes », selon Jessica Prudencio, à l’instar des politiciens qui ont récemment perdu leurs fonctions après avoir voyagé durant les Fêtes. « Que leurs compagnies les laissent tomber, qu’ils perdent des abonnés. […] Leur comportement est irresponsable et égocentrique. »

Plusieurs agences de marketing et compagnies faisant affaire avec des influenceurs ont confirmé au Devoir suivre de près la situation. L’équipe de Républik vérifie présentement si des influenceurs avec qui ils ont signé des contrats ont contrevenu aux règles en partant en voyage.

« Devenir influenceur, ça vient avec une responsabilité professionnelle de suivre les codes et d’être cohérent entre ses actions personnelles et professionnelles », souligne Jean-Philippe Shoiry, chef stratégie et associé chez Républik.

D’ailleurs, depuis le mouvement #MoiAussi, son agence redouble de précaution et se montre plus sélective, assure-t-il.

Avec leur tribune auprès des jeunes, ils ont la chance de faire une différence. Ils devraient les encourager à respecter les consignes plutôt que leur donner envie de voyager.

Même son de cloche à l’agence de marketing BlackCatSEO, qui a mis au point un système pour noter les influenceurs avec qui elle travaille. « On ajoute une note au dossier en fonction de la crédibilité, des risques COVID, des cas de déviance ou de dénonciations sexuelles, mais aussi selon les comportements sociaux, religieux ou politiques par exemple », explique Antonin Pasquereau, fondateur de l’agence.

Il souligne avoir vu sur Instagram certains influenceurs de sa base de données en vacances au Mexique pendant les Fêtes. « On en prend note, on sait qu’on ne peut plus travailler avec eux. La confiance est rompue. »

« Être influenceur est un privilège [qui] vient avec un devoir de bonne conduite et de montrer l’exemple. […] Les gens qui, malheureusement, ne donnent pas l’exemple devront vivre avec les conséquences, quoi qu’il en soit, de leurs choix », indique de son côté J’INFLUENCE, l’agence qui représente les influenceurs issus de l’émission Occupation double.

Aux yeux de Nina Duque, chargée de cours et doctorante à l’UQAM, spécialiste des questions entourant la socialisation numérique, les influenceurs ont en effet une responsabilité sociale, même si elle reste symbolique. « Un influenceur n’est pas élu démocratiquement comme un politicien, avec un rôle défini et encadré. C’est un simple citoyen qu’on aime regarder sur les réseaux sociaux, à qui on confère collectivement une valeur. […] Mais en devenant une personnalité publique, suivie par beaucoup de jeunes notamment, la question morale se pose concernant ses actions », souligne-t-elle.

 

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