Comment expliquer l’indiscipline sanitaire?

Appelons ça le dilemme covidien. Alors que Québec s’apprête à dévoiler en fin de journée de nouvelles mesures de santé publique, la désobéissance semble en train de monter face aux restrictions. Les exemples fusent de tous bords, y compris de celui des représentants de l’État.

Les premiers ministres du pays et même le pape ont supplié les citoyens de ne pas aller en vacances dans le Sud. Des milliers de personnes sont tout de même parties (c’est toujours légal), dont plusieurs élus et ministres pris en flagrant délit de bronzette.

Les gouvernements ont interdit les rassemblements de familles et imposé le huis clos à la Saint-Sylvestre. Il se vendait pourtant des dindes pour 15 et des gâteaux pour 20 en décembre.

Faut-il y voir les signes d’une insoumission assumée, peut-être croissante, après des mois de docilité ? Le Québec glisse-t-il ainsi lentement mais certainement vers une sorte d’indiscipline civile face aux règles sanitaires ? La coronafatigue explique-t-elle le relâchement qui lui-même serait alors la cause de la hausse constante des cas ?

Les spécialistes de la santé publique interviewés répondent franchement qu’ils ne savent pas, qu’il est trop tôt pour expliquer finement la tendance haussière de la fameuse courbe des infections et des hospitalisations. Le Québec recensait mardi 62 décès supplémentaires et 2508 nouveaux cas.

Je ne pense pas qu’on fasse ni mieux ni pire que les autres sociétés.

« Évidemment, j’observe avec les données disponibles que le nombre de cas augmente avec toutes les répercussions négatives connues », dit Catherine des Rivières-Pigeon de l’UQAM, sociologue de la santé, détentrice d’un postdoctorat en épidémiologie. « Le lien entre cette augmentation des cas et le relâchement [entre guillemets] des règles fait du sens sans être démontré de manière scientifique. Ce n’est pas aussi simple. Pour établir ce lien, il faut bien se poser la question, comprendre les cas, mesurer les effets et suivre les moyens de propagation. »

Tout se complique. La professeure de sociologie sert l’exemple du printemps dernier quand le déconfinement n’a pas entraîné une hausse des infections recensées. Elle nuance aussi un sondage Léger de cette semaine disant qu’un Québécois sur deux a rendu visite à sa famille pendant les Fêtes.

Elle rappelle l’exception prévue pour la visite des personnes seules (environ 20 % de la population) et que les familles monoparentales sont très nombreuses au Québec. Il lui semble donc probable que le pourcentage de « tricheurs » soit beaucoup moins élevé qu’un sur deux.

« Dans l’ensemble, selon les enquêtes, la très, très grande majorité des gens paraît suivre les règles, dit en entrevue Mme Des Rivières-Pigeon. Elles ne sont pas suivies par 100 % des gens. Mais ça me semble presque impossible d’atteindre cette unanimité. Tout le monde ne respecte pas non plus les règles sur l’alcool au volant. »

L’expérience française

Des chercheurs français ont publié il y a un mois dans la revue The Lancet une codification des niveaux d’acceptation par la population des mesures de restriction. Le port du masque, les limitations des transports et même le suivi numérique s’avèrent relativement bien acceptés, selon l’enquête menée par sondage en mai. Par contre, les fermetures des restaurants et des lieux de divertissement comme les interdictions de voyage passent beaucoup moins bien.

« Avoir une culture de collaboration sécuritaire est déjà un défi au sein des établissements de santé, alors imaginez dans toute une population », note Laurence Bernard, professeure agrégée de la Faculté des sciences infirmières de l’UdeM, spécialiste de la gestion des risques dans un contexte de prévention des infections. Elle note que, même dans les milieux de la santé, une personne sur cinq ne respecte pas la règle de se laver les mains fréquemment.

 

Mme Bernard ajoute que statistiquement la deuxième vague d’une pandémie frappe toujours plus durement que la première. L’augmentation des infections après les réunions de famille des Fêtes ne l’étonne pas plus.

« Le gouvernement a fait le choix politique et humain de permettre aux gens de se réunir, dit la professeure. C’est un choix fait pour mitiger un peu l’impact de la pandémie parce qu’on ne peut pas rester tout le temps confiné. »

La scientifique cite alors le roman Le hussard sur le toit (1951) de Jean Giono. Le héros, jeune et beau colonel aristocrate, défie la pandémie de choléra à chaque instant, décourage la fatalité et ignore la mort. « Ce roman parle déjà du fait que certaines personnes ne veulent pas respecter les quarantaines, s’enfuient dans la nuit et bafouent les règles, dit la professeure Bernard. C’est très connu en santé publique. Ce qu’on espère c’est de pouvoir mobiliser un maximum de personnes parce que c’est la seule manière d’arriver au bout du tunnel en favorisant le respect des mesures sanitaires, le testing et la vaccination. »

L’exception n’est donc pas la règle. À vrai dire, c’est bien davantage la discipline et l’obéissance généralisée dans la société québécoise qui l’emportent. Il n’y a pas ici en tout cas de mouvement antimasque puissant comme aux États-Unis ou en Allemagne, pas ou peu de manifestations citoyennes comme en France ou aux Pays-Bas.

« Je ne pense pas qu’on fasse ni mieux ni pire que les autres sociétés, conclut Mme Bernard. C’est de toute manière très difficile de se comparer avec les États-Unis, où les mesures ont été très aléatoires. Les mesures du gouvernement Legault ressemblent plus à celles de France et de Belgique. On verra [ce soir] si l’idée européenne du couvre-feu va être empruntée ici aussi. »

 

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