Le virus des plantes a atteint beaucoup de confinés

Atteinte par le virus des plantes pendant le confinement, Sophie Izmiroglu songe maintenant à devenir horticultrice.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Atteinte par le virus des plantes pendant le confinement, Sophie Izmiroglu songe maintenant à devenir horticultrice.

Recluses dans leur maison en raison de la pandémie de COVID-19, de nombreuses personnes ont été atteintes par un autre virus, celui des plantes. De passe-temps pour égayer l’intérieur, les plantes sont devenues pour certains une passion, voire une obsession.

Avant la crise sanitaire, Sarah Laval avait quelques plantes chez elle. Son univers intérieur a complètement changé peu de temps après le début du confinement. « En l’espace de quelques mois, je suis passée de trois langues de belle-mère en train de mourir à une trentaine de plantes. J’ai dû dépenser entre 600 et 700 $. Je suis devenue un peu folle. J’étais toujours en train de parler de plantes. Je lisais tout ce que je pouvais. Je n’ai jamais eu de passion dans la vie, du moins jamais aussi intense », relate-t-elle.

Le virus des plantes a aussi atteint sévèrement Sophie Izmiroglu. Spécialiste en salubrité alimentaire dans le milieu de l’aviation, elle a fait une pause de son emploi quand la pandémie a frappé et paralysé le secteur aérien. Sa passion est née dans les rayons d’un commerce de grande surface. « Un jour que j’accompagnais mon chum au Réno-Dépôt, pendant qu’il achetait des vis, j’ai acheté des plantes. Je ne connaissais vraiment pas ça, mais un peu sans le savoir j’ai choisi des plantes faciles, qui poussent rapidement. »

Les voir grandir et s’épanouir a alimenté son intérêt. « Je trouvais ça tellement zen d’en prendre soin, de voir les effets sur leur croissance et de mettre les mains dans la terre, dit-elle. Ma passion pour les plantes pendant la pandémie, ç’a été salvateur. Ça me déstressait et c’est devenu comme une obsession. »

À tel point qu’elle a décidé de réorienter sa carrière et de s’inscrire à un programme de diplôme d’études professionnelles en horticulture. « C’est un gros changement, mais je ne regrette pas du tout mon choix. Je pense vraiment continuer là-dedans et en faire un métier. »

Ruée vers les pépinières

La popularité des plantes s’observe depuis plusieurs années, mais la pandémie a accentué le phénomène. Les amateurs sont très actifs sur les réseaux sociaux où ils vont chercher conseil pour soigner leurs belles, proposent des échanges de boutures ou montrent leurs acquisitions. En quelques mois, le groupe Facebook La Passion des plantes d’intérieur du Québec a vu le nombre de ses membres bondir, passant de 16 000 adeptes au début de la pandémie en mars dernier à 25 400. 

Acheteur-importateur aux Serres Lavoie, à Laval, Jean-Michel Tremblay a été à même de constater l'ampleur de la chose. Les ventes en ligne via le site Web de l’entreprise ont explosé en 2020. « On a fait des ventes trois fois plus élevées que ce à quoi on s’attendait. Et on pense que 2021 sera encore meilleure, dit-il. Les gens ont été confinés à la maison et ils achètent des plantes pour combler le manque de verdure à l’intérieur. »

Alors que de nombreux commerces, restaurants et bars en arrachent depuis le début de la pandémie, les pépinières et les jardineries ont le vent dans les voiles. « Les plantes tropicales, les aglaonémas, les succulentes et les cactus, ça ne dérougit pas », note Sylvain Paradis, copropriétaire de Paradis jardin, à Québec.

L’approvisionnement est même devenu problématique à certaines périodes. Au printemps, Sylvain Paradis a dû payer trois fois le prix habituel auprès d’un fournisseur pour mettre la main sur des oiseaux du paradis, devenus introuvables aux États-Unis. « On les a vendus en une fin de semaine. »

Les clients cherchent désormais des plantes de collection, plus rares, aux veinures apparentes et au feuillage inusité. Aux Serres Lavoie, les hoyas de variétés moins communes s’envolent. « Les gens sont prêts à mettre un prix de fou pour un hoya à deux feuilles parce que ce sont des plantes introuvables. » Jean-Michel Tremblay cite le cas de boutures à deux feuilles d’hoya « Gunung Gading » qui trouvent preneurs à des prix variant entre 180 et 200 $.

Sur les sites de collectionneurs et les plateformes de vente, les Monsteras albo, aux feuilles panachées de blanc, peuvent atteindre des prix dépassant les 1000 $ pour une bouture. Même les plantes plus communes font parfois les frais d’une escalade de prix sur les sites de petites annonces. « Les prix, c’est fou ! Il y a des gens qui vendent bien plus cher qu’en jardinerie », constate Josée Blais, qui a eu la piqûre des plantes à la fin de l’été. Elle soutient avoir été toutefois en mesure de limiter le budget accordé à sa nouvelle passion. Les échanges de boutures entre amateurs permettent d’ailleurs d’éviter les dépenses folles.

Mais qui sont donc les acheteurs de plantes ? « Beaucoup de femmes de 20 à 40 ans », résume Marc Champoux, président de Folia Design. « La clientèle est beaucoup plus jeune qu’avant, soit au début de la vingtaine », constate pour sa part Sylvain Paradis, de Jardin Paradis. Aux Serres Lavoie, les acheteurs de plantes de collection sont des femmes à 70 %, soutient Jean-Michel Tremblay.

Bonheur et excès

Les plantes ont eu un effet thérapeutique pour Sandra Vinazco qui, en plus de connaître des problèmes familiaux, a perdu son emploi au printemps. « Les plantes m’ont sauvée de mon stress et de mon anxiété. Elles me donnent du bonheur tous les jours. Le moment de la journée que je préfère, c’est le matin, quand je prends mon café à côté d’elles. Je les regarde et je leur parle aussi », avoue-t-elle. Son conjoint aime la jungle intérieure, « sauf quand il ne peut pas regarder la télé parce qu’il y a des plantes jusque devant elle », dit-elle.

L’engouement pour les plantes peut aussi conduire à des excès, surtout en temps de pandémie. Privées de contacts sociaux et après une perte d’emploi, de nombreuses personnes confinées se sont retrouvées avec beaucoup de temps libres, trop peut-être. Elles se sont tournées vers les plantes. Horticultrice amateur de longue date, Dominique se considère comme une personne rationnelle. Privée de travail en raison de la pandémie, elle admet avoir exagéré dans l’achat de plantes, au point d’avoir eu des soucis financiers.

Les réseaux sociaux incitent à la consommation et alimentent les modes qui font que des plantes comme les philodendrons Pink Princess ont vu leur prix gonfler. Les sites d’enchères en particulier entraînent une frénésie qui peut être malsaine, croit Dominique. « Il y a des gens qui sont vulnérables. Je trouve qu’il y a une dérive, tant financière que sociétale. Et ceux qui en profitent, ce sont les marchands et les vendeurs individuels. »

À voir en vidéo