L’histoire de la fatigue n’est pas de tout repos

La façon dont la fatigue est perçue et construite en société à travers les discours change, explique Georges Vigarello.
Photo: Getty Images La façon dont la fatigue est perçue et construite en société à travers les discours change, explique Georges Vigarello.

De celle des chevaliers ou des paysans du Moyen Âge jusqu’à celle que nous appelons désormais le burn-out, notre conception de la fatigue a beaucoup changé.

Êtes-vous fatigué ? Au fil du temps, l’épuisement a fait tache d’huile, passant du lieu de travail à la maison, atteignant l’intimité de notre vie quotidienne. Tout s’accumule et nous plombe. Pourquoi ? Après s’être intéressé à la beauté, à l’obésité, à la virilité, à l’hygiène et à d’autres rapports que nous entretenons avec notre corps, l’historien Georges Vigarello s’est attelé à la difficile question de la fatigue à travers le temps, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours.

Sommes-nous plus fatigués que nos devanciers ? Là n’est pas la question. Le regard sur la fatigue a changé. La façon dont la fatigue est perçue et construite en société à travers les discours change, explique Georges Vigarello. Difficile de ne pas aborder désormais la fatigue sous l’angle des nouveaux effets produits par la pandémie. La COVID-19 a entraîné des formes de stress, d’insatisfactions, de pressions et d’automatismes d’un nouveau type. Cette période n’est pas de tout repos, tant s’en faut, en particulier pour ceux forcés de vivre dans la promiscuité et la pauvreté. Cependant, avant la crise, le psychologique était déjà rudement mis à l’épreuve par les injonctions répétées à la performance de plus en plus présentes dans le monde du travail. Les inquiétudes sourdes engendrées par ces idées de performance chiffrées et brandies sur des graphiques se sont propagées jusqu’à engendrer des sentiments troubles où plane le poids lourd de l’incertitude.

Pour se guérir de sa fatigue, il ne suffit pas de se reposer, chacun de son côté, ou encore de simplement réviser ses habitudes de vie, comme les injonctions ordinaires vous enjoignent de le faire, en phase avec les discours des employeurs qui privatisent la gestion des effets collectifs de leur approche du travail en le reportant sur les seuls individus. La fatigue, explique l’historien Georges Vigarello, n’est certainement pas qu’une affaire qui relève de l’intime. Elle ne fait pas son nid en chacun de nous sans se loger d’abord dans toute une époque que nous subissons. Ainsi a-t-elle pu varier au fil du temps. Cependant, on ne saurait résumer un millénaire de fatigues dont parle Vigarello en un seul article.

Au Moyen Âge, la fatigue est valorisée. L’idée d’être fatigué est associée à la grandeur du combattant. Elle ajoute au mérite du chevalier. Elle sera aussi vue comme une simple faiblesse. Pourquoi s’occuper des faibles, des gens de peu, alors qu’ils sont considérés comme des moins que rien ?

Puis, la fatigue se voit liée, de façon plus ou moins claire, à une perte de son énergie, de son tempérament, à un déséquilibre de ce qu’on nomme alors « les humeurs », ces fluides corporels qui règlent l’état du corps.

De celle des chevaliers ou des paysans du Moyen Âge jusqu’à celle que nous appelons désormais le burn-out, notre conception de la fatigue a beaucoup changé. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, elle est vue telle une sorte de « malaise » du quotidien, un désordre obscur qui influe sur les projets, aussi bien que sur la littérature, la mode, les façons de vivre et d’exister.

L’épuisement

Vauban, celui qui a inspiré le système des fortifications de Québec, va théoriser la somme de travail qu’un individu peut supporter.

Au XIXe siècle, les attentes en matière de rendement augmentent à mesure que le travail, réalisé dans un cadre industriel, s’approprie les outils de contrôle. Le rendement à tout prix, réalisé très souvent au détriment des individus et des collectivités, ne prend en compte que la nécessité de « produire vite, beaucoup et à bon marché ».

Dans Germinal, Émile Zola exprime de façon éclatante les excès tragiques où cela mène, selon un mode de gestion où le salaire est lié à la quantité produite. Zola met en scène la nouvelle priorité des puissants qui contrôlent la société, résume Georges Vigarello. Les gens ordinaires doivent « excaver toujours davantage » de richesse, « rendre plus » aux possédants, tout en ignorant leur mal « pour arracher un salaire chichement décompté ». Cette fureur productiviste n’a que faire des accidents qu’elle peut provoquer. Du moins, jusqu’à ce que ceux-ci se cristallisent dans une sourde colère qui force des améliorations. A-t-on oublié comment, en Amérique comme ailleurs, la durée de travail et le taux de salaire ont provoqué des affrontements terribles ?

Il nous apparaît normal désormais d’être de simples roues d’engrenage d’entreprises dont nous sommes à la merci comme salariés. Au début du XIXe siècle, ceux qui se retrouvaient pour la première fois dans des situations pareilles, cette façon de vivre n’allait pas du tout de soi.

C’est à cette époque que se mettent en place des outils de contrôle de la productivité qui reviennent en force au XXIe siècle avec l’informatisation de tout et n’importe quoi. Des tableaux sont présentés au nez des ouvriers, dans la volonté de pousser encore plus loin leur productivité, tout étant ramené à une logique de l’effort individuel, dans le cadre d’une exploitation collective. En 1890, l’ergographe de Mosso chiffre, sur un graphique, la courbe de l’épuisement, avec ses sinuosités. L’industriel Henry Ford, admirateur des régimes totalitaires comme celui d’Hitler, pousse au maximum, selon ces principes, la mécanisation du travail par la répétition des gestes. Les mouvements de chacun, réduits jusqu’à l’abrutissement, permettent de pousser la production au maximum, dans un espace contigu. Qu’est-ce qui fatigue dans un cadre industriel pareil ? Elle tient à l’effet des répétitions. Au poids de la charge à accomplir. Aux émotions liées au travail, avec ses problèmes psychologiques. Au manque de repos. Aux inquiétudes liées aux bas salaires.

On cherche malgré tout des moyens de repousser l’épuisement au profit de la production. Ces façons de faire ont-elles disparu ?

La pression

À compter du XIXe siècle, on évoque l’idée du « surmenage », concept nouveau qui apparaît en des temps où le travail est complètement redéfini par rapport à ce qu’il avait été dans la suite des siècles passés. Surmenage : le mot est d’abord adopté pour parler des bêtes. Les chevaux de course, poussés trop fort par leur jockey, se retrouvent en situation de surmenage, explique le dictionnaire d’Émile Littré. Trop vite, trop fort, on fonce dans le décor. Le meilleur cheval est celui qui se joue de toutes les contraintes. Ainsi en est-il des ouvriers. Mais à magnifier le « pur-sang », capable de prouesse, on oublie toutes les pauvres bêtes qui souffrent.

La pression de la publicité va aussi s’accentuer. « L’étalage, la parade, le prospectus, la réclame sous toutes ses formes portées à dos d’homme, circulant en voiture, criée à gueule que veux-tu », écrit-on en 1889, apparaît comme autant de formes d’exhortations permanentes à produire autant qu’à consommer davantage.

La pensée de Charles Darwin sur l’évolution est travestie. On commence à lire que la compétition vive entre les individus et les professions est une façon d’« aller plus haut, toujours plus haut ». Cependant, Darwin n’a jamais affirmé qu’une telle lutte constituait le chemin d’un « perfectionnement » humain, rappelle Georges Vigarello.

Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours

Georges Vigarello, Seuil, Paris, 2020, 470 pages

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