Les patinoires à domicile gagnent en popularité cette année

La saison de hockey de ses deux fils de six et de neuf ans ayant été suspendue en raison du coronavirus, Alphé Gagné a aménagé une patinoire dans sa ruelle. «J’ai toujours rêvé d’avoir une patinoire chez moi depuis que je suis jeune.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La saison de hockey de ses deux fils de six et de neuf ans ayant été suspendue en raison du coronavirus, Alphé Gagné a aménagé une patinoire dans sa ruelle. «J’ai toujours rêvé d’avoir une patinoire chez moi depuis que je suis jeune.»

Avec l’arrivée de l’hiver, Le Devoir poursuit sa série autour des symboles de cette saison au Québec. Dernier d’une série de trois textes : au pays du hockey, la patinoire est un incontournable.

Les patinoires occupent une place de choix dans le cœur des Québécois. Ces surfaces glacées ont vu des générations d’enfants jouer des matchs de hockey en rêvant un jour d’atteindre la Ligue nationale. Elles sont aussi le lieu de prédilection des patineurs de tous âges désireux de profiter du grand air. En cette année de COVID-19, les rassemblements et les matchs amicaux étant interdits, de nombreuses familles ont opté pour la patinoire maison.

La saison de hockey de ses deux fils de six et de neuf ans ayant été suspendue en raison du coronavirus, Alphé Gagné, qui habite Hochelaga-Maisonneuve, a aménagé une patinoire dans sa ruelle. La surface est petite, mais elle a connu un succès immédiat. « Je suis comme le papa vedette de la ruelle », relate l’humoriste et comédien, grand amateur de hockey. « J’ai toujours rêvé d’avoir une patinoire chez moi depuis que je suis jeune. Il y a quelque chose de magique dans le bruit du hockey sur les patinoires extérieures. Je voulais donner ça à mes garçons. »

Père de trois enfants et résident de Saint-Amable, Marc-André Gauthier s’est allié à son voisin pour faire une patinoire dans un champ à proximité de sa demeure, avec l’accord du cultivateur propriétaire de la terre. « Ça fait bouger les jeunes, qui n’ont pas grand-chose pour les occuper. Le premier week-end qu’elle a été en fonction, ils ont passé tout leur temps dehors. L’environnement est tellement beau. Ça fait de beaux souvenirs pour les enfants », estime M. Gauthier qui compte bien répéter l’expérience l’an prochain.

L’aménagement d’une patinoire à domicile est un art qui s’apprend. Professeur d’électronique, Stéphane Kirouac administre depuis 2002 un site Internet baptisé « Construire une patinoire extérieure, c’est facile… », où il prodigue des conseils à ceux qui décident de se lancer dans l’entreprise. Il a aussi créé un groupe Facebook où les membres peuvent demander conseil et montrer le fruit de leur travail.

Les inscriptions ont explosé cette année. « Au début de septembre, j’avais à peu près 800 membres sur le groupe Facebook. Maintenant, je suis rendu à plus de 3800 membres, dit-il. Plus de 80 % d’entre eux sont des personnes qui n’avaient jamais fait de patinoire auparavant. »

La pandémie est directement responsable de ce nouvel engouement. Mais aménager une patinoire n’est pas de tout repos. Il faut la chouchouter pour la garder belle, tout en se croisant les doigts pour que le mercure ne monte pas trop. Le redoux de la semaine dernière a d’ailleurs été catastrophique et a anéanti le travail de nombreux propriétaires de patinoires. Stéphane Kirouac recommande l’installation au préalable d’une toile de polyéthylène afin que l’eau ne s’échappe pas en cas de fonte de la glace.

Le Victoria Skating Rink

L’histoire des patinoires est indissociable du hockey. Mais en marge des exploits des Canadiens, qui ont joué leur premier match en 1910, les sports de glace ont toujours eu la cote.

À Montréal, dès 1862, le Victoria Skating Rink ouvre ses portes entre les rues Stanley et Drummond, au nord de l’actuel boulevard René-Lévesque. Il s’agit de la première patinoire à accueillir un match de hockey, organisé le 3 mars 1875. C’est aussi là que se disputent les premiers matchs éliminatoires de la Coupe Stanley en 1894. Le Victoria Skating Rink est considéré comme le berceau de la première ligue de championnat, l’Association canadienne de hockey amateur, fondée en 1886. Fermé en 1937, le site est maintenant occupé par un stationnement.

En parallèle, le Canada est devenu un terreau fertile pour l’essor du curling. En 1807 naît le Montreal Curling Club, à l’initiative d’un groupe d’Écossais. Montréal comptera d’ailleurs plusieurs clubs et, à partir de 1838, les joueurs opteront pour les patinoires intérieures pour pratiquer leur sport.

Mais le Victoria Skating Rink, fréquenté par l’aristocratie, tout comme le curling qui s’est développé au sein de la communauté anglophone, n’était pas accessible à tous. Les Montréalais patinent sur le fleuve, sur les lacs et même sur les champs gelés. Les premières patinoires municipales extérieures apparaîtront aux environs de 1850.

En 1949, Montréal comptait 159 patinoires, dont 46 étaient vouées au hockey uniquement. Les arénas étaient encore rares à l’époque. Le Collège Saint-Laurent en avait un depuis 1930 et Verdun, depuis 1940.

La décennie des années 1950 marque un tournant avec l’organisation des sports et des loisirs pour les jeunes à Montréal et la création, en 1953, de la Division des parcs au sein du Service des travaux publics, sous la direction de Claude Robillard. 

Il faudra attendre les années 1960 pour que la Ville de Montréal se dote d’arénas afin d’accueillir les équipes de jeunes sportifs. Quatre arénas sont alors construits : Père-Marquette, dans Rosemont, Saint-Charles, à Pointe-Saint-Charles, Villeray, dans l’actuel Centre Jean-Rougeau, et Maurice-Richard.

Il fut une époque où, dans de nombreuses régions du Québec, chaque paroisse avait sa patinoire, avant que les villes assurent la relève. Maintenant âgé de 55 ans, Stéphane Kirouac a fréquenté assidûment la patinoire de Marieville, où il a grandi. L’employé municipal responsable des activités de loisirs pour les jeunes l’entretenait avec soin. « Il passait des nuits à l’arroser, se rappelle-t-il. À l’époque, on jouait dehors malgré les intempéries et on déneigeait nous-mêmes la patinoire à la pelle. C’était avant les arénas et il n’y avait pas de Zamboni. »

Les patinoires extérieures sont forcément soumises aux caprices de la météo et le réchauffement planétaire tend à écourter la saison de patinage.

Temps de glace réduit

En 2018, la Ville de Montréal avait dû se résoudre à fermer définitivement la patinoire naturelle du lac aux Castors, sur le mont Royal. Il faut dire que, quelques années auparavant, le bassin avait été agrandi. Les redoux plus fréquents et la profondeur accrue du bassin avaient rendu l’utilisation de la surface glacée hasardeuse.

En 2015, en analysant les données obtenues grâce au projet citoyen RinkWatch sur l’état des patinoires en plein air et en les combinant aux simulations élaborées par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), des chercheurs de l’Université Wilfrid Laurier, à Waterloo, ont conclu que, d’ici 2090, le nombre de jours de patinage serait réduit de 34 % à Montréal et à Toronto.

Pour sa part, Stéphane Kirouac constate que, depuis 20 ans, la saison de patinage a été écourtée de deux à trois semaines. « C’est pour ça que, quand il fait froid, c’est le temps de faire sa patinoire. Il ne faut pas trop tarder si on veut en profiter. C’est déjà arrivé qu’à la fin février, il n’y ait plus de glace », dit-il.

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