De l’Algérie au Québec, tomber amoureux de la terre d’ici

L'agronome Yasmina Larbi-Youcef coordonne un programme unique au Québec, qui «dédommage les producteurs produisant des biens et services écosystémiques».
Photo: Sophie Caron L'agronome Yasmina Larbi-Youcef coordonne un programme unique au Québec, qui «dédommage les producteurs produisant des biens et services écosystémiques».

Avant de quitter son Algérie natale où la neige tombe « une fois tous les 20 ans », Yasmina Larbi-Youcef redoutait le climat canadien. La semaine de son départ, les chaînes d’informations indiquaient –40 °C à Montréal. Or, depuis son premier hiver glacial, cette passionnée chérit toutes les saisons québécoises et les moissons qui en résultent.

Dans le grenier du Québec qu’est la Montérégie, Mme Larbi-Youcef est devenue un « aimant » à agriculteurs, confie au téléphone une de ses collègues. « Tous les agriculteurs veulent se joindre à elle. » Modeste, la principale intéressée explique que son métier consiste à « accompagner les agriculteurs à être compétitifs, économiquement rentables, tout en ayant des exploitations qui sont durables et respectueuses de l’environnement ».

Yasmina Larbi-Youcef cumule les responsabilités : membre du comité d’admission de l’ordre des agronomes, membre du comité de relecture d’articles scientifiques et auparavant présidente de sa section régionale de l’Ordre des agronomes. Avant de devenir une figure reconnue, elle a cependant dû troquer la culture des agrumes pour celle des petits fruits et des légumes d’hiver.

N’étant pas née dans une ferme, la jeune Yasmina se contentait des balades en campagne. « Depuis que je suis toute petite, j’ai toujours eu les mains dans la terre, dans le jardin. On en mettait partout sur les murs », raconte-t-elle en rigolant, le visage inondé de soleil. Après un diplôme en ingénierie agricole en Algérie, elle y travaille dans les cultures légumières durant plus de dix ans. Lorsqu’elle décide detenter sa chance au Québec, c’est à la « condition sine qua non » de demeurer dans l’agriculture.

Adaptations

Pari réussi, car ce transfert se fait sans heurt. Arrivée en février 2004, elle décroche son titre d’agronome agréée la même année, quelques équivalences et un examen plus tard. « Je n’étais pas défavorisée par rapport aux autres. On était tous sur un pied d’égalité, et ça, je l’ai vraiment apprécié. »

Je travaillais souvent à la campagne et les producteurs peuvent parler un langage qui n’était pas facilement accessible pour moi. Le français québécois sonnait différent dans mes oreilles habituées au français parisien.

Un seul petit détail cloche toutefois lors de son arrivée en sol nord-américain. Les « trois quarts du temps », elle ne comprend pas ses clients. « Je travaillais souvent à la campagne et les producteurs peuvent parler un langage qui n’était pas facilement accessible pour moi. Le français québécois sonnait différent dans mes oreilles habituées au français parisien. » Trois mois à travailler au service à la clientèle d’une jardinerie et le tour était joué. « En fait, c’est juste une habitude. Au départ, il y a des mots qu’on ne capte pas tout de suite. On fait répéter les gens et, à force de les entendre, on s’habitue. »

Comme pour l’accent, YasminaLarbi-Youcef s’adapte rapidement aux productions de son nouveau pays. Par exemple, elle dit voir une « complémentarité » entre les industries du porc et du bœuf au Québec et celle de l’agneau en Algérie. « Découvrir d’autres cultures, c’est juste un défi, et les défis, j’adore ça d’un point de vue professionnel. » La diversité des produits québécois la charme aussi visiblement. « Le sirop d’érable, je suis tombée en plein dedans, dit-elle, tout sourire. C’est un nectar divin, il n’y a rien à redire ! »

En 2017, Mme Larbi-Youcef décroche une maîtrise en environnement. C’est alors qu’elle bifurque de l’agronomie vers l’agroenvironnement, une branche qui vise à mettre un frein à la pollution dans le domaine de l’agriculture.

Programme unique

Installée maintenant à Sainte-Martine depuis 10 ans, elle arpente le territoire pour veiller à ce que la production agricole respecte la qualité de l’air, de l’eau et la diversité des espèces.

Elle coordonne surtout un programme unique au Québec, qui « dédommage les producteurs produisant des biens et services écosystémiques », explique-t-elle. Grâce à un appui financier et logistique, les agriculteurs renoncent à l’exploitation d’une partie de leurs champs. « Ils décident de mettre des aménagements qui vont être bénéfiques pour la biodiversité, comme planter des arbres, des brise-vent, des arbustes, élargir la bande riveraine. » Ainsi, les espèces en péril retrouvent un habitat où prospérer, même si le prix d’un hectare frôle aujourd’hui les 40 000 $ en Montérégie.

Par ailleurs, elle confie avoir toujours été bien reçue par le milieu agricole d’ici. « Je n’ai jamais ressenti une appréhension de la part des agriculteurs. Au contraire. Ce qu’ils cherchent, c’est une personne compétente. […] Le producteur, lui, ce qu’il veut, c’est qu’on ne soit pas des agronomes d’asphalte, comme ils disent souvent. Des agronomes qui ont du vécu, qui ont de l’expérience, qui vont pouvoir les accompagner : c’est ça qu’ils recherchent. »

Alors qu’une chape de froid recouvre en ce moment les champs, Yasmina Larbi-Youcef dit déjà tabler sur le printemps prochain. Elle en est à semer les graines de projets qui fleuriront lors de la belle saison suivante. « Un agronome n’arrête pas, même l’hiver. 

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