Le fil des jours

«Dans la laine kaki destinée aux soldats, elle avait tricoté un foulard aussi long que lui, large comme deux mains ouvertes, mais aux mailles et aux points irréguliers, comme si elle s’était essayée pour la première fois à faire de la dentelle (...)»
Photo: Trevor Yardley-Jones «Dans la laine kaki destinée aux soldats, elle avait tricoté un foulard aussi long que lui, large comme deux mains ouvertes, mais aux mailles et aux points irréguliers, comme si elle s’était essayée pour la première fois à faire de la dentelle (...)»

Ses lettres lui arrivaient déjà lues. Il ignorait par qui — ses camarades de tranchées recevaient, eux, des enveloppes bien scellées, qu’ils étaient les premiers à ouvrir. Pendant des semaines il se demanda quel crime, quelle faute il avait pu commettre pour que les censeurs jugent nécessaire de parcourir ainsi les missives qui lui avaient été adressées.

Mais bientôt il remarqua que les lettres expédiées par ses parents, celles de sa grand-mère, de son cousin aux pieds plats resté au pays lui arrivaient, elles, intactes. Alors il comprit : c’était de l’autre côté de l’océan qu’on lisait ce qu’elle lui avait écrit.

Il s’en voulut de n’y avoir pas songé plus tôt. Il savait les parents de Lila sévères au point de lui interdire d’adresser la parole à un jeune homme, fût-ce au sortir de la messe, et s’ils avaient accepté, quand William avait osé leur en faire la demande, que leur fille corresponde avec lui lorsqu’il serait en Europe, c’est parce qu’il leur avait semblé qu’à ce moment-là il ne serait plus tout à fait un homme — un soldat. Autant dire un fantôme.

Ils avaient donc commencé à s’écrire après s’être longtemps dévorés des yeux mais sans s’être jamais adressé la parole, et ces premières lettres avaient été merveilleusement maladroites, comme les premiers pas de danse avec un cavalier inconnu, quand chacun s’efforce de ne pas marcher sur les orteils de l’autre. Elle s’enquérait de sa santé avec une exquise politesse, posait des questions sur la vie dans les tranchées, y allait de quelques nouvelles du village, plus rarement d’elle-même.

Il s’efforçait pour sa part de lui cacher les aspects les plus difficiles de leur existence, parlait de la boue dans laquelle ils baignaient nuit et jour comme d’un inconvénient mineur ; les obus les empêchaient de dormir, mais ce n’était pas plus terrible, au fond, que le claquement lointain du tonnerre. Il aurait tant voulu pouvoir la faire rire — l’entendre rire.

Lila disait voir peu de gens ; elle lui parlait, comme elle l’aurait fait d’amis proches, du cheval à l’écurie, du chat à la cuisine, des livres qu’elle empruntait toutes les semaines à la bibliothèque. Elle allait chercher les œufs au poulailler, pétrissait le pain à la cuisine, mettait des confitures en pot, et chacune de ces actions familières était pour William, sous la pluie froide, dans la fange gelée, un minuscule miracle, une étincelle qui le réchauffait un instant.

Comme si elle l’avait deviné, elle se mit à décrire pour lui en détail ces gestes, ces visions et ces objets du quotidien qui remplissent les jours et font la vie sans qu’on y prenne garde ; le parfum du lait encore tiède le matin, les trois fleurs qu’elle avait cueillies le long du chemin et dont elle lui faisait parvenir la plus jolie, séchée entre les pages de son missel, la brume qui enveloppait les champs à l’aube et qui se levait lentement, attirée par le soleil avant midi, cette existence qui lui avait paru étriquée et qui lui semblait maintenant plus vaste, comme déployée, augmentée du seul fait de la raconter.

Peu à peu il osait aborder les horreurs qui l’entouraient et dont il avait craint qu’elles la fassent fuir et, ce faisant, il lui semblait qu’elles diminuaient mystérieusement, comme s’il arrivait, en les partageant, à les faire rétrécir — ou peut-être était-ce lui qui se sentait plus grand d’arriver à parler vrai. Les blessés, la mort qui rôdait et bondissait, imprévisible, au moment où l’on s’y attendait le moins, la peur qui rongeait tous les instants. Lila avait pour lui répondre des mots simples, mais qui lui faisaient tant de bien qu’il portait en tout temps l’une de ses lettres sur son cœur, sous sa veste, persuadé qu’elle saurait le protéger, moitié talisman et moitié armure. Il sentait sur sa poitrine la chaleur du pain, la douceur de la laine qu’elle tricotait le soir à la lumière de la lampe, son souffle à elle.

Les mois passèrent et, à des milliers de miles de distance, séparés par un océan et par une guerre, ils apprirent à se connaître mieux qu’ils n’avaient jamais connu quiconque. Ils s’écrivaient désormais chaque jour ; chacun ne vivait plus, en réalité, que pour pouvoir le raconter aussitôt à l’autre. Leurs lettres formaient au-dessus de l’Atlantique un fragile pont de papier.

Et puis William s’avisa qu’il pourrait mourir à tout moment sans lui avoir avoué ses sentiments, et cette pensée lui devint intenable. Un matin, il traça à l’encre bleue trois mots au milieu d’une feuille toute blanche : Je vous aime, jeta le papier dans une enveloppe comme un naufragé lance une bouteille à la mer.

Les jours et les semaines passèrent sans qu’il eût de nouvelles. Sa réponse s’était-elle perdue, avait-elle été interceptée de ce côté de l’Atlantique ou de l’autre, les parents de Lila avaient-ils interdit à leur fille de continuer à lui écrire ? Et si elle était tombée malade et qu’il n’en sache rien ?

Le soir du 24 décembre, enfin, après qu’ils eurent célébré d’une mince tranche de gâteau aux fruits et d’une tasse de rhum en chantant faux les cantiques de leur enfance, on lui tendit un colis dont il déchira aussitôt le papier pour en découvrir le contenu. Dans la laine kaki destinée aux soldats, elle avait tricoté un foulard aussi long que lui, large comme deux mains ouvertes, mais aux mailles et aux points irréguliers, comme si elle s’était essayée pour la première fois à faire de la dentelle et n’avait pas tout à fait réussi, ce qui lui rendit son ouvrage encore plus précieux.

Cette nuit-là, allongé sous les étoiles qui étaient les mêmes des deux côtés de l’océan, alors qu’il s’enveloppait dans son écharpe, ses doigts y décelèrent un motif qui avait échappé à ses yeux. C’était étrangement familier, un enchaînement de croix et de traits plus longs, qui revenaient par intervalles — du Morse. Entrecoupés de mailles régulières : une croix, trois traits ; une croix — trois croix, un trait ; trois traits ; deux croix, un trait ; trois croix — une croix, un trait ; deux croix ; deux traits ; une croix.

Je vous aime, tricoté vingt, trente, cent fois. Une lettre de laine pour le garder au chaud jusqu’à la fin de l’hiver.
 


 

Dominique Fortier a publié Les villes de papier chez Alto. Repiqué par Grasset en France, cet hommage éminemment personnel à la poète Emily Dickinson lui a valu en novembre le prestigieux prix Renaudot (catégorie essai). Vendu à près de 25 000 exemplaires au Québec, le roman a déjà été traduit en anglais et en italien. Des traductions en espagnol, en suédois, en allemand, en coréen et en chinois paraîtront en 2021. On lui doit aussi Du bon usage des étoiles et Au péril de la mer (coiffé d’un Prix littéraire du Gouverneur général).