Mon beau sapin, roi de la lumière et des démangeaisons

À l’heure où les jours sont avalés par la nuit et où le défeuillement rend tout gris, les aiguilles vertes et persistantes d’un beau sapin vert jouissent depuis toujours d’un aspect symbolique qui tient à la lumière autant qu’à la vie.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir À l’heure où les jours sont avalés par la nuit et où le défeuillement rend tout gris, les aiguilles vertes et persistantes d’un beau sapin vert jouissent depuis toujours d’un aspect symbolique qui tient à la lumière autant qu’à la vie.

Avec l’arrivée de l’hiver, Le Devoir lance une série autour de trois symboles de cette saison au Québec. Deuxième arrêt, aujourd’hui, au pied des sapins, une tradition moins ancienne qu’on ne veut bien le croire.

Le sapin a été associé, non pas seulement aux célébrations de Noël, mais aussi aux démangeaisons causées par les puces et les poux. Dans les camps de bûcherons, à l’époque où ils étaient construits à même le sol, on profitait du maigre confort de couches de branches de ce conifère qui agissaient comme un isolant sommaire. Mais dans la tiédeur de ces branchages ne tardaient pas à s’installer des colonies de petites bêtes nuisibles dont le folklore a conservé la trace. Le sapinage, comme on disait, fut aussi utilisé, le long des fondations des maisons, comme isolant sommaire afin de contrer les morsures de l’hiver.

Du sapin cependant, la mémoire retient surtout son usage festif, associé aux célébrations de Noël. Au Québec, plus de 8000 hectares de terres agricoles sont utilisés désormais pour produire des sapins de Noël. Dans ces régions limitrophes des États-Unis que sont les Cantons-de-l’Est et Chaudière-Appalaches, plusieurs champs de culture ont été rachetés, au fil des années, par de gros producteurs de sapins.

Ce sont principalement quatre variétés qui sont cultivées, selon les principes d’une monoculture intensive : le sapin baumier, le sapin Fraser, le sapin Canaan et le sapin Cook. Au total, plus de 2,4 millions d’arbres sont coupés chaque année. De ce nombre, environ 1,6 million sont exportés aux États-Unis.

Une tradition ?

Les traditions sont souvent moins anciennes qu’on le croit. C’est au XIXe siècle, sous le règne de la reine Victoria, que s’est développée cette tradition du sapin au cœur de l’Empire britannique. Le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, l’époux de la reine, introduisit dans l’Empire cette pratique provenant de sa Saxe natale.

Dans les pays germaniques, cet usage du sapin remonte à la fin du Moyen Âge. Le sapin est dressé et décoré au milieu des nuits les plus longues de l’hiver, dans l’attente de la résurgence du solstice d’hiver. La persistance de son vert éclatant en fait l’objet d’un culte païen dont l’imagerie du christianisme, à défaut de pouvoir s’en débarrasser, va apprendre à s’accommoder.

Plusieurs cultures ont pour coutume, aux jours les plus courts de l’année, d’abattre des conifères afin de les dresser comme un monument d’espoir au milieu de leur vie. Parce qu’ils demeurent d’un vert étincelant tandis que tout est mort, ces arbres apparaissent détenir la capacité de contrer la mort et de faire rejaillir de nouveau l’élan du temps solaire.

Beaucoup de chants païens, liés à l’esprit de Noël et de la chrétienté, font une bonne place au sapin, ce qui contribue à lui constituer une réputation à part au cœur de l’hiver. Nous vient tout de suite en tête un refrain : « Mon beau sapin, Roi des forêts, Tu gardes ta parure. » Ce chant, à l’origine en allemand, date de 1824. O Tannenbaum ne sera traduit et popularisé en français qu’à compter de 1856.

À l’heure où les jours sont avalés par la nuit et où le défeuillement rend tout gris, les aiguilles vertes et persistantes d’un beau sapin vert jouissent depuis toujours d’un aspect symbolique qui tient à la lumière autant qu’à la vie. Il fut ainsi d’usage d’associer l’éclairage à ces conifères pour en souligner la symbolique. Le fait d’illuminer un tel arbre constitue un symbole de continuité et de renouveau. On appelle d’ailleurs ce conifère « arbre de l’enfantement ».

 
Photo: Wikimedia Commons, domaine public Sapin baumier «Abies balsamea». Illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers de l’Amérique septentrionale», de François André Michaux.

Le Noël des mercenaires

La tradition du sapin de Noël tient, au Québec du moins, à la peur d’une guerre éventuelle entre les troupes coloniales britanniques et leurs anciens sujets révolutionnaires des États-Unis. Que faire si la République américaine, nouvellement constituée, décidait d’attaquer la Couronne en fonçant sur le Canada ?

En 1781, le gouverneur Haldimand, au nom du pouvoir de Sa Majesté, a fait le compte des troupes sur lesquelles il peut compter en cas d’attaque. Ses soldats sont insuffisants. Il va donc engager un régiment de mercenaires allemands, ceux du duc de Brunswick. Ces hommes, au service de qui veut bien les payer, sont dirigés par le baron Friedrich Adolf Riedesel.

Installée à Sorel avec sa famille, la baronne Friederike Charlotte Louise von Riedesel fait couper un sapin qui est installé dans un coin de la grande maison que le gouverneur leur a offerte. L’arbre est décoré de fruits et de chandelles allumées, pour le plus grand plaisir des invités. Mais la coutume populaire s’enracinera plus tard, au XIX siècle.

Les arbres seront un moment décorés de bonbons colorés, mais aussi de rubans, de guirlandes, de petits oiseaux montés sur des pinces, de dentelles, de papiers crêpés, mais aussi de figures de carton, de fruits en coton et de faux glaçons.

Dans les grands magasins, les boules en verre soufflé, fabriquées en Europe, beaucoup en Allemagne, apparaissent à la toute fin du XIXe siècle.

L’éclairage électrique

Comment même penser qu’allumer une chandelle dans un sapin pour l’éclairer soit une bonne idée ? La résine contenue dans les sapins menaçait à tout moment de prendre feu. On préférera vite, à raison, la lumière électrique, du moins pour ceux qui en avaient les moyens. C’est à Westmount, dans le Montréal le plus cossu, qu’un premier arbre est décoré de lumières électriques en 1896.

Comme pour le père Noël, une invention toute commerciale, le culte du sapin va être propulsé par l’usage qu’en font la publicité et les grands magasins. Ceux-ci décorent leurs vitrines, donnant ainsi l’exemple à suivre.

À Québec, devant le grand magasin Paquet, le public admire dans les vitrines des sapins éclairés à l’électricité un peu avant la guerre de 1914. Plus que quiconque, les magasins contribuent à associer le temps des Fêtes à la présence d’un arbre : le sapin.

Le sapin de Thoreau

En 1850, le philosophe Henry David Thoreau part en train, depuis sa Nouvelle-Angleterre, pour rallier le Canada français. Pendant quelques jours, il va visiter le pays, prendre des notes, en tirer des écrits. Une ambitieuse traduction française de son journal, publiée par les Éditions Finitude, est en cours de parution depuis un moment. Plus de 7000 pages où il est question, à l’occasion, de ces impressions canadiennes. Et du sapin, au nom de sa passion inflexible pour la nature.

Thoreau est heureux de découvrir cet autre monde qu’est le Canada, sensible qu’il est à l’idée qu’on puisse vivre selon des modalités différentes. « Le Canada, écrit-il dans son journal en 1851, n’est pas qu’un endroit où finissent les voies ferrées et où s’enfuient les criminels. » Il en retient, bien sûr, des éléments.

« Le Sapin du Canada, Abies canadensis, appelé Pérusse au Canada », retient son attention. Mais devant quel sapin Thoreau s’enthousiasme-t-il donc ? Ce sapin, pour peu qu’il parle vraiment de l’Abies canadensis, est en fait… un pin ! Un grand pin blanc. Du type de ceux qui poussaient en grand nombre avant que les colons ne les débitent en planches, sans même penser à en replanter. Et la « pérusse » dont parle aussi Thoreau, est-ce bien le sapin ? Thoreau a mal noté plusieurs noms de lieux du Canada français. Pourrait-il aussi avoir mal compris le mot « pruche », qu’il a reformulé en « pérusse » ? La pruche est un arbre commun, habitué des terrains ombragés et humides. Ce n’est pas exactement un sapin.

 

Autrement dit, le grand Thoreau s’était-il fait passer, comme le veut l’expression populaire, « une épinette pour un sapin » ? Pour distinguer l’épinette du sapin, du moins sommairement, il faut d’abord retenir que l’épinette possède des aiguilles implantées tout le tour de ses branches tandis que celles du sapin sont posées sur un même plan, à plat.

En 1935, dans la première édition de sa célèbre Flore laurentienne, le botaniste Conrad Kerouac, connu sous le nom de frère Marie-Victorin, observait que les bûcherons canadiens-français avaient développé une capacité étonnante à distinguer les arbres. Cette capacité se fondait presque exclusivement sur l’observation de l’écorce et du caractère du bois. Le frère Marie-Victorin ajoutait que « les noms vernaculaires canadiens-français sont en nombre si restreint, relativement au nombre total des espèces », qu’il n’est pas possible de s’en remettre à eux pour identifier avec assez de précision la flore.

D’ailleurs, il observait plusieurs confusions, par exemple à l’égard du sapin : « Il semble bien que le Sapin rouge et le Sapin blanc de nos gens, comme probablement aussi l’épinette grise et l’épinette jaune, ne soient que deux états successifs des mêmes individus. » Au Canada français, Thoreau aura-t-il été trompé par une langue populaire trop imprécise à l’égard des sapins comme de tant d’autres choses ?

L’important, pour Thoreau, se trouvait sans doute ailleurs que dans la taxinomie du sapin, même s’il prenait un plaisir évident à identifier les plantes et les arbres. Son but, après tout, était de passer des journées « aussi calmement que le fait la nature ». Et c’est à cela aussi qu’invite encore, en plein hiver, la contemplation du sapin vert.



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