2020 en Alberta: de la crise sanitaire au Parti Maverick

Jason Kenney, premier ministre de l'Alberta
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Jason Kenney, premier ministre de l'Alberta

L’année 2020 aura été rocambolesque en Alberta, marquée par un conflit ouvert entre le secteur de la santé et le gouvernement Kenney, en pleine pandémie. La province aura aussi vu l’émergence d’un nouveau mouvement politique, le Parti Maverick, inspiré largement du modèle québécois.

« Le gouvernement a dû faire face à l’épidémie, alors qu’il était déjà en conflit ouvert avec tout le corps médical de la province », déclare Duane Bratt, professeur en science politique à l’Université de Mount Royal, à Calgary.

À la fin du mois de février, l’Alberta montrait une situation financière si précaire que le gouvernement de Jason Kenney avait souhaité faire des coupes de grande envergure en santé et dans le postsecondaire. Ces décisions étaient basées sur les recommandations de l’ancienne ministre des Finances de la Saskatchewan Janice MacKinnon. La province était jugée trop dépensière.

L’annonce du ministre albertain de la Santé, Tyler Shandro, est tombée comme un couperet juste avant la pandémie. Elle contenait la révision du modèle de financement des médecins, la suppression de 16 000 postes dans la fonction publique, dont 500 postes d’infirmières, l’annulation de contrats de nombreux radiologues ainsi qu’une orientation politique claire vers une privatisation du secteur de services de soins de santé.

Selon Frédéric Boily, professeur en science politique au Campus Saint-Jean, ce défi budgétaire ne date pas d’hier : « La crise du pétrole est là depuis environ 2015. Il y a un problème structurel en Alberta qu’on ne peut pas attribuer strictement au gouvernement néodémocrate [qui a été en poste de 2015 à 2019], même si le budget s’est creusé avec eux. Ça dépasse les partis politiques », analyse-t-il.

Un budget en recherche d’équilibre

Aujourd’hui, équilibrer le budget fait partie du mandat du gouvernement de la province. Mais à quel prix ? « L’Alberta s’oriente vers huit prochaines années difficiles », estime Frédéric Boily. 

Si le gouvernement albertain a été pris de court par la pandémie de COVID-19 en début d’année, cela n’a pas empêché au mois d’octobre Tyler Shandro de continuer à accabler les services de soins de santé, en supprimant plus de 11 000 postes.

Un signe avant-coureur de ce qui attend la province post-COVID-19. « Lorsque le vaccin sera administré et que nous commencerons à sortir de la COVID, la situation sera pire », annonce sans optimisme Duane Bratt. « La province a déjà prévu de licencier du personnel soignant », poursuit-il.

Des clivages politiques exacerbés par la crise

 

Une situation qui ne fait qu’accentuer des clivages politiques déjà bien vivaces dans la province. « Avant la pandémie, pendant et durant la seconde vague, on a vu une opposition démocrate qui est capable de faire valoir son point », note Frédéric Boily. Les dernières décisions du gouvernement de Jason Kenney ont apporté un gain politique certain pour le NPD. Quand le United Conservative Party (UCP) est entré en conflit ouvert avec les médecins de la province, quand il a tardé à mettre en place des restrictions sanitaires efficaces pour aplatir la courbe de l’infection, ce furent autant de décisions qui ont miné la confiance d’une majorité des Albertains.

« Au Québec aussi, il y a eu des problèmes avec le système de santé, mais la capacité de François Legault à reculer est infiniment supérieure à celle de Jason Kenney », souligne M. Boily.

Certains critiquent le manque d’empathie du premier ministre de l’Alberta, guidé par le souci de ne pas déplaire à sa base électorale. « Certaines personnes arrivent à distinguer comment réagir face à la COVID-19, par rapport à la façon dont ils se débrouillent dans d’autres domaines », résume Duane Bratt.

La crise a laissé le doute s’installer au point que certains électeurs conservateurs ont déserté le camp du UCP afin de fonder un nouveau parti, le Wexit, devenu cette année le Parti Maverick.

Le Québec est, bien malgré lui, une source de croyances, mais aussi d’inspiration pour des citoyens de l’Alberta qui voient, avec ce nouveau parti, un moyen d’obtenir plus d’argent à l’instar de la province de l’est. « Le Québec a tous ces avantages, tout cet argent supplémentaire, l’Alberta devrait faire de même », rapporte Duane Bratt à propos des commentaires entendus habituellement en Alberta.

Frédéric Boily évoque chez Jason Kenney un sentiment moins connu du grand public, le fait que le Québec réussirait mieux à sortir son épingle du jeu. « Tout en critiquant le Québec, il cherche à s’en inspirer et à le copier. Le Bloc québécois réussit à suggérer des choses pour le Québec, alors faisons pareil du côté albertain ! Le fondateur du Parti Maverick, Peter Downing, voit dans un parti indépendantiste une manière d’instaurer des stratégies qui, pense-t-il, s’avéreront plus payantes », explique le professeur.

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