Annick Charette en lutte pour une réforme du système

Annick Charette encourage les victimes de violences sexuelles à porter plainte.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Annick Charette encourage les victimes de violences sexuelles à porter plainte.

À la suite de l’acquittement de Gilbert Rozon, la plaignante Annick Charette s’avoue encore sous le choc, estimant n’avoir été qu’une spectatrice pendant le procès pour viol et attentat à la pudeur de l’ancien magnat de l’humour. Elle mesure aujourd’hui la disproportion des moyens entre l’accusé et la victime alléguée et souhaite voir le système de justice réformé.

« J’avais à grimper une montagne 10 fois plus élevée que celle de l’accusé, qui lui n’avait qu’à semer quelque part la notion du doute raisonnable », confie Mme Charette, en entrevue avec Le Devoir.

Malgré l’issue du procès, la femme de 60 ans ne regrette pas de s’être embarquée dans ce processus judiciaire il y a pratiquement trois ans jour pour jour, lorsque le Directeur des poursuites criminelles et pénales lui a annoncé que sur les 14 plaintes analysées, seule la sienne avait été retenue.

« Ça serait de faire un pas en arrière de dire que ça n’a pas valu la peine. Si on dit ça, ça donne le champ libre à tous les agresseurs et c’est la dernière chose que je veux », répète-t-elle. « Ce que je souhaite, c’est qu’ils sentent que tout le monde a un œil là-dessus et que le temps sera bientôt révolu. »

Si elle a demandé à la juge Mélanie Hébert de lever l’ordonnance de non-publication sur son identité mardi, c’est pour pouvoir s’exprimer sur le parcours de combattante que vivent les survivantes de violences sexuelles.

« Qu’est-ce que j’aurais pu faire de plus ? » se questionne-t-elle depuis que la juge Hébert a rendu sa décision. « Je pense que j’ai été un bon témoin. Oui, il y a des trous dans mon histoire, mais ça fait 40 ans que c’est arrivé. Je suis une personne honnête, je n’ai pas cherché à remplir ces trous-là, mais mon honnêteté n’a pas payé », laisse-t-elle tomber.

Rattrapage

Le décalage entre la prise de conscience sociale à la suite du mouvement #MoiAussi et la réalité des tribunaux ne peut perdurer, croit-elle. « Le jugement [rendu mardi] est logique en fonction du droit, mais absurde en fonction de ce que la société souhaite », souligne-t-elle.

Sa plus grande frustration est que les plaignantes ne soient encore que des observatrices d’un procès qui concerne pourtant un événement qu’elles ont vécu. « Il est vrai que les parties ne sont pas à armes égales devant le Tribunal. Mais il importe de rappeler que cette inégalité résulte de l’application du principe de la présomption d’innocence », a d’ailleurs souligné la juge Hébert dans son jugement.

Dans son cas, cette iniquité s’est illustrée par un accusé bénéficiant des conseils non pas d’un, mais de trois avocats, dont deux émérites figurant au palmarès des meilleurs juristes de la province.

« Ils ont pu passer à travers toutes les virgules de [ma déclaration aux policiers] et trouver des façons de me déstabiliser. Ça fait trois ans que M. Rozon sait ce que je vais dire, ça fait trois ans que M. Rozon a pu se préparer avec ses avocats », mentionne-t-elle.

De son côté, le procureur de la Couronne n’est pas son avocat, rappelle-t-elle, mais bien celui de l’État dont le mandat est de prouver la culpabilité, hors de tout doute raisonnable, de l’accusé.

« Le droit doit évoluer lorsqu’on est devant un crime d’intimité. On n’est que deux personnes à témoigner, alors pourquoi permettre un tel fossé entre les moyens qu’on a pour livrer nos versions ? » dit-elle.

Traitée de « weird », de femme « délurée » qui n’est pas un « petit agneau », Mme Charette estime que ce vocabulaire n’a plus sa place dans un tribunal en 2020 et ne fait que contribuer aux mythes et aux stéréotypes à l’égard des victimes d’agressions sexuelles.

« Quand j’ai entendu ça, je ne comprenais pas, je me suis vraiment demandé s’il était en train de dire que parce que je n’étais pas une jeune vierge, ce n’était pas grave », confie-t-elle.

Avec le tourbillon des dernières heures, Mme Charette n’a pas encore eu le temps de prendre connaissance des 190 recommandations formulées mardi par le Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence. Elle est par ailleurs favorable à la création d’un tribunal spécialisé à condition que cela s’accompagne aussi d’une réforme des traitements des causes d’agressions sexuelles.

Tout au long de l’entrevue, Mme Charette insiste sur l’importance de dénoncer, même si le résultat final n’est pas celui escompté. Elle confie d’ailleurs avoir une pensée pour Donald Duguay, le plaignant au procès de harcèlement, d’agression sexuelle et de séquestration de l’ex-animateur Éric Salvail. « Je veux lui dire que peu importe ce qui arrivera, ce qu’il a fait a valu la peine », dit-elle.

Mme Charette ne serait pas étonnée de voir des dénonciations continuer à déferler sur les réseaux sociaux. « C’est l’agora contemporaine, ça libère la parole », dit-elle, rappelant qu’ils ne peuvent cependant pas remplacer la justice. « Les médias sociaux ont cet avantage de pouvoir mettre dans le débat public des choses qui comptent, mais ce n’est pas un tribunal. La société doit continuer à pousser pour que le droit change », insiste-t-elle.

Mercredi soir, plusieurs dizaines de personnes se sont réunies devant le palais de justice de Montréal en soutien à Mme Charette, appelant à une réforme en profondeur du système de justice.

La mère de famille fonde d’ailleurs ses espoirs dans la génération de sa fille, dans la vingtaine. « Ce qui me motive à continuer c’est elle et ma nièce. Quand elles ont entendu la plaidoirie de la défense qui sortait des stéréotypes alignés les uns en arrière des autres, elles étaient sidérées d’entendre des choses de cette nature-là en 2020 », raconte-t-elle. « Je crois en cette génération-là parce qu’elle se bat pour ne plus permettre à ce type de discours là d’exister. »

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11 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 17 décembre 2020 02 h 44

    Le «squelette» dans le placard.

    Brava! Annick. Le «fourbe», «ami» de... (il y a des noms, des noms et encore des noms...) est «atomisé». Méchant virus que ce «Nozor-2»! Mouarf! Tous pareils, ces «trouducs». «Summum jus, summa injuria.» selon le «maître» Portalis. Le mensonge prend l'ascenseur, la vérité prend l'escalier. Misère!

    JHS Baril

  • Colette Bérubé - Abonné 17 décembre 2020 03 h 26

    La déferlante Rozon

    Quand le droit criminel est fondé sur la présomption d'innocence et le doute raisonnable ;
    Quand la justice criminelle est menée par une disproportion de moyens entre les parties ;
    Quand la violence sexuelle et conjugale n'aura pas un statut particulier dans le Droit criminel canadien.
    Quand justice et injustice criminelles seront coincées ainsi, aucune véritable réforme ne pourra voir le jour au Canada!!

    Colette Bérubé, Ph. D. Socio-andragogie
    Professeure d'université à la retraite

    • Gilles Théberge - Abonné 17 décembre 2020 13 h 34

      Il faut dire madame Bérubé, que la plupart de ces lois ont été votées par des hommes. C'est pourquoi on se retrouve aujourd'hui avec un simulacre de justice. Ce n'est pas toujours le cas, mais particulièrement dans les causes comme celle-ci.

      La justice elle, a été rendue. L'accusé dans cette affaire à été jugé par le peuple. C'est un écoeurant n'ayons pas peur des mots s'il vous plaît.

      Et malgré son décorum et ses aparances, l'application excessive d'un droit sans âme, a conduit à l'injustice en effet.

  • Serge Lamarche - Inscrit 17 décembre 2020 04 h 24

    Drastiques conséquences

    Il y a des gens qui font de la prison pour des crimes qu'ils n'ont pas commis. L'ADN a montré que ce n'est en fait pas rare. Les policiers mentent et fabriquent des histoires dans ces cas là. Les juges honnêtes doivent bien peser le pour et le contre pour ne pas tomber dans ces panneaux.
    Le dicton vaut mieux deux coupables en liberté qu'un innocent en prison reste valide. Il y en a des tas de coupables en liberté. Des meurtres et disparitions non-résolues, des vols, des menaces, des voies de faits, etc.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 17 décembre 2020 09 h 49

    « [Cela] fait [quarante] ans que c’est arrivé » (Annick Charrette)

    C'est un non-sens d'autoriser une poursuite de cette nature après tant d'années.

    Ce fait divers n'a rien à voir avec les témoignages concordants des centaines de pensionnaires victimes d'abus sexuels par le clergé.

    Au bout d'une quarantaine d'années, comme le rapporte la plaignante, la preuve de la poursuite est émaillée de trous de mémoire;

    À ce compte-là, la condamnation de l'accusé ne repose plus que sur la sympathie qu'inspire au juge la plaignante;

    La plaignante affirme, mais ce qui importe c'est de démontrer la justesse de ses affirmations;

    La preuve doit reposer sur des éléments factuels et non pas sur de la psychologie de bottine;

    En fait, il faut être drôlement naïf pour croire d'emblée un plaignant sous prétexte qu'il s'agit d'une femme;

    Restreindre le débat pour assurer la condamnation de Rozon créerait un précédent qui desservirait les citoyens ordinaires;

    Déjà que, lorsqu'elle s'exerce contre un quidam hors du champ des médias, la justice est complaisante à l'égard des victimes présumées; les larmes et l'apparence physique et vestimentaire font figure preuve.

    Par ailleurs, dans le district judiciaire de Trois-Rivières la police municipale ne recueille pas les plaintes de menaces et de voies de fait dont l'événement date de plus d'une année;

    Or, en vertu de quoi une plainte de sévices physiques serait recevable ou non, suivant que la violence s'exerce ou non sur des particularités anatomiques?

    Dit autrement, des décennies après les faits l'on peut se plaindre d'une main sur le popotin, mais la plainte n'est pas recevable douze mois après avoir reçu un gnon sur le pif...

    Bref ! Nous devons nous empresser d'évacuer du débat judiciaire l'idéologie victimaire, sous peine d'accroître les injustices.

    À cet égard on songera que la conviction par l'enquêteur de la culpabilité de David Milgaard a convaincu le tribunal de condamner un innocent.

    • Gilles Théberge - Abonné 17 décembre 2020 13 h 41

      C'est vrai que vous n'êtes pas une femme vous, qui a été violée...

      Je n'en reviens pas de votre commentaire. Bien abrillé sous de faux exemples... Ils sont vrais parce qu'ils sont plus récents..?

      Non. Ils sont vrais parce qu'ils sont vrais. Ta...!

  • Loyola Leroux - Abonné 17 décembre 2020 10 h 39

    L’affaire Rozon soulève un problème plus fondamental : Le droit à la baise.

    Pour réduire la violence sexuelle !

    C’est bien connu. C’est une loi de la ‘’Nature humaine’’, l’homme donne de l’amour ou de l’argent pour avoir du sexe, la femme donne du sexe pour avoir de l’amour ou de l’argent. Chacun cherche ce qui lui manque.
    Depuis 50 ans, la nouvelle religion des ‘’D’oua de la personne humaine’’ a remplacé la vieille religion catholique. Le cri de ralliement est ‘’J’é l’d’oua !’’. Le seul d’oua qui reste à conquérir pour les hommes est le d’oua à la petite baise hebdomadaire.
    Le roman ‘’Le meilleur des mondes’’, écrit par Aldous Huxley, en 1931, propose le sexe gratuit, sans procréation – l’état s’en occupe avec les bébés éprouvettes - comme solution aux problèmes des hommes. Le manque de sexe n’affecte pas les hommes beaux, riches, bien portants, mais il faut tenir compte des autres aussi, les écorchés de la vie, de ceux qui votent pour QS, des multiculturaleux, des fédéralistes, des non genrés, etc., qui eux aussi ont des ‘’d’ouas’’.