Des animaux au front contre la COVID-19

Des macaques rhésus  au Yerkes  National  Primate  Research Center rattaché à l’Université Emory dans la capitale  géorgienne,  aux  États-Unis
Yerkes National Primate Research Center, Emory University Des macaques rhésus au Yerkes National Primate Research Center rattaché à l’Université Emory dans la capitale géorgienne, aux États-Unis

Cette série analyse les rapports des humains aux autres animaux dans le cadre de la crise pandémique mondiale. Troisième cas : les cobayes de la recherche scientifique sur la COVID-19.

Le décès d’une première victime de la COVID-19 de la région d’Atlanta, une femme de 42 ans, a été rapporté le 21 mars. Il y avait déjà 507 cas dans l’État de Géorgie. Le gouverneur décrétait la fermeture des écoles.

Le grand renversement commençait et Denyse Lévesque a tout de suite pensé aux effets sur ses animaux : environ 3400 primates non humains (macaques rhésus, mangabeys, singes-écureuils), encore plus de rongeurs (surtout des souris), tous sous sa garde et celle des douze autres vétérinaires du Yerkes National Primate Research Center rattaché à l’Université Emory dans la capitale géorgienne.

« Nous avons continué les soins en divisant nos équipes en deux groupes pour nous protéger et assurer le travail en cas d’éclosion et de mise en quarantaine », raconte la Québécoise diplômée de l’École de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal (UdeM), installée à Atlanta depuis 1996. Elle est vétérinaire en chef au centre Yerkes. Ses titres à la tête de diverses commissions et groupes conseils remplissent l’avers et le revers d’une carte professionnelle.

La crise des ides de mars a vite stoppé le lancement de nouveaux projets de recherche. Les chirurgies liées aux expériences sur les transplantations d’organes ont cessé parce que les animaux receveurs demandent alors énormément de soins intensifs. La reproduction a continué chez les singes. Les laboratoires ont réduit au minimum celle des rongeurs en isolant les mâles et les femelles pour conserver les précieux bagages d’ADN de certains cobayes.

La pandémie a partout sollicité et épuisé les employés des systèmes de santé des humains. Les vétérinaires et les techniciens au service des animaux de laboratoire n’ont pas non plus ménagé les efforts. Même les minuscules drosophiles de la plus grande collection de mouches à fruit du monde avec ses 77 000 souches génétiquement modifiées, celle de l’Université de l’Indiana qui fournit une cinquantaine de laboratoires de 54 pays, ont été maintenues en l’état.

Julie Gervais, chef vétérinaire de l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie (IRIC) de l’UdeM, trace un portrait semblable pour ses laboratoires, les animaux et le personnel soignant, des centaines de rongeurs et une quinzaine de professionnels au total pour des services décrétés essentiels. « Quand tout le monde était inquiet, mes équipes se déplaçaient pour s’occuper des animaux tous les jours, dit-elle. Elles l’ont fait avec dévouement. »

« Les vétérinaires ont une formation en santé publique des animaux », ajoute Mme Gervais, elle aussi diplômée de la Faculté de Saint-Hyacinthe. « Ils surveillent ce qui se passe à l’étranger, les maladies qui peuvent affecter les troupeaux par exemple. On comprenait ce qui menaçait. Dès le mois de février, on avait commencé à faire des réserves. Nous n’avons manqué de rien, ni de nourriture ni de soins. »

L’IRIC a par contre donné des équipements de protection (gants, masques, bonnets et jaquettes) aux hôpitaux des humains qui en manquaient.

Recherches

Yerkes fait partie du Robert W. Woodruff Health Sciences Center de l’Université Emory, mastodonte de la recherche et des soins en santé qui emploie 25 000 personnes, dont 3200 universitaires. L’établissement, fondé en 1930, nommé en l’honneur du pionnier de la recherche sur les primates Robert Yerkes (1876-1956), est le plus ancien des sept labos de recherche des États-Unis sur les primates non humains.

Ses installations comprennent deux sites : le plus petit, consacré aux recherches biomédicales, abrite environ 1000 singes sur le campus universitaire au centre-ville ; l’autre, cinq fois plus étendu, à Lawrenceville en banlieue, sert aux études comportementales et à la reproduction des singes.

Tous les centres sur les primates ont activement participé à la recherche sur la COVID depuis février. Certains avaient déjà les accréditations de sécurité nécessaires (le niveau 3 dans le jargon) et ont vite activé leurs labos. Yerkes détenait la certification, mais ne l’avait jamais utilisée pour les recherches sur les primates. La machine s’est mise en marche en mai en respectant les protocoles nationaux pour éviter la duplication des travaux tout en standardisant les procédures. Les laboratoires de l’IRIC n’ont pas cette cote de niveau 3 permettant de manipuler des virus infectieux.

Les recherches de Yerkes, quatre au total, ont porté sur le médicament anti-inflammatoire Baricitinib, qui vient d’être approuvé en combinaison avec le Remdesivir, et sur de nouveaux vaccins qui pourraient être administrés à des enfants, des femmes enceintes ou des personnes avec des comorbidités. « Il faut aussi des vaccins qui pourront s’adapter aux futures mutations du virus, dit la vétérinaire. Il y a aussi un énorme besoin pour divers traitements parce que tout le monde ne sera pas rapidement vacciné. »

Bien-être des animaux

L’entrevue se déroule par visioconférence. Denyse Lévesque a choisi la ville de Québec en fond d’écran, là où elle a travaillé en pratique privée avant de bifurquer vers la recherche d’abord en Angleterre puis aux États-Unis, en suivant son mari, chercheur en neurosciences.

« Je veux participer à l’avancement de la science tout en veillant au bien-être des animaux », dit-elle pour expliquer ses choix de carrière. « Honnêtement, on s’occupe probablement mieux de nos animaux que la société américaine s’occupe de bien des humains. Il n’y a pas de limites ici en soins, en tests, en interventions médicales. Si un singe a besoin de n’importe quel soin, il le reçoit, peu importe le prix. »

Mme Lévesque est aussi vice-présidente du comité de protection des animaux, qui veille au grain dans tous les laboratoires de l’Université Emory. « L’éthique occupe 40 % de mon temps. Je l’enseigne aux médecins et aux chercheurs. Évidemment, au départ, il faut d’abord accepter que l’animal soit nécessaire pour le développement de la médecine humaine et vétérinaire. Si on ne pense pas que la vie humaine vaut plus que la vie animale, les positions restent irréconciliables. »

La vétérinaire cite les « trois R » (Remplacement, Réduction et Raffinement) établis en éthique de la recherche dès les années 1950 pour favoriser les expériences minimisant la cruauté.  Avec ses scènes difficilement soutenables (sans paroles, avec cris…), le film Primate (1974) du légendaire documentariste Frederick Wiseman, tourné à Yerkes, a contribué à faire la mauvaise réputation de certaines recherches sur nos cousins non humains.

Honnêtement, on s’occupe probablement mieux de nos animaux que la société américaine s’occupe de bien des humains

 

Le Great Ape Protection Act interdit depuis 2008 la recherche dite intrusive sur les grands singes, chimpanzés, bonobos, orangs-outans ou gorilles dans les laboratoires subventionnés, dont celui de Yerkes. Des groupes animalistes comme Project R&R (« Release and Restitution ») souhaitent étendre l’interdit à tous les laboratoires, comme en Europe. Les plus radicaux veulent carrément interdire la recherche expérimentale sur les animaux.

« Nos grands singes, dont certains ont plus de 50 ans, vivent maintenant en maison de retraite, explique Mme Lévesque. On a seulement le droit de s’occuper de leur bien-être et de leur santé. Ils ne se reproduisent plus et nous n’avons pas le droit de les euthanasier. »

Les plus petits primates y passent parfois, par exemple quand les chercheurs humains veulent constater les effets de certains médicaments sur le cerveau des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. « Si on n’a pas le choix, on euthanasie les animaux. On donne alors le temps aux gens qui travaillent parfois depuis des années avec ces singes, qui ont tous des noms, d’aller leur dire adieu. On a des salles de recueillement. Les employés peuvent aussi prendre congé. J’ai vu des chercheurs très affectés. »

Veiller et surveiller

Pierre Verreault est directeur général du Conseil canadien de protection des animaux.

Quel est le rôle de votre organisme dans la conduite des recherches scientifiques ?

Le Conseil canadien de protection des animaux (CCPA) est un organisme à but non lucratif. Il est l’organisme national responsable de l’élaboration, de la mise en oeuvre et de l’encadrement de normes élevées pour l’éthique animale et les soins aux animaux dans le domaine scientifique au Canada. Les programmes de soins et d’utilisation des animaux en science des institutions sont certifiés tous les trois ans s’ils sont en conformité avec les politiques et les lignes directrices du CCPA ainsi qu’avec d’autres normes reconnues par le CCPA. Tous les établissements certifiés par le CCPA possèdent un comité de protection des animaux. […] Les comités de protection des animaux examinent les protocoles de soins aux animaux, les approuvent et en effectuent le suivi. De plus, ils collaborent avec l’administration de l’établissement afin de s’assurer que les éléments suivants sont en place et adéquats : installations bien entretenues et gérées ; services de soins vétérinaires et de soins aux animaux ; programmes de formation ; programmes de santé et sécurité au travail et de gestion de crise.

Comment la crise pandémique a-t-elle influencé vos activités et interventions ?

En mars 2020, le CCPA a apporté des modifications à son programme, notamment pour que les comités de protections des animaux puissent continuer à jouer leur rôle pendant la pandémie. Le CCAC est passé en mode virtuel pour continuer d’évaluer les programmes de soins et d’utilisation des animaux et d’assurer que les établissements certifiés répondent toujours aux normes. De leur côté, les comités de protection des animaux peuvent effectuer leurs propres inspections virtuelles pour s’acquitter de leurs responsabilités tout en veillant à la sécurité des membres du personnel. Ces inspections des installations peuvent être adaptées aux capacités technologiques dont l’établissement dispose (p. ex. une vidéo en temps réel par rapport à une vidéo préalablement enregistrée) et à la disponibilité du personnel, tout en respectant les mesures de distanciation sociale.

Comment êtes-vous intervenus concrètement pour limiter ou baliser l’euthanasie de certains animaux ?

Le CCPA exige que les établissements aient un plan de gestion de crise pour leur programme de soins et d’utilisation des animaux. Ce plan doit inclure des dispositions permettant de faire face aux ruptures d’approvisionnement ou au manque de personnel. Toute décision sur le dépeuplement d’un protocole doit passer par le comité de protection des animaux de l’établissement pour s’assurer qu’il se fait qu’en cas de nécessité et à ce que, le cas échéant, ces animaux soient traités conformément aux normes élevées du CCPA.

Les recherches sur les vaccins et les thérapies antiCOVID ont-elles posé des défis particuliers aux CCPA ?

La recherche sur les vaccins se déroule comme tout autre projet scientifique et les chercheurs doivent procéder de manière éthique et respecter toutes les normes de soins et d’utilisation des animaux. Tout au début de la pandémie, le CCPA craignait que certaines organisations obtiennent des fonds pour ce type de recherche sans être bien équipées ou qu’il y ait des lacunes de certaines compétences du personnel pour travailler avec certains animaux. Heureusement, cela ne s’est pas produit au Canada.

Stéphane Baillargeon


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