Des animaux qui consolent

Juste avant le confinement, Nathalie Dubé a accepté de prendre soin d’Hillary Clawton.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Juste avant le confinement, Nathalie Dubé a accepté de prendre soin d’Hillary Clawton.

Cette série analyse les rapports des humains aux autres animaux dans le cadre de la crise pandémique mondiale. Deuxième texte : les meilleurs amis de l’homme, de la femme, de leurs parents et de leurs enfants confinés.

La pandémie a rapproché avec bonheur certains humains de certains autres animaux, et vice-versa, dans un échange compassionnel d’égal à égal, pourrait-on dire. N’empêche, un chien ou un chat domestique ne joue pas au zoothérapeute malgré lui.

« Ce n’est pas parce qu’on est en présence d’un animal qui nous fait du bien qu’on se retrouve en zoothérapie, affirme l’éducateur spécialisé Sylvain Lajoie, intervenant psychosocial depuis 39 ans. Le terme est très galvaudé. On l’entend partout et encore plus pendant la pandémie. »

Lui-même emploie des animaux dans certaines de ses approches thérapeutiques. Il travaille au sein de l’organisme Zoothérapie Québec depuis 14 ans. Il refuse pourtant de se décrire comme zoothérapeute. « Ce n’est pas un métier, explique-t-il. Nous n’utilisons pas ce terme à Zoothérapie Québec. Nous pratiquons une approche zoothérapeutique, ce qui n’est pas la même chose. »

De quoi parle-t-on, alors ? « On parle d’une triade thérapeutique, répond M. Lajoie. Il faut une personne en besoin et un intervenant qualifié assisté d’un animal. Les gens que je rencontre en gériatrie, je pourrais les rencontrer seul et utiliser d’autres approches. L’animal est cependant un moyen idéal d’entrer en contact avec les autres. Il impose une affectivité. Il facilite la discussion. Il favorise les confidences. »

L’organisme montréalais sans but lucratif fondé il y a 30 ans fait ses comptes en ligne pour la dernière année prépandémique : 54 000 interventions, 117 établissements desservis, 20 employés, 130 bénévoles et 43 chiens au boulot. « On est plus dans la qualité que dans la quantité, dit pourtant Stéphan Francœur, adjoint administratif au sein de Zoothérapie Québec. On ne cherche pas à voir le plus de monde possible. On veut créer des liens. On n’est pas dans le “flatte pitou”. »

L’animal aide aux stimulations cognitives ou physiques. La quinzaine d’intervenants de terrain de Zoothérapie Québec, dont huit à temps plein, travaille avec les chiens, qui vivent dans des familles de garde et se rendent au boulot tous les jours ou presque, comme les humains. Une journée normale comprend deux interventions. Une année normale, M. Lajoie visite une centaine de CHSLD pour des séances d’environ 180 minutes auprès de six à huit personnes, seules ou en groupe.

Travailler au rapprochement

Il n’y a plus rien de normal, évidemment. Zoothérapie Québec a pratiquement cessé ses activités. Les thérapeutes sont presque tous au chômage. Les chiens aussi. Adieu zoothérapies, plus rien ne va.

« C’est le paradoxe de la situation actuelle : nos services de relations humaines seraient plus nécessaires et nous ne pouvons plus les offrir, dit M. Francœur. La pandémie a plus que jamais éloigné les gens les uns des autres et nous qui travaillons aux rapprochements ne pouvons rien y faire. Le masque, la distance, la visière amplifient le problème, alors que les gens en CHSLD ont besoin de contacts, de chaleur. Un chien, c’est chaud. »

M. Lajoie en rajoute dans le même sens. « Le gros de mon travail est de briser l’isolement. Souvent les gens que je rencontre ne reçoivent que moi comme visite stable. La fermeture des centres en mars a donc été très pénible. Quand j’y suis retourné avec les chiens en juillet, nous avons été accueillis comme des rois. »

Il a aussi vite constaté l’ampleur des manques, des reculs, des décès. « J’ai quitté certaines personnes en forme, qui sont mortes depuis », dit-il en confiant avoir pleuré. Il a aussi vu l’ampleur de l’épuisement du personnel. « Leurs conditions de travail étaient exécrables. »

La reprise s’est faite au compte-gouttes pour ses propres services professionnels. M. Lajoie estime avoir rempli environ 15 % de ses anciens mandats en CHSLD entre juillet et le second confinement décrété fin septembre, quand Montréal est passée au rouge. De rares écoles secondaires avec des mandats particuliers (pour les troubles de comportement par exemple) ont demandé quelques interventions zoothérapeutiques ponctuelles.

« La crise a été très difficile, dit M. Francœur. On a survécu parce que des gens ont tenu le bateau à bout de bras. On a réussi à ramener nos intervenants cet été. Quand on a fermé en septembre, ils sont retournés à l’assurance-emploi. Je ne sais pas s’ils seront encore là au retour. Il en va maintenant de la survie de l’organisme. »

Les chiens de la zoothérapie, eux aussi au repos forcé, sont restés dans leurs familles d’accueil, l’organisme n’ayant pas de chenil. « Ce sont des chiens hypersocialisés, explique M. Lajoie en terminant. Ils côtoient beaucoup de monde. Ils vivent avec des gens et travaillent avec d’autres. Leur routine est cassée. »

Alors, pendant le nouveau confinement, comme pendant le précédent, il va au bureau et y reçoit sept ou huit chiens par jour, en rotation, pour les sortir à leur tour de leur isolement. « Quand on va reprendre les interventions, ils seront prêts », dit-il avec dans la voix un je-ne-sais-quoi évoquant un mélange d’espoir, de tendresse et de reconnaissance.

Animaux en demande

L’échange compassionnel, Nathalie Dubé, de Repentigny, le vit depuis le début de la crise pandémique. Juste avant le premier confinement, à la mi-mars, elle a accepté de prendre soin d’Hillary Clawton, chatte gravide qui a depuis donné naissance à sept chatons, chacun prénommé d’après un État américain. Mme Dubé a adopté Arizona et pense garder sa mère.

« Nous n’avons pas accueilli Hillary Clawton à cause de la pandémie, mais la situation nous a forcément rapprochées. On ne sort à peu près plus, car une chatte et ses sept petits demandent beaucoup de soins. Des animaux près de soi, c’est de l’affection et un grand, grand réconfort. »

Son drôle de nom politique en forme de jeu de mots (claw veut dire griffe) lui a été choisi par Aristopattes, l’organisme sans but lucratif qui l’a tirée d’une maison où elle était maltraitée. L’organisme prend en charge des animaux abandonnés nécessitant des soins vétérinaires, les soigne et les replace en famille d’accueil.

Le système de sauvegarde fonctionne uniquement avec des bénévoles. Début décembre, Aristopattes avait 106 animaux à sa charge. « 2020 sera notre plus grosse année depuis notre fondation en 2013, dit Geneviève Castillo Huard, présidente d’Aristopattes. Les demandes ont explosé. »

Les refuges pour animaux du pays et de l’étranger constatent partout une augmentation importante des adoptions. La demande de chiens a particulièrement explosé. Tous les pensionnaires de la Humane Society de l’Île-du-Prince-Édouard ont trouvé preneurs en quelques jours au début du confinement national. Tous les 88 animaux (sauf un), lapins et tortues y compris.

Des sociétés protectrices des animaux (SPA) racontent ne plus pouvoir suffire à la demande. La durée des séjours dans les refuges se réduit à presque rien. La SPA des Cantons, à Cowansville, a proposé cinq chatons en adoption en fin de journée le 23 novembre : ils étaient tous partis le lendemain matin.

La crainte partagée par tous, c’est que les propriétaires se débarrassent de leurs animaux jugés encombrants après la pandémie. « On a eu quelques retours d’adoption de gens qui ont constaté ce que ça veut dire, prendre soin d’un animal, dit Élise Desaulniers, directrice de la SPCA de Montréal. L’an passé, on a eu 8 % de retours. Là, on est à 6 %. Il y en a toujours un peu, c’est tout à fait normal. Ce qui m’inquiète, c’est ce qu’on va vivre dans les prochains mois, après les achats compulsifs sur Kijiji, le manque d’encadrement, les frais. »

Adon, dons et abandons

Les services de la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA) de Montréal, organisme fondé il y a près de 150 ans, ont été jugés essentiels dès le début du confinement, à la mi-mars, comme ceux des animaleries d’ailleurs.

« Les gens se sont précipités pour voir et adopter des animaux : les jours de semaine ressemblaient aux jours de la semaine de relâche scolaire, raconte Élise Desaulniers, directrice générale de la SPCA. Les gens n’avaient rien à faire, s’ennuyaient et ils cherchaient des activités. Ils venaient voir les animaux et les projets d’adoption ont suivi. »

La dynamique a changé quand la SPCA a commencé à imposer des services sur rendez-vous, distanciation sociale oblige, aussi bien pour les dons que pour les adoptions d’animaux. Mme Desaulniers estime que ses refuges ont eu environ 30 % moins de pensionnaires qu’à l’habitude cet été, alors que les demandes pour en adopter gonflaient. Il y a donc eu moins d’abandon et plus de démarches d’adoption.

« On essaie d’équilibrer l’offre et la demande, le nombre des animaux qui entrent et qui sortent. Maintenant, le temps de séjour diminue et même les animaux plus difficiles à placer normalement partent vite. Même les plus vieux ou ceux qui ont des problèmes de comportement trouvent une famille. »

Une journée ordinaire, la SPCA de Montréal abrite une centaine d’animaux et offre sept ou huit chiens en adoption et autant de chats. Le reste des pensionnaires est en observation ou en traitement. « Les gens doivent être patients, comme quand ils veulent une bibliothèque Billy chez IKEA, dit la directrice à la blague. Avant, quand on voulait un animal, on le trouvait dans la journée. Maintenant, dès qu’on signale un animal sur le site, on est bombardés de demandes. Il faut aussi trouver la bonne personne pour l’adoption. »

Le marché d’acheteurs gonfle évidemment les prix pour les fournisseurs qui ne donnent pas leurs bêtes. Les prix ont doublé pour certaines bêtes et les délais d’attente peuvent aller jusqu’à deux ans.

Les vétérinaires se disent « débordés et épuisés », selon un récent sondage de leur ordre professionnel. La pandémie a arrêté, ralenti ou compliqué plusieurs services, et maintenant les cliniques peinent à rattraper les retards. Les adoptions rajoutent de la clientèle dans les horaires déjà surchargés. Résultat : 90 % des établissements soignants de petits animaux refusent maintenant des clients.

Beaucoup de refuges se retrouvent cependant en manque de fonds, les activités de dons ayant cessé depuis des mois. La SPCA n’a pas été admissible à l’aide gouvernementale supplémentaire, mais l’organisme reçoit déjà un million de la Ville par année. « On a un gros réseau de donateurs, dit la directrice. Nous ne sommes pas en situation critique, mais il faut absolument atteindre les objectifs de notre campagne annuelle de financement, sinon 2021 sera difficile. »

Stéphane Baillargeon


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