Violence conjugale: des dossiers «échappés» qui mènent au drame

Le comité multidisciplinaire a été créé par le bureau du coroner en 2018, peu après le meurtre de Daphné Huard-Boudreault, à l’âge de 18 ans.
Photo: Facebook Le comité multidisciplinaire a été créé par le bureau du coroner en 2018, peu après le meurtre de Daphné Huard-Boudreault, à l’âge de 18 ans.

Une meilleure évaluation des risques, jumelée à un partage plus fluide des informations confidentielles lorsque la sécurité de personnes est en jeu, est impérative pour diminuer le nombre de meurtres conjugaux. C’est ce qui ressort du premier rapport du Comité d’examen des décès liés à la violence conjugale, rendu public lundi.

Créé par le bureau du coroner en 2018 peu après le meurtre de Daphné Huard-Boudreault, à l’âge de 18 ans, le comité multidisciplinaire — formé d’experts issus du gouvernement, d’organismes d’aide, du milieu de la recherche et des services policiers — a analysé 10 événements de violence conjugale survenus avant 2018 et ayant causé un total de 19 décès. L’objectif du comité — dont les travaux se poursuivront dans les prochaines années — est de mieux comprendre la violence conjugale pour ainsi la prévenir plus efficacement.

« Ce qui est vraiment important, c’est d’être capable de reconnaître les facteurs de risque, fait valoir Me Stéphanie Gamache, présidente par intérim du comité. Souvent, dans les décès [qui ont été étudiés], les facteurs de risque avaient été sous-estimés. »

Ainsi, dans les 10 cas étudiés, 60 % comportaient plus de 20 facteurs de risque et 90 % en comptaient 7 et plus. Parmi ces facteurs de risque, certains sont prépondérants. Dans huit événements sur dix, une séparation récente était survenue, l’agresseur avait subi une perte d’emprise sur la victime, du harcèlement avait été commis, et des propos et des comportements stéréotypés avaient été décelés. Le rapport souligne également que des antécédents de violence (à l’égard de la partenaire ou à l’extérieur de la famille), une consommation problématique d’alcool ou de drogues, des craintes exprimées par la victime ou par le personnel d’intervention et un état dépressif sont tout autant des voyants rouges devant être pris davantage au sérieux.

À (re)voir:

Le témoignage du père de Daphné Huard-Boudreault, Éric Boudreault, en février 2020 :

Des occasions manquées

Ces « signes bien identifiables » auraient pu être repérés en de nombreuses occasions dans les 10 cas étudiés, note le rapport. « Ce sont des dossiers qu’on a “échappés”, se désole la coroner Gamache. Non seulement il y avait plusieurs facteurs de risque, mais des ressources avaient aussi été consultées. »

Ainsi, dans les dix événements, au moins une ressource avait été sollicitée par l’agresseur ou la victime, dans neuf événements, les services policiers étaient intervenus avant le décès et, dans huit événements, les services de santé ou de services sociaux avaient été impliqués, et des proches avaient recueilli les confidences de la victime ou de l’agresseur. Dans quatre événements, la victime avait fait appel à une maison d’hébergement ou à un centre de crise, et la DPJ était intervenue, et dans trois événements, les services correctionnels avaient été impliqués. Malgré tout, 19 personnes sont décédées dans les 10 cas étudiés.

D’où la nécessité de mieux partager les informations, souligne Me Stéphanie Gamache. « Travailler en vase clos, ce n’est pas quelque chose qui peut aider, surtout pour une problématique aussi complexe. C’est la concertation des divers milieux qui peut faire la différence et étendre le filet de sécurité pour les victimes. »

Dans la foulée d’une enquête publique du coroner réalisée en 1996, l’importance de lever la confidentialité de certains dossiers dans des circonstances bien précises avait été notée puis intégrée à la loi, explique la coroner. « Mais beaucoup d’intervenants du milieu ne sont pas au courant de cette possibilité et des conditions. »

Rapports égalitaires

L’éducation est donc au cœur des 28 recommandations formulées par le comité, qui touchent plus particulièrement la nécessité de mieux sensibiliser le public, de former plus adéquatement les intervenants et d’élaborer des outils plus efficaces pour le travail policier.

Puisque la violence conjugale « s’enracine profondément dans l’inégalité entre les sexes », il est crucial, aux yeux du comité, de « transformer les attitudes à cet égard », par le déploiement auprès des élèves du secondaire d’une campagne de sensibilisation traitant des rapports égalitaires. Le comité recommande également la mise en place d’une campagne de sensibilisation destinée à l’ensemble de la population québécoise pour que tous puissent déceler la violence conjugale et ainsi « éviter qu’elle soit confondue avec les querelles et les conflits conjugaux ».

Des outils de sensibilisation et de prévention spécifiques aux communautés autochtones et aux communautés ethnoculturelles sont aussi réclamés par le comité. Tout comme l’élaboration et l’utilisation d’une grille d’investigation des décès liés à la violence conjugale destinée aux policiers pour que ceux-ci puissent détecter plus efficacement les facteurs de risque chez les victimes.

La plupart des destinataires de ces recommandations ont déjà été consultés par le comité pour s’assurer de la faisabilité des propositions. « On va faire un suivi pour voir comment elles sont implantées », assure Me Gamache.

Dorénavant, ce sont tous les meurtres survenus dans un contexte de violence conjugale qui seront étudiés par le Comité d’examen des décès liés à la violence conjugale. Au fil des ans, le comité pourra ainsi « explorer de nouvelles pistes de prévention, avec toujours la même perspective : trouver des moyens d’agir pour sauver des vies », souligne le rapport.

Environ 10 meurtres conjugaux sont déplorés en moyenne chaque année au Québec, et environ 20 000 infractions commises en contexte conjugal — touchant des femmes dans 80 % des cas — sont rapportées annuellement aux services policiers.


Si vous avez besoin d’aide, contactez SOS Violence conjugale au 1 800 363-9010.

 

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