Pourquoi le développement urbain du Quartier latin ne décolle-t-il pas?

Le plan de transformation de la bibliothèque Saint-Sulpice a été abandonné.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le plan de transformation de la bibliothèque Saint-Sulpice a été abandonné.

Dans les années 1980 de l’autre siècle, quand le hit-parade était dominé par Michael Jackson, Madonna, Boy George, Mitsou ou Roch Voisine, MusiquePlus, première chaîne spécialisée francophone au Canada, s’est installée à Montréal, d’abord sur le boulevard Saint-Laurent puis au 201, rue Sainte-Catherine Est. Le vidéoclip s’affirmait comme phénomène culturel populaire cool, et le réseau chargé de les relayer au Québec avait choisi ce coin du centre-ville comme base de rayonnement.

MusiquePlus a ensuite migré vers l’intersection De Bleury plus à l’ouest et la chaîne-à-papa a disparu l’an dernier après des années d’agonie. Le 201, rue Sainte-Catherine appartient maintenant à l’UQAM, qui en a fait son pavillon V.

Nouveau signe des temps qui changent, son rez-de-chaussée a été transformé en quartier général du Collectif Villes Autrement. Ce collectif y dresse depuis un an l’inventaire des bâtiments et des lieux vacants dans le secteur pour y proposer des « occupations alternatives » aidé par l’OBNL Entremise.

Le Quartier latin, ce sont des étudiants, des bars, des restaurants. La clientèle manque partout. Il faut qu’on se réinvente et qu’on pense “à l’extérieur de la boîte”.

 

Le projet baptisé « Une vision transitoire » englobe le secteur allant de la rue Sherbrooke au boulevard René-Lévesque (sur l’axe nord-sud) et de l’avenue de Lorimier à la rue City Councillors (pour la portion est-ouest). Le Quartier latin autour de l’UQAM fait partie de ce grand tout.

« Nous terminons un diagnostic territorial et la conception d’un scénario d’aménagement de lieux pour réhabiliter ces espaces vacants et faciliter le développement dans cette zone », explique Jérémy Diaz, membre du collectif et doctorant qui achève sa thèse sur les ateliers de fabrication numérique à Barcelone.

Il y a (malheureusement) de quoi refaire. Des lieux et des espaces à l’abandon, il s’en trouve une multitude dans le secteur à l’étude. Un décompte tout frais et une carte inédite fournis par Ville Autrement recensent 42 terrains et 173 locaux vacants dans le secteur en plus de 35 espaces indéterminés et 57 bâtiments sans occupation. « Ces résultats montrent une concentration supérieure à la normale du taux de vacance dans ce territoire », écrit M. Diaz en présentant ce travail.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’immeuble du journal «La Patrie» est toujours vide après des décennies de négligence. Sur papier, le secteur présente pourtant des atouts indéniables pour offrir un quartier vibrant et dynamique.

Un triste état des lieux

Le géographe urbain désigne lui-même l’immeuble déchu du journal La Patrie, en biais du 201, Sainte-Catherine Est, toujours vide après des décennies de négligence. L’annonce la semaine dernière dans Le Devoir (qui fait d’ailleurs partie de la zone simili sinistrée) de l’abandon du dernier plan de transformation de la bibliothèque Saint-Sulpice rajoute de la peine urbaine.

Julie Lavallée Ansay connaît très bien cette triste réalité. « Pour diverses raisons personnelles ainsi que de multiples souvenirs, le Quartier latin de Montréal est un endroit qui évoquera toujours pour moi l’effervescence et la vitalité, et ce, même en dépit du triste état des lieux que l’on peut en faire aujourd’hui, écrit-elle au Devoir. Mes parents y ont eu un commerce pendant une trentaine d’années, le Pèlerin-Magellan, et c’est un endroit qui m’a vue évoluer, grandir, étudier et travailler. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Plusieurs graffitis recouvrent les grandes fenêtres placardées de l’édifice laissé à l’abandon qui accueillait autrefois les artisans du journal «La Patrie».

Elle a fait une maîtrise en communications en 2015 sur la revitalisation du secteur. Elle travaille maintenant pour la Ville de Montréal. Elle observe que la dévitalisation du Quartier latin s’inscrit dans un phénomène plus global, qui touche d’autres quartiers historiques, comme le boulevard Saint-Laurent et l’avenue du Mont-Royal.

Elle évoque une litanie de huit causes allant de l’effritement du tissu social à l’essoufflement des initiatives sociales et culturelles en passant par les effets néfastes de la spéculation immobilière et la décrépitude des édifices.

« Tout ça contribue à la multiplication des espaces vacants, à alimenter cette dévitalisation et au délaissement de ces zones par les citadins », résume Mme Lavallée Ansay. D’autres personnes interviewées citent la gourmandise des propriétaires exigeant encore des loyers exorbitants ; le manque de services de base dans le quartier (épicerie, parcs ou écoles primaires) ; le déficit de verdure ; l’omniprésence d’itinérants ; et bien sûr le commerce en ligne et la maudite crise sociosanitaire.

Des avantages comparatifs

Sur papier, le secteur présente pourtant d’impressionnants atouts. La construction du CHUM rajoute des milliers de travailleurs et de visiteurs à ceux drainés par l’UQAM, le cégep du Vieux Montréal, la Grande Bibliothèque ou la gare Centrale d’autobus. Trois lignes de métro y convergent. La très large rue Berri est connectée à l’autoroute Ville-Marie.

« Il y a tous les ingrédients dans cette zone pour créer un quartier vibrant, dynamique, dit M. Diaz. Je pense à la présence de l’UQAM, à la population étudiante. Je pense à la Bibliothèque nationale, à la Cinémathèque, mais aussi à des salles de spectacle, comme le théâtre St-Denis. Il faut contextualiser ces éléments pour comprendre pourquoi cette mayonnaise ne prend pas aussi rapidement qu’on le souhaiterait. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le 201, rue Sainte-Catherine Est abrite présentement les locaux du pavillon V de l’UQAM. La pandémie a eu pour effet de vider le bâtiment de ses étudiants, qui suivent désormais leurs cours à distance.

Il souligne par exemple que le développement du Quartier des spectacles n’a pas encore donné dans ce secteur, alors que de grands festivals maintenant installés à l’ouest sont nés rue Saint-Denis. C’est le cas notamment du Festival Juste pour rire. Il ajoute que la morphologie du quartier ne l’aide pas, avec son architecture variée et l’enclavement de certains quadrilatères. 

Mme Lavallée Ansay se demande au contraire si les mastodontes du secteur ne lui nuisent pas dans une certaine mesure. Elle note que l’afflux de visiteurs journaliers pèse sur l’offre commerciale, les étudiants encourageant par exemple la restauration rapide. « Il faut sortir d’un regard fermé de ces institutions pour permettre aux Montréalais de se réapproprier leur ville , juge-t-elle. Il faut sortir d’une économie macro-consumériste et revaloriser ce qui distingue le quartier dans son identité propre, ce qui le différencie et met en lumière ses spécificités. »

Une crise exacerbante

La conjoncture n’aide pas en rajoutant des immeubles à vendre et des espaces à louer jouxtant des commerces et des bars fermés. « La pandémie vient exacerber des problèmes déjà présents, résume le conseiller municipal Robert Beaudry, élu de Ville-Marie membre du comité exécutif, responsable notamment de la stratégie immobilière. « Le Quartier latin, ce sont des étudiants, des bars, des restaurants. La clientèle manque partout. Il faut qu’on se réinvente et qu’on pense “à l’extérieur de la boîte”. »

L’élu montréalais cite quelques efforts déjà consentis, des chantiers ouverts ou achevés. La Ville va injecter huit millions de dollars dans les deux prochaines années pour verdir et embellir le secteur. L’UQAM a rénové ses façades et termine la restauration des clochers intégrés à ses pavillons historiques. Le réaménagement du square Pasteur semble exemplaire.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un projet se dessine sur l’îlot Deli, sur une portion de l’ancien Terminus Voyageur, pour y aménager un service de distribution alimentaire et un centre de dépôt pour les valoristes ramasseurs de contenants consignés.

Un projet se dessine sur l’îlot Deli, sur une portion de l’ancien Terminus Voyageur pour y aménager un service de distribution alimentaire et un centre de dépôt pour les valoristes ramasseurs de contenants consignés. M. Beaudry assure qu’un « appel à intérêt » sera lancé prochainement avec la Société d’habitation et de développement de Montréal pour réaliser un « projet mixte » sur ce site central.

Le Collectif Villes Autrement et son espace du même nom arrivent à la conclusion qu’il faudra revitaliser les espaces vacants entre les grandes institutions. L’inventaire puis le diagnostic territorial s’inscrivent dans ce que les savants appellent l’urbanisme transitoire, l’occupation passagère et expérimentale de lieux vacants.

L’exemple concret des Grands Voisins vient de se terminer à Paris en septembre après cinq années d’occupation de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Jusqu’à 2000 personnes y vivaient et y travaillaient. Le site a organisé 300 événements culturels et a reçu environ 600 000 visiteurs.

« L’idée est d’expérimenter des usages pour préfigurer un usage futur, dit M. Diaz. On teste et on fait émerger des solutions. » Les usages temporaires permettent en plus de réduire le vandalisme et d’impliquer un plus grand nombre de citoyens et d’organismes dans la préservation des bâtiments. L’Espace Ville Autrement, dans l’ancien MusiquePlus, peut être vu comme la première manifestation de cet urbanisme transitoire.

La malédiction de l’Est

La mort du plan de sauvetage de l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice s’ajoute à une longue et pénible tradition de projets avortés dans le secteur central de Montréal, longtemps rêvé comme centre-ville francophone. L’échec s’arrime à un projet haussmannien avant la Première Guerre mondiale, un modèle new-yorkais après le krach, un troisième programme moderne dans les années 1950, la démolition en 1973 de la cathédrale catholique Saint-Jacques-le-Majeur (il en reste les clochers intégrés aux premiers pavillons de l’UQAM), victime d’incendies successifs aux XIXe et XXe siècles, et le fiasco de l’îlot Voyageur au tournant du siècle.

« Ce site a un karma absolument épouvantable », avait dit au Devoir en 2007 le professeur Jacques Lachapelle de l’École d’architecture de l’Université de Montréal pour résumer son étude sur le sujet intitulée Espoirs et déceptions.

La malédiction de l’Est se poursuit sur le quadrilatère géant englobant la gare d’autobus, chantier non finito. Les maisons de ville prévues rue Saint-Hubert restent en carcasses depuis plus d’une décennie. Jocelyn Lafond, vice-président du groupe Aquilini, propriétaire de l’îlot Voyageur depuis le fiasco immobilier de l’UQAM, dit qu’il n’a pas l’intention de terminer ce projet pour l’instant. « On a présenté notre dossier à la Ville. Les relations sont lentes et difficiles avec la Ville. On retient donc notre cheval. On attend. »

Montréal veut des maisons à plusieurs chambres pour des familles. Aquilini souhaite des appartements de taille plus modeste, comme il en exploite déjà au 371, rue Berri dans son complexe Îlotapparts, au-dessus de la gare. Les petits espaces se louent mensuellement entre 1000 $ (pour un studio) et environ 2200 $ (pour deux chambres) mais beaucoup moins aux étudiants comme cela avait été envisagé au départ, davantage à des travailleurs du centre-ville. Le taux de vacance serait à 12 % actuellement. Il a déjà été d’à peine 3 %.

« Comment voulez-vous amener des familles dans ce coin quand le seul parc dans le secteur, c’est Émilie-Gamelin, quand la seule rue commerçante c’est Sainte-Catherine, quand il n’y a pas d’école, demande M. Lafond. Quand on parle de ça à la Ville, on n’a pas d’écoute. »

Lise Bissonnette, fondatrice de la Grande Bibliothèque du Québec (1998), raconte avoir réfléchi avec des institutions et des organismes voisins à la revitalisation du Quartier latin. « On se rencontrait souvent, dit-elle. Il y avait l’UQAM, le bar Saint-Sulpice, la Grande Bibliothèque. Même la Librairie du Square, à l’extrémité nord. Je n’ai jamais senti que la Ville avait le moindre intérêt pour ça. Alors, on s’est retrouvés avec des McDo et des pointes de pizza, et c’est normal, les étudiants n’ont pas beaucoup d’argent, mais on peut leur proposer autre chose. On avait plein d’idées. »

Elle donne l’exemple concret des batailles menées pour l’aménagement de la ruelle des bouquinistes, « Quand on a construit la Grande Bibliothèque, j’ai dit aux architectes que je ne voulais pas “d’arrière du bâtiment”, mais une autre façade. C’est ça, un Quartier latin, un lieu de passage […]. Il n’y a rien que la Ville n’a pas fait pour garder la ruelle pour “mettre les poubelles”. Finalement, à force, on a réussi un peu, pas complètement. »


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