Du wichi à l'attikamek, la passion d’une Argento-Québécoise pour les langues autochtones

Jimena Terraza s'implique auprès de l'Institut autochtone Kiuna.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jimena Terraza s'implique auprès de l'Institut autochtone Kiuna.

Sa découverte de la survie de la langue wichi dans son Argentine natale a mené la linguiste Jimena Terraza à s’établir à 8600 km du bercail afin de poursuivre sa passion pour les langues autochtones. Elle consacre aujourd’hui sa carrière à l’enseignement et à la revalorisation des langues des Premières Nations du Québec.

Originaire de Córdoba, en Argentine centrale, elle se spécialise dans la grammaire des langues wichi (Argentine) et ojibwe, abénaki, attikamek et cri de Moose (algonquiennes). « Je suis comme le mécanicien qui connaît tout sur les autos, mais qui ne sait pas conduire ! » lance Mme Terraza, professeure et coordonnatrice de programme au Collège des Premières Nations Kiuna, situé à Odanak, entre Sorel-Tracy et Trois-Rivières au Centre-du-Québec.

Un espace consacré aux langues autochtones

« Kiuna est un peu la continuité du collège Manitou des années 70. On offre un espace où les Premières Nations peuvent se reconnaître », explique Mme Terraza. Fondé en 1973 dans les Laurentides, le collège Manitou fut fermé trois ans plus tard et transformé par le gouvernement en centre correctionnel, faute de subvention fédérale.

Seul collège créé par et pour les Autochtones du Québec aujourd’hui, Kiuna compte 105 diplômés depuis sa fondation en 2011 et offre plusieurs programmes d’enseignement post-secondaire, dont le Diplôme d’études collégiales option langue des Premières Nations pour lequel Jimena Terraza est chargée de deux cours sur la préservation et la didactique des langues autochtones.

Elle débarque pour la première fois au Québec en 1997 dans le cadre d’un échange pédagogique entre l’Université de Cordoba en Argentine et l’Université Laval, après avoir terminé un baccalauréat en traduction. « Pendant mon cours d’aménagement linguistique, on m’a demandé quelles étaient les langues autochtones en Argentine et je me suis rendu compte que je ne connaissais rien à ce sujet. Ce fut un réveil pour moi ! » confie Mme Terraza.

Sur le site Ethnologue, elle découvre que 11 langues sont encore parlées dans son pays, dont le wichi, et décide d’y orienter sa recherche de post-grade à l’Université du Québec à Montréal. « Je connaissais l’existence du quechua et du guarani, car ma grand-mère venait d’une ville où l’on parlait cette dernière, mais j’ignorais l’existence du wichi, car on ne nous en parlait pas à l’école à l’époque », poursuit-elle.

Elle précise avoir subi un choc culturel en visitant cette communauté au nord de l’Argentine. « Je découvrais une culture bien préservée et une langue vivante dont je ne soupçonnais pas l’existence, car le discours populaire faisait croire qu’aucun Autochtone n’avait survécu aux massacres. Ce fut un choc surtout de découvrir que les gens vivaient dans des huttes. »

Du wichi aux langues algonquiennes

« Je ne connaissais pas beaucoup la réalité des Autochtones d’ici, mais faisant partie du groupe de recherche Documentation et Description de l’innu (DDI) à l’UQAM, je me suis intéressée aux langues algonquiennes », raconte Mme Terraza. Elle entame alors son post-doctorat à l’Université de Toronto en 2010 pour se spécialiser.

En 2014, elle conçoit le livre Cri de Moose, grammaire pour l’étudiant, destiné aux apprentis adultes. « Souhaitant adopter une approche plus conviviale pour illustrer la grammaire, j’y ai intégré des extraits issus des légendes ou des tranches de vie que des aînés de la communauté de Moose Factory m’ont racontées. »

Lorsque le collège Kiuna crée le programme en Arts, lettres et communication en 2018, elle leur propose une formule d’enseignement en binôme afin de mettre à profit son expertise. « Je ne parle pas de langue autochtone, mais je connais la grammaire et j’ai de l’expérience comme professeur d’espagnol », souligne la linguiste argentine.

Elle accompagne ainsi Claudie Ottawa, Attikamek Nehirowisiw de Manawan, diplômée du collège Kiuna et détentrice d’un baccalauréat en linguistique et langue française de l’Université du Québec à Chicoutimi, dans son début comme enseignante de langue attikamek. « Je l’ai aidée à mieux comprendre la structure de sa propre langue, puis, deux ans plus tard, elle est toute seule devant plusieurs classes, elle est géniale ! » se félicite Mme Terraza.

Mentor et enseignante appréciée

« Je suis très reconnaissante de travailler avec Jimena, on se complète bien et elle m’a beaucoup aidée pour réussir à enseigner ma langue. Il est important pour moi de pouvoir contribuer à préserver la langue attikamek au niveau collégial, car les jeunes dans les communautés parlent plus le français que notre langue », exprime Mme Ottawa.

Elle enseigne aujourd’hui trois cours d’attikamek : débutant, langue maternelle ainsi qu’un cours de lecture et écriture. « Dans la langue, on retrouve notre identité et notre vision du monde. L’attikamek est très riche. Pour dire quelque chose, parfois, il suffit d’un mot ou d’un verbe, tandis qu’en français, il faut une phrase complète. »

« Préserver la langue est très important pour la survie de notre identité », insiste pour sa part Shandy Boucher-Duchesne, Métis originaire de Wemotaci, dans l’agglomération de La Tuque, en Mauricie, et élève de Mme Terraza depuis septembre dernier. N’ayant pas eu l’occasion d’apprendre à parler l’attikamek plus jeune lorsqu’elle habitait dans la réserve, elle souhaite le faire maintenant en s’inscrivant au DEC offert en ligne actuellement. « Jimena est passionnée et très impliquée. Son expérience personnelle lui permet de rejoindre la réalité des élèves de Kiuna, qui lui font confiance. »

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