Dénonciations faites par les Autochtones: les failles du système judiciaire

213 plaintes ont été déposées par des personnes autochtones contre des policiers, menant à des accusations contre 17 agents, comme le révélait vendredi «Le Devoir».
Illustration: CDA 213 plaintes ont été déposées par des personnes autochtones contre des policiers, menant à des accusations contre 17 agents, comme le révélait vendredi «Le Devoir».

Elles se sont réunies à Val-d’Or en novembre 2016, leurs dos courbés par la douleur et la déception, se disant « trahies, humiliées » et le coeur « brisé en mille morceaux ». Ces femmes autochtones avaient dénoncé des policiers un an plus tôt, mais aucune de leurs plaintes n’avait été retenue par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). Depuis, 213 plaintes ont été déposées par des personnes autochtones contre des policiers, menant à des accusations contre 17 agents, comme le révélait vendredi Le Devoir. Au cours des dernières semaines, les journalistes Jessica Nadeau et Marie-Michèle Sioui sont allées à la rencontre de ces Autochtones qui se sont rendus en cour contre des policiers, relevant au passage les failles du système.
 


Jane* - Pour aller au-delà de «tout doute raisonnable»

Des 17 policiers ayant été accusés au criminel à la suite de dénonciations de personnes autochtones, celui qui a obtenu la peine la plus sévère, à ce jour, est Harry Charles. La sentence de cet ex-lieutenant au service de police Eeyou Eenou de Waswanipi : une probation de deux ans et 150 heures de travaux communautaires.

Le policier de 51 ans a été accusé en 2017 d’agression sexuelle, d’agression sexuelle armée et d’entrave à la justice. Il a plaidé non coupable. Il a été acquitté en 2019 des deux premiers chefs, mais reconnu coupable du troisième. Il nie avoir fait « quoi que ce soit de mal ».

Le Devoir est parvenu à retrouver sa victime. Jane*, une femme innue de 47 ans dont l’identité est protégée par les tribunaux, s’explique encore mal le verdict dans cette affaire. « Je n’ai aucune idée de ce qui se passe après. […] Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle il a été acquitté [malgré] tout ce qu’il m’a fait », raconte-t-elle au Devoir.

Jane* dit avoir été en couple avec Harry Charles pendant environ trois ans — et ce dernier le confirme. « Au début, il m’avait dit : je t’aime beaucoup, je ne te ferai jamais de mal, se souvient-elle. Mais à un moment donné, ce mal-là est sorti. Il m’a comme brisée intérieurement. »

Jane affirme être sortie de cette relation avec des pensées suicidaires. « J’ai voulu mourir une couple de fois parce que j’étais tannée, j’étais écœurée. Il ne me laissait pas tranquille », se souvient-elle.

Elle dit s’être finalement résolue à dénoncer M. Charles « pour aider d’autres femmes » et parce qu’elle savait que « ce n’est pas tout le monde qui a le courage de faire ça ».

Le Devoir a pu écouter le jugement rendu dans cette affaire en obtenant l’enregistrement auprès des tribunaux. La décision — comme bien d’autres — a été rendue oralement. Elle existe sur un type de support uniquement : le CD-ROM.

La plaignante a relaté deux agressions sexuelles, dont l’une avec un vibrateur, qui seraient survenues en juin 2016 et en mars 2017. Devant le juge, Jane a affirmé s’être soumise aux demandes de l’accusé parce qu’elle se sentait « forcée et contrôlée pour le faire ». La défense a plutôt fait valoir « que les gestes à caractère sexuel étaient consensuels ».

En entrevue avec Le Devoir, Harry Charles affirme qu’il n’a rien à se reprocher et que Jane a « menti » durant les procédures judiciaires. Si elle l’a poursuivi, c’est parce qu’elle tentait de le convaincre de ne pas la quitter, dit-il. « Elle voulait que je lui donne une bague de fiançailles et que je la marie. C’est ce qu’elle voulait, et je lui ai dit que ce n’était pas possible. »

Le 18 août 2019, la juge Descôteaux a acquitté Harry Charles des deux chefs d’agression sexuelle qui le visaient en raison de « doutes raisonnables » persistant dans son esprit. « L’accusé avait des motifs de croire au consentement de la plaignante », a-t-elle statué. Elle a notamment souligné que Jane avait elle-même « sort[i] le vibrateur de [sa] sacoche » avant de le tendre à l’accusé.

De sa relation, Jane dit surtout se rappeler l’insistance d’Harry Charles pour qu’elle pose des gestes sexuels contre son gré. « J’étais totalement sous son contrôle », répète-t-elle.

La juge a effleuré cette notion de domination en déclarant l’accusé coupable d’entrave à la justice. Après l’agression de 2016, Harry Charles a écrit une lettre qu’il a demandé à Jane de retranscrire pour faire croire qu’elle souhaitait retirer sa plainte contre lui. Or, cette manœuvre constituait « bel et bien une action concertée de manipulation pour inciter [Jane] à retirer sa plainte », a tranché la magistrate.

M. Charles reconnaît avoir écrit cette lettre, mais il dit l’avoir fait à la demande de Jane. « J’étais inquiet, très préoccupé par ça, affirme-t-il. Mais je me suis dit : est-ce que je lui fais confiance ? Et je lui ai fait confiance. » L’homme cri, qui travaille désormais pour la sécurité publique d’Oujé-Bougoumou, d’où il est originaire, dit vouloir « mettre cette histoire derrière lui ».

« Et je voudrais dire aux gens de faire attention aux personnes comme ça », ajoute-t-il pour clore l’entrevue.

Un système « étranger »

Le souvenir de son passage devant les tribunaux rend encore Jane émotive. Elle raconte son arrivée devant le juge et le temps qu’elle a dû prendre, à l’extérieur de la salle, pour se ressaisir et ravaler ses larmes. Harry Charles « se présente bien et [il] est calme », a en revanche noté la juge Descôteaux. « Il fait face aux questions sans esquive ni animosité. Sa posture et son attitude révèlent une expérience certaine de témoin devant la cour », a-t-elle dit au sujet du policier, qui cumulait 20 ans d’expérience lorsqu’il a été accusé.

Au Devoir, M. Charles affirme que Jane « ne pouvait pas parler au début des procédures ». « Elle tremblait un peu et elle pleurait. Elle a demandé deux ou trois fois de prendre des pauses, et ça n’avait pas commencé encore », se souvient-il.

Le matin de l’ouverture du procès, il affirme avoir envoyé un texto à Jane, en dépit de l’interdit de contact par lequel il était visé. « C’était juste un “Bonjour, profite de ta journée” [Good morning, enjoy your day], rien de plus », décrit-il.

En 2019, le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées notait que « plusieurs femmes et familles autochtones ont dit que le système de justice leur est étranger et incompréhensible, et qu’il est difficile de s’y orienter ».

La même année, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (commission Viens) suggérait au gouvernement et aux autorités autochtones de « réaliser des campagnes d’information auprès des populations autochtones sur les processus de plainte existants ». Québec n’a toujours pas suivi cette recommandation. « Bien que nous n’ayons pas mis de campagnes d’information sur pied, nous travaillons sur le suivi des recommandations et le ministre fait état des actions mises en œuvre régulièrement », a fait savoir Mathieu Durocher, l’attaché de presse du ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière. Le BEI a quant à lui embauché une agente de liaison innue et mis sur pied une formation sur la sécurisation culturelle dont la tenue a été repoussée en raison de la COVID-19.

De son côté, le DPCP affirme que 500 de ses 650 procureurs ont suivi sa formation sur les enjeux autochtones et la sécurisation culturelle. Et son porte-parole, qui cumule 27 années d’expérience auprès des Autochtones, tient à préciser que tous les efforts en valent le coup. « Ce que j’ai vécu, et ce que d’autres m’ont rapporté aussi, c’est qu’il y a des victimes [autochtones] qui vont nous dire : c’est la première fois que je me sens si bien considérée par un service gouvernemental. Ça, ça vaut un million de dollars quand tu fais de la cour itinérante », affirme Christian Leblanc.

Au cours du processus judiciaire, Harry Charles a quitté le service de police Eeyou Eenou (EEPF). « À aucun moment il n’était en service actif avec la EEPF une fois l’accusation connue », a affirmé Melissa Saganash, de l’ambassade de la nation crie, dans un échange courriel avec Le Devoir. Lui-même dit avoir été suspendu, « sans salaire », puis congédié.

En dépit des difficultés qu’elle a rencontrées dans le processus judiciaire, Jane estime qu’il valait la peine de briser le silence. « Je suis contente, sauf que ça n’a rien réglé, parce qu’il n’est pas en prison », nuance-t-elle toutefois.

Reste que la femme innue ne veut plus mourir. Elle dit aujourd’hui pouvoir « lever la tête » et « être fière » de la personne qu’elle est. « C’est quand même dur de se débarrasser de ces affaires-là. Mais au fond, je voulais aider d’autres personnes, d’autres femmes qui n’ont jamais été capables de parler. [Je voulais être] courageuse. J’aimerais tellement aider du monde comme ça », dit-elle au sujet des victimes.

Illustration: CDA


Marie* - Une «sentence bonbon», selon la mère de la victime

 

Novembre 2016. Dans un party à Manawan, le policier Stevens Sr. Flamand embrasse une adolescente attikamek de 15 ans sur la bouche. Il a 41 ans.

« Dans les premiers temps, ma fille était renfermée, elle n’était pas capable d’en parler, elle avait honte », raconte Marie*, la mère de la victime mineure, que le tribunal interdit d’identifier.

Dans les jours suivants, Marie est allée au poste de police de Manawan — où travaillait M. Flamand — et elle a porté plainte contre lui. « Pour moi, c’était inacceptable, je ne tolérais pas ça, raconte-t-elle en entrevue au Devoir. Je ne voulais plus qu’il touche à ma fille. Et je voulais protéger les autres jeunes filles. »

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a déposé des accusations contre M. Flamand pour action indécente et agression sexuelle sur une mineure. Le policier a également été accusé de non-respect de condition. Lors de cette même soirée de 2016, il avait parlé à une autre adolescente attikamek qu’il n’avait pas le droit de contacter sur ordre de la cour.

Stevens Sr. Flamand a été arrêté le 25 novembre 2016, deux semaines après le « party ». Lors de sa remise en liberté, il s’est engagé à ne pas « se trouver en présence de mineures » — sauf ses propres enfants — et à suivre une thérapie pour sa consommation d’alcool.

Changement d’approche

Stevens Sr. Flamand a d’abord plaidé non coupable. Après des négociations entre les parties et une longue réflexion de sa part, il a plus tard décidé de plaider coupable au chef d’action indécente et de non-respect de condition. En contrepartie, la Couronne a retiré les accusations d’agression sexuelle.

Le policier a reconnu les faits qui lui étaient reprochés. En cour, il a toutefois affirmé qu’il n’avait « pas de problème » et qu’il n’était « pas attiré par des jeunes filles ».

L’avocat a demandé l’absolution inconditionnelle pour que son client puisse reprendre son travail de policier dans une autre ville que Manawan. Il a plaidé que les gestes reprochés se situaient « au bas de l’échelle » quant à leur gravité. La Couronne a réclamé une probation de deux ans, relevant notamment que le policier n’avait pas entrepris de thérapie avec un volet sexologique. La procureure Caroline Buist a souligné que l’accusé était « une figure d’autorité » à Manawan. « Non seulement il est un adulte pour ces jeunes-là, mais en plus il est un policier au sein de cette même communauté », a-t-elle affirmé.

Dans le jugement qu’il a rendu en juillet 2018, le juge Claude Lachapelle a noté que le plaidoyer de culpabilité de M. Flamand avait permis aux victimes d’éviter de témoigner à la cour. Il a situé la gravité des gestes reprochés au même niveau que la défense : au « bas de l’échelle ».

Le 20 juillet 2018, Stevens Sr. Flamand a finalement obtenu une absolution conditionnelle, une probation de deux ans et une amende de 300 $.

Ce n’était pas ce qu’espérait Marie, la mère de la victime. « La bonne nouvelle, c’est que notre dossier n’a jamais été mis de côté, raconte la femme attikamek. Sauf que moi, j’ai trouvé que c’était une sentence bonbon. C’est tout ce que je peux dire. Ma déception, elle est là : sentence bonbon. Au moins, il a reconnu ses gestes, sauf que… »

Bien que déçue par la peine imposée, Marie demeure convaincue que « ça valait la peine de dénoncer » et que c’était « la bonne chose à faire ».

Stevens Sr. Flamand a été suspendu de la police de Manawan avec salaire lors des accusations, puis suspendu sans solde au moment où il a plaidé coupable. Il a, depuis, quitté Manawan. Le Devoir a réussi à parler à un membre de la famille, qui a relayé notre demande d’entrevue à Stevens Sr. Flamand, mais celui-ci n’a pas souhaité faire de commentaires.

Pour moi, c’était inacceptable, je ne tolérais pas ça. Je ne voulais plus qu’il touche à ma fille. Et je voulais protéger les autres jeunes filles. 

Illustration: CDA
  
 

Kitty - 608 jours d’attente avant le dépôt d’accusations

C’est l’observatrice indépendante Fannie Lafontaine qui a fait le décompte dans son dernier rapport, daté du 30 octobre 2020. De tous les cas qui ont été judiciarisés après une enquête du SPVM, son cas est celui qui a mis le plus de temps à cheminer.

Quatre ans plus tard, le dossier est donc toujours devant les tribunaux. « C’est tellement long, parfois, je regrette quasiment d’avoir porté plainte, affirme la femme inuite en entrevue au Devoir. J’essaie d’être patiente, mais j’aurais voulu mettre ça derrière moi il y a bien longtemps déjà. »

Les événements en cause seraient survenus le 19 décembre 2016 à Kangirsuk, un village à plus de 200 km au nord de Kuujjuaq. Kitty Kudluck raconte qu’elle a téléphoné à la police en soirée pour avoir de l’aide à la suite d’une dispute. Le policier Yannick Levac, qui travaillait alors au corps de police de Kativik, se serait rendu à la résidence et, contre toute attente, l’aurait amenée au poste de police.

« Il m’a blessée au poignet en me passant les menottes », raconte Mme Kudluck au téléphone. Ça me fait encore mal aujourd’hui. Les premiers mois, je n’étais même pas capable de prendre mon bébé dans mes bras tellement j’avais mal. »

Kitty Kudluk a porté plainte contre le policier Levac dans l’espoir qu’il subisse des représailles pour ce qu’il lui aurait fait. « J’ai appelé pour de l’aide et c’est moi qui me suis retrouvée menottée. Ce n’était pas correct de me maltraiter de la sorte. »

Elle a profité d’un passage à Montréal pour rencontrer les policiers du SPVM chargés du dossier. Entre cette journée et celle où le DPCP a annoncé le dépôt d’accusations criminelles contre M. Levac, 608 jours se sont écoulés.

Délais d’intervention trop longs 

Dans son rapport, Mme Lafontaine affirmait que « la question de la célérité des enquêtes est primordiale », précisant que « des délais d’intervention trop longs peuvent nuire à la résolution des crimes en plus de miner la confiance du public envers les autorités ».

La juriste a constaté que dans la plupart des cas traités par le SPVM, « les délais d’enquête sont tout à fait raisonnables », mais que « les victimes ont parfois dû attendre de longs mois avant d’être informées de façon définitive de l’issue de leur dossier en raison des délais d’analyse par le DPCP ».

Le rapport de la commission Viens faisait quant à lui état de la « grande méfiance » et d’« une certaine incompréhension » entretenue par les Autochtones à l’égard du système de justice. Les délais judiciaires ne sont pas étrangers à cette situation, a noté le juge à la retraite Jacques Viens.

« De l’avis d’un certain nombre de témoins, même lorsque la violence est dénoncée et prise en charge par le système de justice pénale, celui-ci n’arrive pas à répondre aux besoins et n’apporte aucune solution durable, a-t-il écrit dans son rapport. Pire, il accentue les traumatismes, notamment en raison des délais judiciaires importants, des multiples reports d’audience et de l’éloignement des services. »

Le porte-parole du DPCP, Christian Leblanc, se dit fort conscient de ces difficultés. Il précise que certaines d’entre elles — les délais notamment — ne sont pas uniques aux victimes autochtones. Comme procureur à la cour itinérante — qui dessert le nord du Québec —, il dit s’être assuré que les plaignants qu’il accompagnait sentaient qu’il était là « à 100 % » pour eux. « C’est un défi, quand on n’est pas là la semaine d’avant. Il faut travailler autrement et il faut avoir cette volonté-là. Les CAVAC [Centres d’aide aux victimes d’actes criminels], on travaille en étroite collaboration [avec eux]. »

De l’avis d’un certain nombre de témoins, même lorsque la violence est dénoncée et prise en charge par le système de justice pénale, celui-ci n’arrive pas à répondre aux besoins et n’apporte aucune solution durable

 

Contacté via son avocate, Yannick Levac a décliné la demande d’entrevue du Devoir, affirmant que les faits n’ont pas encore été exposés en cour. « Il est trop tôt pour vous rencontrer, M. Levac n’a pas donné sa version au tribunal », a répondu Me Isabelle Briand.

Le corps régional de police de Kativik a quant à lui confirmé au Devoir que M. Levac ne travaillait plus pour lui depuis le 7 juillet 2017, soit avant que des accusations ne soient officiellement portées contre lui.

J’ai appelé pour de l’aide et c’est moi qui me suis retrouvée menottée. Ce n’était pas correct de me maltraiter de la sorte.

Illustration: CDA
 
 

Tommy - Difficile de porter plainte

Le processus de plainte n’a pas été facile pour Tommy Bolduc et sa conjointe Gabrielle Robertson. L’allochtone de 20 ans** et sa conjointe, innue, ont dénoncé le policier Alex Launière, du service de police de Mashteuiatsh, avant de retirer leur plainte le même jour, puis de la déposer à nouveau le lendemain.

C’est finalement le 22 juillet dernier que le jeune homme a signé « une troisième déclaration à la Sûreté du Québec dans laquelle il affirme vouloir porter plainte contre [M. Launière] », lit-on dans de récents documents de cour.

Tommy Bolduc raconte être passé en voiture près du domicile de M. Launière le 21 juillet 2020. Le policier, qui n’était pas en fonction au moment des faits allégués, aurait demandé à M. Bolduc de ralentir. Il lui aurait ensuite « donné une claque ».

M. Launière a été mis en état d’arrestation un mois plus tard, le 20 août. Il a perdu — et retrouvé depuis — son droit de porter son arme de service. Il a plaidé non coupable à une accusation de voies de fait. Vu les procédures judiciaires en cours, il n’a pas souhaité accorder d’entrevue au Devoir, a fait savoir son avocate. Le conseil de bande de Mashteuiatsh a confirmé dans un courriel que l’agent Launière était à nouveau en fonction au sein de son corps de police.

En entrevue, Tommy Bolduc raconte que le premier policier vers qui il s’est tourné pour dénoncer l’agent Launière a tenté de le dissuader de porter plainte, en faisant valoir que celui qu’il voulait accuser avait des enfants et « une maison à payer ». Un membre de la famille de M. Bolduc en aurait fait autant, si bien qu’il a choisi dans un premier temps de renoncer à porter plainte.

Or, le lendemain des événements allégués, le « courage » a convaincu le couple d’aller de l’avant. « Je me disais : peu importe qui aurait fait ça, j’aurais fait une plainte. C’est un policier, il n’est pas supposé faire ça. Il est supposé t’avertir, pas te donner une claque », dit le jeune homme.

Sa conjointe renchérit. « On l’a fait aussi pour ceux qui n’ont pas le courage de le faire. Il y en a beaucoup qui pensent qu’en dénonçant un policier, ça leur apporte beaucoup de négatif », observe Mme Robertson.

Les deux jeunes disent craindre que le policier « achale » les membres de leurs familles qui vivent dans la petite communauté de 2000 résidents qu’est Mashteuiatsh. « Je l’ai croisé [récemment], je ne roulais même pas à 10-15 [km/h] et il me disait de “slaquer” », illustre M. Bolduc.

Leurs craintes trouvent écho dans le rapport Viens, où le commissaire notait les difficultés rencontrées par les personnes souhaitant porter plainte contre des policiers officiant au sein de corps policiers autochtones. « Ceux et celles qui arrivent malgré tout à entreprendre une démarche formelle de plainte à l’endroit d’un policier ont en effet affirmé avoir craint les conflits d’intérêts en raison des liens étroits existant dans les communautés. D’autres ont déclaré avoir reçu des jugements négatifs de la part de membres de leur communauté ou d’autres policiers après avoir porté plainte contre un représentant des forces de l’ordre », a écrit le juge retraité dans son rapport.

Tommy Bolduc dit du processus judiciaire qu’il constitue « quand même un stress ». Au bout des procédures, le couple souhaite surtout qu’Alex Launière « comprenne, qu’il apprenne de ses erreurs ». « Si ça arrive une fois, ça peut arriver plusieurs fois. En étant civil, on aurait un dossier criminel. Lui, pourquoi, étant policier, il n’aurait pas ce que nous, on aurait ? » demande Mme Robertson.

Quelques jours après l’entrevue que M. Bolduc et Mme Robertson ont accordée au Devoir, l’avocate d’Alex Launière a déposé une requête « pour abus de procédures » devant le tribunal. Il y est allégué que les enquêteurs du BEI n’ont pas informé le policier « de son droit au silence ni de son droit à de l’assistance immédiate de son avocat » lors de son arrestation. Les enquêteurs, est-il écrit, ont démontré « une méconnaissance profonde des devoirs dévolus aux agents de l’État dans le cadre d’une arrestation » en avisant l’accusé de son droit à l’avocat « avant » son arrestation, et non pas au moment de celle-ci.

À quelques reprises, la requête fait état du statut d’Autochtone d’Alex Launière. « Ce n’est certainement pas parce que le requérant est policier et Autochtone qu’il n’a pas droit au respect de ses droits constitutionnels », peut-on y lire.

« Ça n’enlève pas le geste qu’il a commis envers nous », a réagi Gabrielle Robertson après le dépôt de la requête. « Il faut se poser des questions : est-ce qu’on a le goût d’avoir un policier dans notre communauté qui n’est pas capable de se contrôler ? »

Le BEI n’a pas souhaité commenter ce dossier.

** Bien que Tommy Bolduc soit allochtone, son dossier a été classé dans les « mandats autochtones », confirme le BEI.


Elise* - Le BEI, comme une aiguille dans une botte de foin

Après l’agression qu’elle raconte avoir subie aux mains d’un policier d’expérience du SPVM, Elise*, une femme allochtone originaire de l’Ontario, a tapé des mots-clés dans Google.

Pendant des jours, elle a cherché une solution. Un endroit où dénoncer son agresseur. Une personne pour l’aider. « J’étais désespérée », raconte la jeune femme ontarienne au Devoir. « Qu’est-ce que j’étais supposée faire ? Me rendre dans un poste de police ? » ironise-t-elle.

Au bout de ses recherches, Elise a décroché le téléphone et appelé… le 911. La répartitrice qui a reçu son appel l’a ensuite dirigée vers le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI).

Quand elle a rencontré des membres du BEI, elle se rappelle leur avoir dit : « Savez-vous à quel point ça a été difficile de vous trouver ? »

« C’est comme marcher dans un sentier dans le bois, les yeux bandés. Ça ne devrait pas être comme ça… C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin », illustre-t-elle.

Le BEI a retenu le témoignage d’Elise. En avril 2020, Roger Fréchette, du SPVM, est devenu le premier policier à être formellement accusé à la suite d’une enquête du BEI. Il fait face à un chef d’accusation d’agression sexuelle pour des événements qui seraient survenus en février 2019. Bien qu’Elise soit allochtone, Le Devoir présente son témoignage dans le cadre de ce dossier, puisqu’il témoigne des difficultés vécues par d’autres victimes avec qui nous avons discuté.

Ce soir de février 2019, Elise raconte avoir été amenée dans un poste de police à la suite d’une intervention policière qui a dégénéré. Roger Fréchette l’aurait entraînée à changer ses vêtements.

C’est comme marcher dans un sentier dans le bois, les yeux bandés. Ça ne devrait pas être comme ça… C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

« Il me répétait que j’étais jolie [nice]. Il m’a dit qu’il avait aimé voir mon vagin, donc j’ai déduit qu’il m’avait regardé me changer », a écrit Elise dans la déclaration qu’elle a remise aux autorités. Le policier l’aurait attendue jusqu’à sa sortie du poste, à « 5 ou 6 h du matin ». Il l’aurait accompagnée jusqu’à l’hôtel où elle logeait pendant sa visite à Montréal. Dans la chambre, il aurait mis sa main dans son pantalon, pour qu’elle sente son érection. « Je ne me souviens plus comment il est parti », a-t-elle écrit ensuite.

Oubli impossible

Dans les jours suivant l’agression, Elise était douloureusement partagée entre des sentiments contraires. « Pendant que ça se passait, il me répétait : “Je pourrais me faire renvoyer. Tu ne peux pas le dire à personne, j’ai une famille” », raconte-t-elle au sujet de son agresseur.

Au bout de journées de tourment, Elise a compris qu’elle ne pourrait pas oublier l’événement. C’est là qu’elle a ouvert Google et qu’elle a cheminé jusqu’au BEI.

« Je le fais parce que j’en ai assez », dit-elle à propos des procédures judiciaires. « Je dois reprendre mon pouvoir. Je pense que plusieurs femmes ont peur. […] Ça prend de la force pour dénoncer. »

Le policier Roger Fréchette est toujours suspendu avec solde jusqu’à nouvel ordre, a confirmé le SPVM par courriel au Devoir. Son avocat, Félix Rémillard-Larose, a décliné notre demande d’entrevue, puisque les procédures sont en cours.

Dans l’attente du procès, Elise ne se fait pas d’illusions. « Quand les femmes dénoncent, elles doivent accepter la possibilité que ça ne mène à rien. Je ne le fais pas pour me venger. Je le fais pour être honnête. Pour dire la vérité. »

Elle n’a que de bons mots pour le BEI, qu’elle souhaiterait cependant voir plus accessible aux victimes. Elle suggère que des mots-clés tapés dans un moteur de recherche mènent directement à leur site Web. Elle évoque l’idée de dépliants d’information. De cartes à glisser dans le portefeuille. De campagnes sur les médias sociaux.

« On doit faire quelque chose, au moins pour donner de l’espoir. Il manque tellement d’espoir », déplore-t-elle.

* Nom fictif. L’identité d’Elise est protégée par les tribunaux.

À voir en vidéo

2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 5 décembre 2020 16 h 01

    Tellement vrai

    J'ai été plongé dans cet environnement de la justice en milieu autochtone pendant une quarantaine d'années, surtout en Arctique canadien et l'expérience de ces Autochtones qui ont à faire face au système judiciaire se répète à tous les jours, même face à des accusés qui ne sont pas policiers.

    J'ai été témoin d'un cas où une jeune Inuk avait porté plainte contre un allochtone pour une agression sexuelle dans une petite communauté et la procureure au dossier a décidé de ne pas porter d'accusation, craignant de se retrouver dans une situation de « she says, he says », c'est-à-dire où les témoignages se contredisent et que le doute sera en faveur de l'accusé. Je le mentionne car pour les femmes autochtones de Val-d'Or, c'est un peu ce qui est arrivé. Mais pour en revenir à mon cas, la victime s'est suicidée quelques jours après que la police l'a informée que la couronne avait décidé de ne pas porter d'accusation. Je ne dis pas que c'est ce qui l'a décidée à s'enlever la vie, on ne le saura jamais, mais je suis convaincu que cela a contribué à son désespoir, les coïncidences étant trop grandes.

    Les gens regardent ces histoires et se disent, ah, c'est le système et ne se rendent pas compte qu'il y a des personnes en arrière de ces noms et que ces personnes ont des familles. J'ai rencontré les parents de la victime dont j'ai parlé pour leur expliquer ce qui s'était passé et je dois avouer que j'étais aussi bouleversé qu'eux. Je n'oublierai jamais cette rencontre.

    On sait que le système judiciaire est un échec lamentable pour les Autochtones mais on laisse la situation pourrir et on met des plasters sur des plaies béantes en pensant régler le « problème ». M. Lafrenière veut former les polciiers autochtones, c'est une bonne idée, mais qu'en est-il des autres policiers qui sont comme des éléphants dans un magasin de porcelaine en milieu autochtone? Pourquoi on ne laisse pas les nations autochtones décider ce qui est mieux pour elles?

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 6 décembre 2020 11 h 26

    « le système judiciaire est un échec lamentable pour les Autochtones » (Pierre Rousseau)


    En fait, le système judiciaire est un échec lamentable pour tout ceux qui sont de condition modeste; ceux-ci sont victimes de discrimination sociale au même titre que les autochtones.