Vie, mort et résurrection de la communauté russe de Rawdon

Le cimetière rue Pétrograd, à Rawdon, est le plus grand cimetière orthodoxe russe du Québec.<br />
 
Photo: Jean-Louis Bordeleau Le cimetière rue Pétrograd, à Rawdon, est le plus grand cimetière orthodoxe russe du Québec.
 

« Une bonne partie de l’ancienne Russie est enterrée ici… » Dans le cimetière rue Pétrograd, à Rawdon, Pierre Paganuzzi se remémore le sort des défunts dont il dit connaître « la moitié » des noms. Des histoires de l’Europe de l’Est et de Lanaudière se mêlent sous son regard.

En ce blafard dimanche, des familles se succèdent devant les croix orthodoxes pour honorer la mémoire de leurs proches. Bon nombre de ces Russes nés ici descendent de fidèles du dernier tsar de Russie, raconte Pierre Paganuzzi. Traqués après la révolution de 1917 par l’armée communiste, ils n’ont eu d’autre choix que de quitter leur patrie. « C’est la crème de la crème qui a fui la Russie à cette époque, déclare-t-il. C’était des gens de toutes catégories. Il y avait des militaires, mais aussi des familles comme ma famille à moi. »

Une première vague d’immigrants s’installe donc à Rawdon entre les deux guerres. Mais au même moment, d’autres s’exilent plus près de la Russie natale, comme en Yougoslavie. Ces opposants au bolchevisme doivent toutefois à nouveau plier bagage après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le spectre du communisme s’empare de la région. « On a quitté la Yougoslavie pour la même raison que mon grand-père a quitté la Russie », résume l’homme de 78 ans.

 
Photo: Jean-Louis Bordeleau Pierre Paganuzzi devant une des deux églises orthodoxes de Rawdon. Des icônes de patriarches américains, d’Alaska et de San Francisco ornent l’intérieur des murs.

De Mourmansk à Rawdon

Débarquées d’abord dans le Canada anglais, puis installées à Montréal, plusieurs familles cherchent rapidement à sortir de la ville. Dans les années 1950, quelques-unes achètent des lopins dans Lanaudière et y font construire des maisons d’été à la manière des datchas russes. « On voulait sortir quelque part. Rawdon, c’est une place où un, deux, trois se sont accrochés. On a commencé ça. » Pourquoi Rawdon ? « Ça leur apparaissait comme la Russie du Nord, Mourmansk, ces coins-là, avec les pins et les sapins. Mon père m’avait dit ça souvent. »

Depuis, des émigrés d’Ukraine, de Moldavie ou de Biélorussie, « provinces d’un même pays », dixit Pierre Paganuzzi, s’y sont greffés, gravitant autour de lieux de culte communs. La communauté a grossi. Une église orthodoxe en bois a été rebâtie en pierre. Une deuxième a même été érigée au fil des ans.
 

Sans commerce russe à proprement parler, Rawdon attire d’abord les russophones pour la villégiature, la vaste majorité d’entre eux habitant la métropole québécoise. N’empêche, des bains russes, des noms de rues révélateurs et des ornements slaves sur la devanture des maisons parsèment ce coin de pays. Un camp scout russe attirait près d’une cinquantaine de personnes au milieu du dernier siècle, se remémore M. Paganuzzi.

Pour nous, c’est totalement normal d’entendre parler russe, polonais, de ne pas entendre ce qu’ils disent. Mais on se comprenait tout le temps.

 

Le maire de Rawdon, Bruno Guilbault, dit bien connaître ces Russo-Québécois. « Pour nous, c’est totalement normal d’entendre parler russe, polonais, de ne pas entendre ce qu’ils disent. Mais on se comprenait tout le temps », dit-il, avant d’ajouter que « dans [sa] tête, ils sont de souche pas mal ». D’ailleurs, les russophones ne sont pas les seuls immigrants dans cette municipalité, dont la devise est « forte de sa diversité ». Rawdon recensait pas moins de 54 nationalités au début des années 2000.

Cependant, les Russes n’ont jamais cessé d’acheter des propriétés dans la région, assure Lydia Soczniew, courtière immobilière à Rawdon. Elle-même d’origine russe et polonaise, elle confie négocier en ce moment même une transaction entre deux familles russes. Cette clientèle demeure très minoritaire, nuance-t-elle. « Tranquillement, un par un, il y a des gens qui s’ajoutent », commente Pierre Paganuzzi, qui a vu l’an dernier arriver une nouvelle voisine russe. « Elle est dans une maison de style canadien. Elle aime beaucoup la tranquillité de l’endroit. » Il précise que cette nouvelle vague d’immigrants russes est « différente », car ils quittent désormais leur pays pour des raisons économiques, plutôt que politiques.

Photo: Pierre Paganuzzi L’ancienne église orthodoxe de Rawdon, qui a été rebâtie en pierre.

Rendez-vous rituels

À l’entrée du plus grand cimetière orthodoxe russe du Québec, plusieurs Russes rencontrés disent ne pas habiter Lanaudière, mais y venir régulièrement pour célébrer les traditions slaves. Au printemps, plusieurs viennent partager un festin de crêpes — symbole du soleil qui revient —, comme le veut la tradition russe. En hiver, certains s’adonnent encore au rituel de se plonger dans l’eau glacée d’un lac. En automne, la cueillette de champignons attire aussi bon nombre d’amateurs.

D’autres disent avoir racheté la demeure de leurs parents pour pouvoir se détendre en dehors de l’île de Montréal. Et comme beaucoup d’autres Québécois, plusieurs Russes de Rawdon ont commencé à habiter leur maison de campagne à longueur d’année depuis le début de la pandémie.

Le Québec a toujours fasciné une catégorie de Russes francophiles, assurent Vladimir et Tatiana, qui sortent du cimetière. « L’ancienne aristocratie russe parlait en français », rappellent-ils. Quand on demande à Pierre Paganuzzi s’il y a des similitudes entre les cultures québécoise et russe, il pointe « quelque chose dans la nature du caractère ». Sa femme, Valentina, précise : « Les deux cultures partagent une joie de vivre. » « Dans le Canada, on vit pour travailler, alors qu’ici, on travaille pour vivre », renchérit M. Paganuzzi.

En déambulant dans le cimetière qu’il connaît trop bien, le vieil homme lit de sa voix grave les noms de famille arméniens, grecs et même canadiens français qui ornent les tombes. « Pour nous, les cimetières ne font pas peur. C’est la vie. »

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