La santé mentale des immigrants et des Autochtones fragilisée par la discrimination

Aimé Pingi, président du conseil d’administration de La Mosaïque, association interculturelle d’accueil et d’intégration des personnes immigrantes de l’Abitibi-Témiscamingue
Photo: Photo courtoisie Aimé Pingi, président du conseil d’administration de La Mosaïque, association interculturelle d’accueil et d’intégration des personnes immigrantes de l’Abitibi-Témiscamingue

Immigrants et Autochtones en Abitibi-Témiscamingue sont aux prises avec des problèmes de santé mentale en raison des inégalités et du mépris rencontrés

En Abitibi-Témiscamingue comme partout ailleurs au Québec, les personnes immigrantes et les Autochtones font souvent face à des inégalités et à du mépris dans le contexte d’intégration au travail. Cela se reflète dans un écart de leurs revenus et dans un accès limité aux emplois correspondant à leurs compétences, ce qui peut avoir des répercussions sur leur santé mentale.

Le président du conseil d’administration de La Mosaïque, association interculturelle d’accueil et d’intégration des personnes immigrantes de l’Abitibi-Témiscamingue, Aimé Pingi, constate que les différences culturelles ont une incidence sur l’ouverture à parler de santé mentale, ce qui peut être particulièrement nuisible en milieu de travail. « Là d’où je viens, parler de santé mentale, c’est un tabou. On va parler de santé mentale uniquement lorsqu’une personne a des comportements extrêmes, alors que la dépression est considérée simplement comme un signe de découragement », dit le Rouynorandien d’origine congolaise.

Il a été approché dans le passé par des syndicats de la région pour régler des différends entre employeurs et employés immigrants. « J’ai été appelé à intervenir, car les employeurs trouvaient que certains comportements chez les immigrants étaient “bizarres”, mais en réalité, ces derniers se montraient simplement découragés de devoir franchir des plafonds de verre pour essayer d’avoir des postes qui ne leur étaient pas accessibles », dit M. Pingi.

Inaccessibilité aux emplois qualifiés

Les nombreuses embûches rencontrées par les immigrants qui tentent d’obtenir un emploi et un revenu correspondant à leurs compétences finissent par avoir une répercussion sur leur stabilité émotionnelle. Selon Statistique Canada, la rémunération des nouveaux arrivants diplômés universitaires représentait 70 % du montant gagné par leurs homologues nés au Canada en 2017.

Un rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse révèle qu’à compétences et profils égaux, les candidats ayant un nom à consonance canadienne-française ont au moins 60 % plus de chances d’être invités à un entretien d’embauche que les candidats ayant un nom à consonance africaine, arabe ou latino-américaine au Québec.

M. Pingi signale qu’en Abitibi-Témiscamingue, la situation n’est pas différente qu’ailleurs dans la province. « J’ai accompagné un immigrant diplômé en biologie qui a été contraint de travailler chez McDonald’s et Tim Hortons. Il était très découragé et il a fini par quitter la province. »

Il souligne également le cas d’un homme russe qui avait du mal à se trouver un emploi dans la région après avoir quitté son emploi précédent. « Il était découragé et à un moment donné, il a commencé à développer des problèmes de santé mentale. Les gens jugeaient qu’il avait des comportements “anormaux” et riaient de lui. Personne ne voulait lui donner une lettre de recommandation. C’était un cas difficile à gérer. »

Les diplômés touchés davantage

M. Pingi précise que les immigrants détenant des diplômes de l’étranger sont notamment défavorisés dans la région. « Il arrive souvent que les postes de gestion et de supervision soient octroyés à de jeunes locaux qui n’ont pas la formation adéquate, au détriment d’immigrants qualifiés qui ne reçoivent même pas d’appel lorsqu’ils postulent pour ces postes. »

Selon le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, 62 % des 1020 immigrants admis en Abitibi-Témiscamingue de 2008 à 2017 avaient au moins 14 ans de scolarité. Du total des personnes immigrantes reçues dans cette période, 61 % provenaient de l’Afrique.

Diplômé en sciences chimiques au Congo à son arrivée en 2008, M. Pingi a décroché un poste comme chauffeur de surfaceuse à Saint-Félix-de-Dalquier, près d’Amos, pendant un an, avant d’être embauché comme technicien au contrôle de qualité dans l’usine d’embouteillage d’eau Eska. Il lui aura toutefois fallu quatre ans pour être reconnu par l’Ordre de chimistes du Québec. « J’ai de la chance, car depuis deux ans, je peux travailler au laboratoire de chimie analytique à la Fonderie Horne à Rouyn-Noranda », se réjouit-il.

Impliqué à La Mosaïque depuis dix ans, M. Pingi est dévoué à l’intégration des nouveaux arrivants en Abitibi-Témiscamingue. « Nous organisons des activités pour leur offrir des opportunités de réseautage afin qu’ils puissent briser l’isolement, se faire des contacts dans la région et trouver un emploi », explique-t-il.

Briser le cycle

Une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse souligne que la sous-représentation et les relations avec les Autochtones suivent souvent les mêmes tendances que celles en matière de communautés culturelles. « Si le gouvernement ne reconnaît pas l’existence du racisme systémique, ce sera difficile que les gens voient cette problématique », soutient Arlene Laliberté, psychologue algonquine originaire de Témiscamingue.

Consultante en bien-être des communautés à la firme LaLouve et membre du Centre de recherche en prévention du suicide (CRISE) à l’Université du Québec à Montréal, Mme Laliberté s’intéresse au suicide en milieu autochtone. Elle offre des services de psychothérapie dans quatre communautés autochtones de l’Abitibi-Témiscamingue.

« Je suis toujours émerveillée par la force et la résilience de mes clients, et je souligne souvent à ces personnes leur courage pour briser le cycle de discrimination et d’abus. » Mme Laliberté invite ceux qui vivent cette réalité ou qui en sont témoins de joindre leur voix à ceux qui travaillent pour l’inclusivité et la justice sociale.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que 62 % des 1020 immigrants admis au Québec de 2008 à 2017 avaient au moins 14 ans de scolarité, a été modifiée.

 

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