Comment «rouvrir des plaies» autour de l’affaire Joyce Echaquan

Paul-Émile Ottawa, le chef du Conseil des Attikameks de Manawan, en conférence de presse le 9 novembre dernier
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Paul-Émile Ottawa, le chef du Conseil des Attikameks de Manawan, en conférence de presse le 9 novembre dernier

Deux mois après le décès de Joyce Echaquan, le refus du gouvernement caquiste d’adopter le principe de Joyce — un appel à l’action visant à garantir à tous les Autochtones l’accès sans aucune discrimination à tous les services sociaux et de santé — vient « rouvrir des plaies », déplore Paul-Émile Ottawa, chef du Conseil des Attikameks de Manawan.

Le Parti libéral du Québec a déposé mardi une motion visant l’adoption du principe de Joyce tout en y accolant une reconnaissance du racisme systémique au Québec, ce que nie le gouvernement caquiste.

« Les gens le prennent dur. Surtout le conjoint de Joyce, Carol Dubé, qui ne comprend pas la décision du gouvernement de ne pas vouloir l’adopter », laisse tomber Paul-Émile Ottawa.

Devant la Commission de la santé et des services sociaux de l’Assemblée nationale, vendredi matin, Ian Lafrenière, ministre responsable des Affaires autochtones, a déclaré que le gouvernement est « d’accord avec le principe de Joyce ». « Le mot qui nous divise, c’est le racisme systémique. Je comprends que les gens puissent être déçus [par le rejet de la motion par le gouvernement caquiste], mais ils ne peuvent pas être surpris. »

Le ministre a par ailleurs réitéré sa détermination à combattre le racisme, tout en précisant que le refus du gouvernement de reconnaître le racisme systémique ne l’a jamais empêché de travailler avec une nation ou un chef autochtone. Mais pour le chef de Manawan, il est clair que ce refus laisse transparaître un manque de « volonté politique » pour changer véritablement les choses. « Je ne sais plus s’il faut continuer de parler à ce gouvernement. Ils ne nous écoutent pas », tonne-t-il.

D’autant que ce refus s’ajoute à la décision de maintenir en poste le p.-d.g. du CISSS de Lanaudière, Daniel Castonguay, en dépit du fait que celui-ci a affirmé qu’il n’était pas au courant des enjeux de discrimination et de racisme à l’hôpital de Joliette avant la mort de Joyce Echaquan. Une réalité qui avait pourtant été largement documentée devant la commission Viens.

À la suite des déclarations de Daniel Castonguay il y a un mois, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, avait déclaré que le lien de confiance était « complètement brisé » entre le CISSS de Lanaudière et la communauté attikamek, ajoutant que Daniel Castonguay n’était probablement plus la meilleure personne pour diriger le CISSS. Celui-ci — qui gère également de front la pandémie dans la région de Lanaudière — est toutefois toujours en poste.

Dans une réponse écrite envoyée au Devoir, l’attachée de presse du ministre Dubé a déclaré qu’elle n’avait pas « de nouvelle information à communiquer sur le dossier ».

« Non seulement le gouvernement nie l’existence du racisme systémique, mais en plus il s’obstine à maintenir des gestionnaires qui refusent de corriger ces situations à l’intérieur de leur établissement. C’est grave », a insisté Paul-Émile Ottawa au Devoir.

 

Pour mieux comprendre la réalité autochtone

Naître Autochtone au Québec: quand l’avenir écope du passé

Jennifer Brazeau, directrice du Centre d’amitié autochtone de Lanaudière (CAAL), remet également en question la décision du ministre Dubé de maintenir le p.-d.g. en poste. « S’il n’était pas au courant [du racisme à l’hôpital de Joliette], ça veut dire qu’il n’a pas fait sa job. On n’est même pas assez sur son radar [les Autochtones] pour qu’il pose des questions ? C’est inquiétant. »

L’été dernier, soit avant le décès de Joyce Echaquan, Jennifer Brazeau a pourtant elle-même rencontré le p.-d.g. adjoint du CISSS, Éric Salois, pour discuter avec lui des recommandations de la commission Viens. « Je lui ai clairement communiqué mes inquiétudes pour les services aux Autochtones dans la région. Je lui ai rappelé que l’hôpital de Joliette a été cité comme un exemple négatif. Et je lui ai rappelé que puisqu’on est le seul fournisseur de services pour les Autochtones dans la région, on est le partenaire pour travailler avec le CISSS à la mise en place des appels à l’action lancés par la commission Viens. »

Aucun suivi n’a toutefois été effectué par le CISSS jusqu’à tout récemment, déplore-t-elle. Jennifer Brazeau se réjouit tout de même du vent de changement qui semble désormais souffler au CISSS. La clinique de proximité qui a ouvert ses portes il y a un mois au Centre d’amitié bénéficiera finalement d’un soutien de la part du CISSS. Une infirmière y sera dépêchée deux demi-journées par semaine et de l’équipement médical sera fourni. Jusqu’à tout dernièrement, les demandes du CAAL pour la clinique de proximité étaient restées lettre morte.

Jennifer Brazeau dit également avoir eu la confirmation que le CAAL sera consulté pour la mise sur pied du plan d’action du CISSS visant à rétablir les ponts avec la communauté attikamek… et que le p.-d.g. a lu dans les dernières semaines le rapport de la commission Viens.

Les enquêtes se poursuivent

Parallèlement, les enquêtes visant à faire la lumière sur les circonstances entourant le décès de Joyce Echaquan et sur les propos racistes et discriminatoires entendus dans la vidéo que la mère de sept enfants a tournée alors qu’elle était à l’urgence de l’hôpital de Joliette se poursuivent.

Deux mois après la mort de Joyce Echaquan, la famille de la défunte ne connaît toujours pas la cause de son décès, a fait savoir une source proche de la famille. Au bureau du coroner, Dominique D’Anjou, responsable des communications, mentionne que « nous sommes très sensibles au besoin légitime de la famille d’être au courant des résultats des analyses ». Ceux-ci seront communiqués à la famille dès qu’ils seront disponibles, assure-t-elle.

Par ailleurs, le permis de l’infirmière qui a lancé des injures racistes à Joyce Echaquan tout juste avant sa mort n’a toujours pas été suspendu ou révoqué. L’enquête du bureau du syndic se poursuit en vue « de déposer une plainte devant le Conseil de discipline de l’Ordre, qui déterminera la sanction appropriée », indique l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ).

L’enquête interne du CISSS de Lanaudière n’a pas non plus abouti jusqu’à maintenant, tout comme celle de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) visant à déterminer si l’organisation syndicale défendra ou non l’infirmière ayant été congédiée.

Une préposée aux bénéficiaires a aussi été renvoyée dans la foulée du drame qui a éveillé le Québec à la discrimination et au racisme dont sont victimes les Premières Nations et les Inuits dans le système de santé.

«Rapprochons-nous»

Pour faire vivre la mémoire de Joyce Echaquan, et pour créer un dialogue sur les relations entre les peuples et sur la lutte contre le racisme, le Centre d’amitié autochtone de Lanaudière organisera un concert intitulé Waskapitan, qui signifie « rapprochons-nous » en attikamek. De grands noms autochtones et allochtones de la chanson seront rassemblés sur scène. Le spectacle de 90 minutes — qui mettra notamment en vedette Elisapie, Florent Vollant, Natasha Kanapé Fontaine, Richard Desjardins, Ariane Moffatt et Patrick Watson — sera offert en ligne du 3 décembre au 3 janvier et sera accompagné d’une campagne de collecte de fonds visant, entre autres, à financer des projets novateurs pour promouvoir la santé des Autochtones. « Ça va contribuer beaucoup à la guérison de la communauté de voir que quelque chose de beau [émane de cet épisode], et de voir que des gens sont avec nous », glisse Jennifer Brazeau.


À voir en vidéo