Une manifestation antimasques vire au combat d’insultes

Des policiers ont dispersé samedi après-midi une trentaine de manifestants qui dansaient depuis quelques minutes sans respecter les mesures sanitaires à la Place Rosemère, un centre commercial au nord de Montréal.
Photo: Capture d'écran YouTube Des policiers ont dispersé samedi après-midi une trentaine de manifestants qui dansaient depuis quelques minutes sans respecter les mesures sanitaires à la Place Rosemère, un centre commercial au nord de Montréal.

La nouvelle a fait grand bruit : des policiers ont dispersé samedi après-midi une trentaine de manifestants qui dansaient depuis quelques minutes sans respecter les mesures sanitaires à la Place Rosemère, un centre commercial au nord de Montréal. Un geste de provocation, certes. Condamnable, sans aucun doute. Mais la couverture et la charge menée tant sur les réseaux sociaux que dans les médias d’information n’était-elle pas à son tour exagérée ?

La manifestation antimasque était somme toute petite. On pourrait même dire qu’il s’agissait d’un échec. Mais l’écho qu’elle a reçu dans les médias a été impressionnant et la vague d’indignation sur les réseaux sociaux, pour le moins brutale. Parmi les qualificatifs qui avaient la cote : « imbéciles », « égoïstes » et « covidiots ». Et à côté de ceux-ci, un torrent d’appels pour les envoyer en prison, leur enlever leurs cartes d’assurance maladie, leur refuser l’accès aux hôpitaux et aux soins de santé, sans oublier ces souhaits de les voir succomber à la COVID-19.

Des échanges probablement suscités avant tout par l’émotion et par la symbolique entourant cette manifestation plutôt que par l’événement lui-même. « Mais c’est loin d’être anecdotique que des centaines et des centaines de personnes s’insultent sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas un débat rationnel du tout », souligne Luc Bonneville, professeur spécialisé dans la communication en matière de santé à l’Université d’Ottawa.

« On surréagit tout le temps dans les médias sur plein de sujets, analyse pour sa part Nellie Brière, chroniqueuse, conférencière et stratège en communication numérique. La réaction est ici à la mesure de l’importance du sujet et non pas de la mobilisation des antimasques. » La désinvolture de certains choque d’autant plus que la vaste majorité des Québécois s’imposent des restrictions fortement contraignantes qui les épuisent psychologiquement. « Mais c’est normal et sain dans une société démocratique que des gens ne soient pas d’accord », rappelle Luc Bonneville, qui dénote une division plus profonde dans les deux « camps » qui s’affrontent.

Trop grande couverture ?

À chaque manifestation antimasque revient ainsi ce débat lancinant : les médias d’information offrent-ils une trop large couverture aux mouvances complotistes et antimasques ? Parce que ces idées ne bénéficieraient pas d’un degré d’adhésion aussi élevé dans la société que l’on pourrait le croire.

Selon un sondage de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) dévoilé le 29 octobre, 95 % des répondants ont révélé adhérer « toujours » au port du masque ou du couvre-visage dans les lieux publics lorsque la distanciation physique n’est pas possible et 4 % ont dit y adhérer « souvent ». En outre, 72 % des répondants ont dit éviter « toujours » les rassemblements privés avec des personnes ne résidant pas à la même adresse, alors que 19 % ont dit les éviter « souvent ». Et 64 % ont dit respecter « toujours » la distanciation physique de deux mètres dans les lieux publics, alors que 31 % disaient suivre cette recommandation « souvent ».

Les médias ont la responsabilité de rendre compte des manifestations comme celle de Rosemère, souligne Luc Bonneville. « Mais c’est important de le faire sans trop contribuer à envenimer le débat et en se posant la question : quel est le poids de ça, est-ce vraiment important d’en parler longuement ? »

Pour Nellie Brière, cette exagération de la mobilisation réelle des antimasques est entre autres attribuable à la culture du clic présente dans l’industrie médiatique et au peu de modération effectué dans les commentaires publiés sur le site du premier ministre Legault ou encore sur les sites de médias d’information, où les complotistes et les antimasques se font entendre avec plus d’insistance et de virulence que ceux qui n’appartiennent pas à ces idéologies.

« Lorsqu’un sujet est largement partagé sur les réseaux sociaux, [cela nourrit aussi l’impression] qu’il bénéficie d’une plus grande couverture médiatique, sans que ce soit nécessairement le cas », fait remarquer Nellie Brière. Et puisque le contenu des médias est désormais « démantelé et distribué à la pièce » sur les médias sociaux, le poids éditorial que chaque salle de rédaction souhaite donner à une nouvelle s’en trouve édulcoré, ajoute-t-elle.

La COVID-19 est devenue dans les derniers mois l’un des sujets les plus clivants aux États-Unis. Les insultes commencent à déferler, ici aussi, plus vite que l’écoute. Il est urgent de renouer avec le débat respectueux pour s’éloigner de ces conversations stériles, souligne Luc Bonneville. Il est également primordial de rétablir le civisme dans les interactions sur les médias sociaux « où beaucoup de gens semblent penser qu’il est acceptable de s’insulter », ajoute Nellie Brière.

Des constats d’infraction seront remis à l’organisatrice

Des constats d’infraction totalisant « plusieurs milliers de dollars » seront distribués à l’organisatrice de la manifestation antimasque s’étant déroulée samedi après-midi à la Place Rosemère, un centre commercial au nord de Montréal. L’événement, dont les images ont largement circulé sur les réseaux sociaux, a réuni une trentaine de personnes aux alentours de 15 h, indique l’inspecteur Martin Charron, de la Régie intermunicipale de police Thérèse-De Blainville.

 

Pendant « tout au plus 4 ou 5 minutes », des gens de tous âges — enfants, adultes, personnes âgées — ont dansé au son de la musique. « C’était festif, quelqu’un avait apporté une radio. » À l’arrivée des policiers, la majorité des participants de l’événement ont remis leurs masques et ont quitté les lieux. « On a identifié la responsable de l’événement et on l’a avisée que des constats d’infraction allaient lui être remis », soutient Martin Charron. Ces constats seront liés à l’organisation d’un événement ne respectant pas les mesures sanitaires, au non-respect du port du masque dans les lieux publics fermés et au non-respect de la distanciation physique de 2 mètres.

 

D’autres constats pourraient être remis à l’organisatrice de la manifestation ou encore à des participants, soutient l’inspecteur Charron. « Nous avons ouvert une enquête et on regarde avec le contentieux si d’autres infractions pourraient être signifiées. »

 

Par ailleurs, le restaurant Pho King Bon, également situé à Rosemère, qui avait annoncé son intention de rouvrir sa salle à manger lundi malgré l’interdiction en place, s’est finalement ravisé après avoir été informé que des constats d’infraction de 1500 $ seraient distribués et que son permis d’alcool pourrait être révoqué.


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