En Alberta, le modèle énergétique d’après peut-il être encore celui d’hier?

L’élection de Joe Biden devrait signer l'abandon du projet Keystone XL.
Photo: Alex Panetta La Presse canadienne L’élection de Joe Biden devrait signer l'abandon du projet Keystone XL.

Malgré l’élection aux États-Unis de Joe Biden, qui avait promis d’arrêter le projet Keystone XL, le premier ministre Jason Kenney continue, lui, de croire au pétrole. Les Albertains, eux, restent dans l’expectative concernant l’avenir du modèle énergétique de la province. Le doute s’est déjà installé dans cette province de l’Ouest, mais aussi ailleurs.

« L’investissement de 1,5 milliard n’est pas une distraction de la lutte contre la COVID », avait expliqué aux médias le premier ministre de l’Alberta concernant l’investissement majeur dans l’oléoduc Keystone XL. Le 31 mars dernier, M. Kenney avait créé la surprise avec cette annonce survenant en pleine pandémie. Cette décision survient alors que des coupes budgétaires venaient de toucher de plein fouet le secteur des soins en santé.

Pourquoi miser autant sur le secteur pétrolier, au détriment du secteur public ? « Jason Kenney est là pour défendre cette industrie sur la scène provinciale albertaine et tous ceux qui ont voté conservateur, et pour tenir sa promesse de création d’emplois et de richesse », explique Frédéric Boily, spécialiste de la politique canadienne et québécoise et professeur titulaire au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta. Avec la construction de l’oléoduc, le gouvernement prévoit de créer environ 6800 emplois en Alberta et de générer environ 30 milliards de dollars en recettes fiscales et en redevances. Joe Biden contrecarrera-t-il ces plans ?

Ce projet, qui a débuté en 2008, se fait toujours attendre et n’apporte pour le moment aucune garantie. « L’Alberta a investi 1,5 milliard de dollars. Jason Kenney a fait des garanties de prêts à des investisseurs. Si les investisseurs voient qu’un projet n’est pas rentable, en général ils se retirent », explique Marc Lacrampe, consultant en ingénierie et en gestion des affaires à Calgary.

Signes avant-coureurs

Le réinvestissement massif dans l’or noir est d’autant plus osé et risqué que l’industrie du pétrole ne bénéficiait pas d’une bonne image dans le milieu de la haute finance. Certains signes avant-coureurs étaient déjà là, notamment après le passage à New York, en décembre dernier, de Jason Kenney, qui avait trouvé porte close auprès des banques. Selon le New York Times, les grandes institutions financières mondiales, comme l’entreprise d’assurance américaine The Hartford, ne voulaient plus investir dans la production de pétrole en Alberta.

Quelques semaines auparavant, la banque centrale suédoise déclarait qu’elle cesserait de détenir les obligations de la province. Enfin, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde, BlackRock, avait décidé d’emboîter le pas en déclarant que « l’un de ses fonds à orientation écologique en forte croissance cesserait d’investir dans les entreprises qui tirent des revenus des sables bitumineux de la province de l’Alberta ».

Un investissement indésirable ?

Selon Marc Lacrampe, ce revirement de situation s’explique aisément, « l’attraction politique des sables bitumineux dans le monde est extrêmement compromise », dit-il.

Selon lui, l’opinion publique a une conscience de plus en plus forte de l’impact que l’industrie de l’énergie engendre, à cause du réchauffement climatique. Il y voit clairement une montée en puissance de la conscience environnementale.

Au même moment, Ottawa présentait jeudi son plan vers la carboneutralité, afin de respecter les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat.

De plus en plus de doutes s’élèvent en Alberta quant à l’avenir du modèle énergétique. Selon le consultant Marc Lacrampe, en matière d’énergies renouvelables, les possibilités sont là, mais inexploitées.

« Le potentiel de l’Alberta n’est pas mis en avant à cause d’un manque de volonté politique affiché », explique-t-il. Et pourtant, le capital éolien, le capital solaire mais aussi le capital humain n’ont pas encore été explorés comme ils pourraient l’être.

« Quand on parle d’énergie de transition, il y aurait la possibilité de transférer tous ces talents de l’énergie fossile à l’énergie renouvelable, il y a tout ce potentiel », indique-t-il.

Certains Albertains se disent fatigués de vivre en fonction des fluctuations du marché boursier. Le 20 avril, le prix du baril américain effectuait une chute vertigineuse, atteignant pour la première fois de l’histoire le négatif, à savoir –38,94 .

Si le secteur public essuie certains revers, le secteur privé n’est pas épargné. La récente fusion de Cenovus Energy et d’Husky Energy, le 31 octobre, a entraîné la perte de 2000 emplois dans la province. Une liste qui n’en finit pas de s’allonger.

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