Les complotistes migrent vers des plateformes à l’abri de la censure

Le leader complotiste québécois Alexis Cossette-Trudel diffuse sur Odysee et Vk et il s’engage sur Parler.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le leader complotiste québécois Alexis Cossette-Trudel diffuse sur Odysee et Vk et il s’engage sur Parler.

Le récent documentaire d’« infox » Hold-Up. Retour sur un chaos, devenu très vite ultraviral, a été retiré de la plateforme payante Vimeo après une seule journée de diffusion parce qu’il relayait des informations jugées trompeuses ou dangereuses, soit les thèses habituelles de la complosphère : le virus a été développé en laboratoire, la 5G supprime le système immunitaire ; une sournoise manipulation de l’humanité se prépare… Le réseau Facebook, lui, s’est contenté d’ajouter un avertissement que le documentaire comportait des « informations partiellement fausses ».

Hold-up n’a pas baissé les bras. Le film a changé de plateforme pour poursuivre sa grande campagne de désinformation. On peut le voir notamment sur VKontakte (Vk), souvent décrit comme le Facebook russe — B KOHTAKTE veut dire « en contact ».

Plusieurs groupes occidentaux extrémistes ont migré vers cette plateforme exempte de censure après la fermeture de leurs comptes sur les réseaux sociaux habituels. Le mouvement s’amplifie depuis quelques semaines.

Comment juger ce transfert médiatique ? Évidemment, mieux vaut plusieurs réseaux qu’un seul. Bien sûr, Parler ou Vk diffusent aussi des informations (disons) factuelles. Mais pour les marges radicales et la désinformation ? Est-ce une bonne chose si les complotistes quittent les mégaréseaux sociaux pour s’enfermer dans une bulle étanche encore plus étanche ? Faut-il les censurer et les expulser, ou plutôt exposer leurs positions en plein jour pour mieux les critiquer ? On dit que la lumière est le meilleur des désinfectants…

Pouvoir de diffusion

« Il n’y a pas de réponse simple », répond Stéphane Couture, professeur au Département de communication de l’Université de Montréal, spécialiste des dimensions sociales et politiques des médias numériques. « Quand les gens bougent vers des plateformes disons alternatives, ils perdent du pouvoir de diffusion. Mais ces plateformes deviennent aussi des bases de diffusion. Les partisans diffusent ensuite les informations sur d’autres réseaux.Le risque est aussi que les sites marginaux deviennent à leur tour mainstream. »

Le professeur Couture cite l’exemple de Parler.com, que lui-même a découvert récemment. Quand Facebook ou Twitter ont commencé à épingler des avertissements sur les messages du président Trump dénonçant une prétendue fraude électorale, des ténors conservateurs des États-Unis ont ouvert des comptes sur cette plateforme et ont commencé à y diriger leurs partisans. Le sénateur républicain Ted Cruz s’y active déjà. Les animateurs de Fox News Sean Hannity, Tucker Carlson et Mark Levin l’utilisent.

Martin Geoffroy, directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR) du cégep Édouard-Montpetit, fait observer que les idéologues (comme le vidéoblogueur d’extrême droite André Pitre) ont aussi leur propre site Web, qu’ils ne dépendent d’aucune plateforme et diffusent sans contrainte.

« On a beaucoup parlé ces dernières semaines de la censure par Facebook d’Alexis Cossette-Trudel, mais on ne parle pas de tous les autres qui demeurent très actifs, dit-il. En ce moment, André Pitre est en train de se monter un supergros studio télé. Son fantasme, c’est de faire l’équivalent d’un bulletin de nouvelles de désinformation. Il n’a pas été bloqué par les grandes plateformes. On a l’impression qu’elles ne réagissent que si leur image est en jeu. »

Le leader complotiste québécois Alexis Cossette-Trudel diffuse sur Odysee et Vk et il s’engage sur Parler. Il est bien installé sur Vk. Il a annoncé à son émission de dimanche dernier qu’il avait réservé le nom de domaine radioquebec.tv. M. Pitre aura donc de la concurrence à la désinformation continue.

Des discours à modérer

Alors, que faire ? Là encore, il n’y a pas de solution simple, selon les spécialistes consultés. Le professeur Couture trouve juste la proposition de l’ex-président américain Barack Obama de considérer les médias sociaux comme des éditeurs, et pas seulement comme des diffuseurs. « La responsabilité de modérer les discours est laissée à la discrétion des plateformes, dit-il. Elles doivent avoir une responsabilité éditoriale. »

Le professeur Geoffroy note que le mal est fait et se répand déjà beaucoup. Entre 15 et 25 % de la population québécoise, selon un récent sondage, croit aux théories de la conspiration.

« On ne va pas régler le problème de fond en censurant, dit M. Geoffroy. Il y a un sérieux problème d’éducation scientifique et de littératie numérique dans la population. Il faut intervenir sur ce plan, sinon on n’en sortira pas. »

Il reproche aussi aux médias traditionnels, gardiens de la vérification des faits dans l’espace public depuis trois siècles, de maintenant tomber dans le piège des nouveaux médias. « Si les médias d’information se retrouvent en compétition avec les réseaux sociaux, c’est aussi parce qu’ils ont adopté leur mode opérationnel en multipliant les commentaires dans la lutte pour l’attention, dit-il. On se retrouve avec moins de reporters et plus de chroniqueurs. Le traitement de la nouvelle y est personnalisé comme sur les réseaux sociaux. »

Le professeur Couture rappelle finalement que tous ces problèmes ne se résument pas à une sorte de déterminisme technologique pour faire face à des théories complotistes et en particulier aux positions d’extrême droite. Que des « platistes » racontent que la Terre n’est pas ronde, bof ! Quand des milices armées crient à la dictature et se préparent à une nouvelle guerre mondiale, on bascule dans la gravité des choses.

« On peut bien réclamer une discussion rationnelle, au bout du compte il faut aussi reconnaître que certains mouvements et leaders politiques n’acceptent pas cette règle de base, dit-il. Il faut replacer le problème dans le contexte politique. On ne peut pas juste proposer des solutions techniques. Il faut que les citoyens se mobilisent dans les urnes, dans la rue, contre ces idéologies. Le paysage politique va changer aux États-Unis, non pas parce que Facebook a censuré des messages, mais parce que les gens ont voté contre Donald Trump. »

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait par erreur que Martin Geoffroy était directeur du CEFIR du collège de Maisonneuve, a été modifiée.

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