La pandémie complique l’immersion des étudiants en francisation

La francisation pouvait auparavant inclure des visites guidées de bibliothèques, de centres commerciaux ou de festivals, mais la découverte du Québec rime maintenant souvent avec des travaux de groupe ou des recherches sur Internet.
Photo: Sam Wasson Getty Images Agence France-Presse La francisation pouvait auparavant inclure des visites guidées de bibliothèques, de centres commerciaux ou de festivals, mais la découverte du Québec rime maintenant souvent avec des travaux de groupe ou des recherches sur Internet.

Depuis le confinement, des centaines de néo-Québécois pratiquent leur français par vidéoconférences. La barrière de la langue s’érode peu à peu, mais, derrière elle, se creuse un fossé culturel d’autant plus difficile à franchir.

Les relations sont devenues « impersonnelles », explique en espagnol David Romero, étudiant en francisation au cégep de Trois-Rivières. « C’est un peu difficile. Nous ne sommes pas habitués à ce mode de vie. Tout est froid, dur. Nous devons adapter notre façon de vivre. »

Car « les professeurs sur le terrain ne font pas juste enseigner le français », explique Catherine Maynard, professeure à l’Université Laval. « Ils aident les étudiants à comprendre leur facture d’Hydro-Québec, à se démêler avec des rendez-vous chez le médecin ou à gérer aussi l’achat de vêtements d’hiver avec leurs enfants. »

 

Par exemple, la francisation pouvait auparavant inclure des visites guidées de bibliothèques, de centres commerciaux, des festivals, d’autres régions au Québec ou simplement de la pharmacie du coin. Pandémie oblige, la découverte du Québec rime maintenant souvent avec des travaux de groupe ou des recherches sur Internet.

« Ils essayent si fort de nous introduire aux choses autour, assure Bahar Yasamin, étudiante débutante en français. Je sais que ces choses-là existent au moins. »

Même son de cloche dans les classes du Centre d’éducation des adultes des Portages-de-l’Outaouais, où les cours se donnent en présentiel. « Le cours magistral, c’est le même. Ce qui n’existe plus, c’est tout ce qu’il y avait à côté », explique la directrice, Nadia Corneau. Les sorties pour découvrir les noms des rues, se familiariser avec les autobus, la découverte des musées : tout est arrêté. « Il n’y a plus d’activités sociales. »

« Mais le moral est quand même bon, affirme-t-elle, parce qu’ils n’ont pas la même vision que nous. Ils veulent apprendre. Ils veulent avancer. Ils ont déjà vécu dans des conditions difficiles. Ils ne se plaignent pas. »

Certains arrivent pourtant au pays sans aucune scolarité. À la barrière de la langue et au fossé culturel s’ajoute alors la fracture numérique. « Pour certains, c’est un départ à zéro », souligne Sandratra Ranaivoarivelo, responsable de la francisation au cégep de Trois-Rivières. Cependant, les centres de services fournissent parfois l’accès à des ordinateurs et, au final, l’expérience peut s’avérer positive, selon Mme Ranaivoarivelo. En se familiarisant avec les possibilités d’Internet, « [les nouveaux arrivants] acquièrent une nouvelle autonomie, quelque chose qu’on n’a pas vu avant ».

Les étudiants doivent être considérés au cas par cas, ajoute Catherine Maynard, qui enseigne aux futurs professeurs de français comme langue seconde. « À l’école, que ce soient des enfants, des adolescents ou des adultes, il faut qu’on les reconnaisse comme des personnes pleines qui vont bâtir sur ce qu’elles ont déjà, et non comme des verres vides qu’on remplit. »

Les jeunes aussi

Pour les enfants et les adolescents, le confinement pourrait retarder l’entrée sur le marché du travail. « [Les jeunes] ont besoin d’être dans un milieu avec beaucoup de français autour d’eux », affirme Catherine Maynard.

« Quand les élèves sont pris chez eux, qu’ils ne peuvent socialiser à l’extérieur, ils n’ont pas cette possibilité de continuer leur apprentissage parce qu’ils n’ont pas l’exposition au français qui est nécessaire. Là, il faut qu’on se pose des questions. Ces élèves-là sont susceptibles d’accumuler un retard qui leur nuit. Si on pense à des élèves qui arrivent [au Québec] à l’adolescence, un peu tard, chaque année de plus à l’école, c’est une année de moins sur le marché du travail. »

Une des voies pour rattraper ce retard consisterait à impliquer davantage les familles allophones. « Ce n’est pas parce que les parents ne parlent pas français qu’ils ne peuvent pas aider leurs enfants. » Selon la professeure, la « clé » d’une francisation réussie pour les jeunes repose dans une solide connaissance de leur propre langue maternelle. « C’est là-dessus qu’ils s’appuient pour apprendre le reste. »

« Je crois que les immigrants viennent ici avec le désir d’apprendre la langue pour communiquer, mais, nous aussi, on a comme mission de leur donner l’envie d’apprendre », conclut-elle. Selon le gouvernement du Québec, l’attrait des immigrants pour la francisation ne cesse en effet d’augmenter. Par rapport à l’année scolaire 2018-2019, les demandes d’inscription ont augmenté cette année de 15 %. Le taux de réussite des cours de francisation s’élève à plus de 70 %.

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