La Couronne taille Salvail en pièces

Éric Salvail
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Éric Salvail

Éric Salvail a « menti » à la Cour pour se « donner une image positive » à travers un témoignage « rempli d’incohérences et de contradictions », a soutenu jeudi matin la procureure de la Couronne, qui s’est appliquée à tailler en pièces la crédibilité et la fiabilité de l’ancien animateur et producteur.

La première partie de la plaidoirie d’Amélie Rivard a été livrée comme un feu roulant : 90 minutes pour prouver au juge Alexandre Dalmau que « le témoignage d’Éric Salvail doit être rejeté dans sa totalité, et que rien de ce qu’il a dit ne doit être retenu comme étant crédible ».

Partant de là, l’avocate a tenté de démonter chaque élément du témoignage de M. Salvail — de même que le cœur de la plaidoirie offerte mercredi par l’avocat Michel Massicotte, selon qui les événements dont son client est accusé ne se sont jamais produits.

Mme Rivard a noté qu’Éric Salvail « s’est présenté en Cour avec un récit très posé, organisé, très précis, et n’a démontré aucune hésitation. Il était très déterminé dans ses réponses au soutien de sa défense — à savoir qu’il n’aurait pas pu, physiquement et temporellement [commettre les gestes], que c’était impossible d’après le genre de personne qu’il est ».

Or, dit-elle, la preuve affirme le contraire sur tous ces éléments.

Emploi

D’une part, elle a mis en lumière le fait que M. Salvail avait bel et bien un lien d’emploi à Radio-Canada (où le plaignant, Donald Duguay, affirme avoir été harcelé et agressé) durant toute la période couverte par les accusations de harcèlement, d’agression sexuelle et de séquestration.

La procureure Rivard a noté qu’il a fallu qu’elle soutire ces informations à M. Salvail en contre-interrogatoire, parce qu’il affirmait le contraire en se basant sur son dossier d’employé de la société d’État. « Son témoignage a évolué », a-t-elle souligné au juge.

Ainsi, le fait qu’il a travaillé comme salarié jusqu’au 13 août 1993, qu’il avait à fréquenter la tour de Radio-Canada dans la période entourant l’agression sexuelle alléguée (qui aurait été commise le 29 octobre 1993), et aussi qu’il n’y avait pas de contrôle de sécurité formel à Radio-Canada « contredit le pilier de sa défense, soit l’impossibilité physique » d’être là, a fait valoir Amélie Rivard.

Elle a aussi affirmé que même si les deux hommes n’étaient pas toujours rattachés exactement au même département durant la période visée, ils ont bel et bien eu à se côtoyer. Que M. Salvail dise qu’il n’a pas travaillé avec Donald Duguay est « faux et erroné », a-t-elle dit.

« Force est de constater qu’il y a eu d’innombrables possibilités et occasions de se livrer aux gestes » qu’on lui reproche, et « aucune impossibilité d’être sur les lieux », a-t-elle soutenu.

La crédibilité de Salvail

D’autre part, la procureure est longuement revenue sur les affirmations d’Éric Salvail voulant qu’il n’agresse pas des gens dans la vie — et qu’il n’aurait donc pas pu commettre les gestes qu’on lui reproche. Sur cet élément, elle estime qu’il a menti à la Cour, et que c’est un élément central dans l’évaluation de sa crédibilité.

Elle a rappelé que M. Salvail avait de lui-même reconnu plusieurs choses dans une publication publiée sur Facebook au lendemain des premières allégations le concernant. « Dans cette lettre, il dit avoir pris la pleine mesure de ses comportements problématiques et du tort qu’il a pu causer. Il admet ça. […] C’est sa réponse aux allégations, c’est en son nom. »

Mais « malgré les admissions de [sa] lettre, quand il témoigne devant la Cour, il nous dit que ses agissements ont toujours été corrects, qu’il n’a jamais franchi la ligne. Il ne s’approprie aucun comportement problématique ».

Selon elle, cette portion de son témoignage est ainsi « cousue de fil blanc ».

Dans la foulée, Amélie Rivard est aussi revenue sur la teneur des trois témoignages déposés en contre-preuve lundi. Ils ont décrit un homme qui fait de l’exhibitionnisme, des propositions indécentes et insistantes, ou encore des attouchements. La procureure estime que ces témoignages confrontent directement la prétention d’Éric Salvail selon laquelle il n’a jamais franchi la « ligne » séparant l’humour du harcèlement ou de l’agression — ou qu’il réservait à des proches des gestes comme donner une tape sur les fesses.

« Saisir les fesses d’un inconnu, mettre sa main dans la culotte de quelqu’un, sur sa craque de fesses, ce sont des gestes très intrusifs » qui constituent des agressions, a-t-elle souligné.

La crédibilité de Duguay

Mercredi, l’avocat d’Éric Salvail a plaidé que Donald Duguay était à la fois non crédible et non fiable, en établissant dans son témoignage des « carences de tout ordre » qui soulèvent « plus que le doute raisonnable ». Jeudi, la Couronne a au contraire affirmé au juge Dalmau que le témoignage de M. Duguay était « crédible et sincère, fiable à tous les niveaux ».

Elle a reconnu que des « nuances, des contradictions et certaines irrégularités sont apparues » dans le récit de M. Duguay. Mais selon la poursuite, il s’agit de « détails périphériques », principalement temporels, des « distinctions qui ne devraient pas avoir un impact majeur sur la crédibilité et la fiabilité » globale du plaignant.

« Le cœur [du récit] a été maintenu de A à Z », affirme Amélie Rivard. « Les nuances soulevées sont des angles, des distances » entre les objets dans la pièce où l’agression et la séquestration auraient eu lieu. Des éléments « quasi inévitables vu le passage du temps », a-t-elle dit.

#MeToo et Salvail

La procureure de la Couronne s’est par ailleurs étonnée de certains arguments soulevés mercredi par la défense. « On est en 2020. La vague #MeToo a frappé il y a une couple d’années », a-t-elle rappelé avant de souligner qu’il ne faut « pas essayer de rationaliser la réaction » d’une victime.

Par exemple : la décision de Donald Duguay de se laver les mains avant de sortir de l’endroit où Éric Salvail l’aurait agressé. De même : le fait qu’il ne se soit pas défendu adéquatement, ou qu’il aurait pu tasser Éric Salvail s’il l’avait voulu. La défense « lui reproche d’être demeuré passif : ça n’a plus cours aujourd’hui pour évaluer la crédibilité d’un témoin ».

Le consentement, a-t-elle poursuivi, « ce n’est pas de dire : “y avait juste à me tasser”. On n’a pas à se rendre là. Une agression est commise à partir du moment où il y a un contact sexuel non désiré avec absence de consentement préalable ».

L’avocat d’Éric Salvail, Michel Massicotte, exercera cet après-midi son droit de réplique à la plaidoirie de la Couronne. Le procès devrait se conclure en fin de journée.

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