Salvail ne respectait pas la «ligne», disent trois témoins

L’ex-animateur Éric Salvail fait face à des accusations de harcèlement, d’agression sexuelle et de séquestration pour des faits qui seraient survenus en 1993.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne L’ex-animateur Éric Salvail fait face à des accusations de harcèlement, d’agression sexuelle et de séquestration pour des faits qui seraient survenus en 1993.

Exhibitionnisme, propositions indécentes et insistantes, attouchements : contrairement à ce qu’il a affirmé en février, l’ex-animateur Éric Salvail franchissait souvent la « ligne » qui sépare l’humour du harcèlement ou de l’agression, affirment sous serment trois nouveaux témoins à son procès.

« De le voir nier en bloc, [dire] qu’il n’a jamais dépassé la ligne, ça m’a beaucoup, beaucoup agacé », indique d’entrée de jeu dans sa déclaration à la police le premier témoin. Aucun des trois ne peut être nommé. Ils ont tous fait des dépositions à la police en mars, après avoir entendu l’interrogatoire et le contre-interrogatoire d’Éric Salvail.

Le deuxième témoin a justifié sa démarche de la même manière. « Les arguments qu’il a exposés, je trouve qu’il s’en sort facilement. C’est l’impression que ça donne. Ce n’est pas vrai qu’il est blanc comme neige. Il a un côté exhibitionniste [qui donne dans la] grossière indécence. »

« Je n’ai pas de plainte à porter par rapport au personnage, ajoutait celui qui a côtoyé Éric Salvail pendant plusieurs années et dans plusieurs productions. Par contre, il a une façon de faire qui semble plus répandue que ce qu’il a laissé entendre. »

Les événements décrits par les témoins de lundi vont des commentaires indécents (sur leur « beau petit cul », ou son envie de leur faire des fellations) à des agressions physiques (M. Salvail aurait touché les testicules d’un des témoins en insérant sa main dans son pantalon alors qu’il avait le dos tourné), en passant par l’exhibition de son pénis dans un corridor de TVA.

La défense ayant renoncé à contre-interroger ces trois témoins, leurs déclarations au Service de police de la Ville de Montréal ont pu être déposées en preuve (audio) lundi matin.

Contre-preuve

En septembre, le juge Alexandre Dalmau avait accordé à la Couronne la rare permission de pouvoir déposer une contre-preuve au procès de M. Salvail, qui fait face à des accusations de harcèlement, d’agression sexuelle et de séquestration pour des faits qui seraient survenus en 1993.

« Empêcher la poursuivante de présenter [ces nouveaux témoignages] pourrait amener le Tribunal à prononcer l’acquittement de l’accusé en se basant en partie sur une distorsion de la réalité », avait noté M. Dalmau.

La Couronne avait plaidé qu’Éric Salvail avait de lui-même mis sa personnalité en jeu dans sa défense. C’est donc pour attaquer la crédibilité de l’accusé qu’elle souhaitait entendre de nouveaux témoins.

En février, Éric Salvail avait reconnu qu’il était le type de personne à faire des commentaires à caractère sexuel, tout en soutenant qu’il l’a toujours fait dans un contexte humoristique. C’est lui qui avait parlé de la « ligne entre des commentaires pour s’amuser et être drôle devant tout le monde, et la ligne où on tombe dans ce dont on parle [dans ce procès] : harcèlement, agression ». La procureure Amélie Rivard lui avait demandé s’il considérait avoir déjà franchi cette ligne : « Pour moi, non. »

« Comme un koala »

Les nouveaux témoins ne situent visiblement pas la ligne au même endroit que l’ancien producteur et animateur. « Il a franchi la ligne, dit le premier témoin, il m’a envahi physiquement. Ce n’était pas un hug [une étreinte] : on ne fait pas un hug à quelqu’un par-derrière en se frottant dessus. »

Dans sa déposition, il raconte s’être fait faire des commentaires déplacés (« j’imagine que t’as un beau pénis ») lors de son premier jour de travail dans la même équipe qu’Éric Salvail, en 2003. « Il faut se mettre dans le contexte de l’époque : j’ai 23 ans, tout le monde autour trouve ça drôle, c’est quoi cet énergumène-là ? Je ne me sentais pas agressé : j’étais juste… quessé ça ? »

Plus tard, M. Salvail lui a « lancé un pénis en plastique dans la face », en se saisissant d’objets ayant servi pour le tournage d’une émission. Il serait allé plus loin un soir où le témoin était seul dans un bureau, penché vers l’avant, en train de participer à deux conversations téléphoniques en même temps. « Il m’a saisi comme un koala », dit-il aux policiers.

« Il m’a saisi par-derrière et s’est frotté contre moi, je sentais son souffle dans mon cou. Ça a été trop pour moi : j’ai déposé les téléphones, je me suis reviré, et je l’ai poussé violemment. J’ai dit : “lâche-moi, grosse crisse de guédaille, je travaille, tu me déranges”. Et il a eu peur. »

« Si j’étais gai, tu ne serais pas mon genre »

Le deuxième témoin a dû aller prendre un café avec Éric Salvail pour lui expliquer que : « Si j’étais gai, tu ne serais pas mon genre, alors calme-toi les gros nerfs. » Toutefois, M. Salvail aurait continué de lui proposer une fellation, et de souligner régulièrement à quel point il lui plaisait.

Le témoin dit aux policiers que le milieu dans lequel les deux travaillaient permettait une liberté de parole peut-être plus grande qu’ailleurs. Mais ce contexte à ses limites : il a notamment dû avertir la production d’En mode Salvail [produite et animée par l’accusé] des malaises qu’il provoquait autour de lui. Il a aussi « pris l’habitude de lui donner des coups dans les côtes avec deux doigts » pour qu’Éric Salvail le lâche quand il se faisait trop insistant.

De manière générale, il a qualifié ce genre d’agissements « d’habituel, mais pas systématique » chez Éric Salvail.

Les pantalons baissés

Le troisième témoin a pour sa part relaté un événement survenu en 2002, au quatrième étage de la station TVA. « J’étais en train [d’imprimer des documents], je n’ai rien vu venir, mais quelqu’un a rentré sa main dans ma culotte, a eu le temps de descendre très loin, jusqu’à toucher mes testicules. C’était intense comme mouvement. Je me suis retourné, l’ai repoussé, puis j’ai dit : “qu’est-ce que tu fais là ?”»

Cette personne dit être alors partie dans le corridor pour prendre l’ascenseur, mais a remarqué qu’Éric Salvail la suivait. « Il a baissé ses culottes pour m’exhiber son pénis… J’étais rendu assez loin, je riais de malaise. » Il a décrit en détail aux policiers la constitution génitale de l’accusé.

Dans sa déposition, le deuxième témoin — qui est celui qui a le mieux connu Éric Salvail — s’est demandé si « on n’a pas contribué à créer le monstre », en parlant de ceux qui ont travaillé directement avec lui. « Ce qui est particulier dans le cas de Salvail, c’est que les gens ont célébré ça. C’est pour ça qu’il est devenu un bon animateur. Il faisait des choses que personne n’ose faire. Mais quand il avait une idée en tête, il allait jusqu’au harcèlement. Mais ça, les gens ne l’ont pas condamné : ils l’ont célébré : donc je pense qu’on n’est pas tout à fait innocents face à ça. »

L’avocat de M. Salvail, Michel Massicote, présentera sa plaidoirie mercredi. La Couronne suivra jeudi.

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