Leçons de la calamiteuse époque de la peste noire

On dit que le XIVe siècle est calamiteux parce que la peste s’ajoute à des famines, des crises économiques répétées, la guerre de Cent Ans qui fauche aussi son lot de personnes, explique la professeure Geneviève Dumas. Sur l’illustration, des gens enterrent des victimes de la peste noire, à Tournai, en Belgique.
Illustration: Pierart dou Tielt (FL. 1340-1360) On dit que le XIVe siècle est calamiteux parce que la peste s’ajoute à des famines, des crises économiques répétées, la guerre de Cent Ans qui fauche aussi son lot de personnes, explique la professeure Geneviève Dumas. Sur l’illustration, des gens enterrent des victimes de la peste noire, à Tournai, en Belgique.

Comparaison n’est pas raison ? Et pourtant. Après un premier article sur la longue préhistoire du confinement, en voici un sur les réactions à la peste au XIVe siècle pour finalement encore un peu parler de notre propre rapport à l’épidémie de coronavirus.

La propagation de la peste noire, horrible mal capable de tuer en quelques jours, voire quelques heures, est attestée en Chine (tiens, tiens…) au début des années 1330. Le grand commerce de la mondialisation sans le nom la transporte jusqu’aux rives de la mer Noire, vers 1346. Les galères soupçonnées d’avoir infecté l’Europe atteignent Marseille en novembre 1347. L’année suivante, le fléau atteint Rome, Florence, Toulouse, Carcassonne et Montpellier. Chaque fois, la faucheuse noire emporte le tiers de la population, voire sa moitié et plus encore.

« Si on s’intéresse à l’histoire du Moyen Âge, on ne peut pas faire l’économie de la peste : c’est l’événement majeur qui affecte tout le monde connu », résume Geneviève Dumas, professeure à l’Université de Sherbrooke.

Notre modernité avancée fait face à une catastrophe aux répercussions plus ou moins semblables. Ou est-ce bien le cas ? Peut-on oser des rapprochements et des concordances des temps entre ce monde disparu et le nôtre ? Peut-on par exemple faire des liens entre l’ancienne chasse aux boucs émissaires et la prolifération actuelle des théories du complot ? Peut-on comparer les stratégies de survie, la fuite ou l’isolement ?

Amazon Prime diffuse actuellement la série The Black Death, animée par la professeure américaine Dorsey Amstrong. La reprise fait un tabac. Dans une entrevue publiée dimanche dans The Guardian, l’historienne de la littérature médiévale trace de nombreux parallèles avec notre propre pandémie en mettant l’accent sur la « désurbanisation » et les émeutes sociales. De même, The Washington Post a récemment visité l’Italie de la COVID en se laissant guider par des nouvelles du Décaméron, écrit par Boccace entre 1349 et 1353, là encore pour montrer la synchronicité des réactions aux catastrophes.

Si on s’intéresse à l’histoire du Moyen Âge, on ne peut pas faire l’économie de la peste : c’est l’événement majeur qui affecte tout le monde connu 

 

La professeure Dumas, elle, répète ce qu’elle dit constamment à ses étudiants : il faut se méfier des rapprochements simplistes entre deux univers très différents.

Elle propose tout de même de s’inspirer de la « sociologie de la catastrophe » de la Française Gaëlle Clavandier pour se demander si la réaction par rapport à des morts collectives en masse ne reste pas à peu près la même partout, tout le temps. Selon ce schéma, après le choc initial, les survivants doivent trouver des explications (à l’aide de la science ou des théories du complot, par exemple) et puis nommer la rupture de la normalité (confinement, déconfinement, tout le nouveau vocabulaire des « covidiomes »).

« Nous sommes faits pour faire sens et trouver des explications, avec les experts ou par la rumeur, dit-elle. Si on veut identifier des invariants, il faut s’arrêter à cette recherche de sens et de causes, à l’époque et encore aujourd’hui. Mais pour le reste, on est dans des cas spécifiques. »

Un effet de sidération

Ah bon. Allons y voir. Mme Dumas est une spécialiste de l’histoire des sciences, des techniques et de la médecine en particulier dans le cadre plus large de l’histoire de la transmission des savoirs et des connaissances autour de la Méditerranée au Moyen Âge. Sa thèse de doctorat portait sur Montpellier, une des plaques tournantes de ces échanges, notamment avec la civilisation arabe.

L’université de la ville, fondée en 1289, était une des plus réputées du monde médiéval. Sa faculté de médecine célèbre cette année son 800e anniversaire. L’établissement s’est donc retrouvé au premier front quand le mal a frappé au milieu du XIVe siècle.

« Ce premier épisode de peste n’a laissé à peu près aucun témoignage, ce qui est assez particulier, explique Mme Dumas, qui a beaucoup utilisé les actes notariés de l’époque. Nous n’avons presque rien à dire sur les années cruciales de 1348-1350. »

Après avoir constaté le même silence bruissant dans la première étude sociosanitaire de la peste durant cette période, l’historienne Élisabeth Carpentier, de l’Université de Poitiers (Une ville devant la peste, Orvieto et la peste noire de 1348), a parlé d’« effet de sidération ». Le concept décrit l’aphasie qui suit le brutal choc initial.

« L’effet de sidération est le même à Montpellier comme partout, raconte sa collègue québécoise. Tout ce qu’on retrouve en 1348 dans la chronique urbaine, c’est la mention de ce qui est appelé l’année de la mortalité, avec la litanie des douze consuls emportés par la maladie, remplacés par douze autres décédés, remplacés par six autres morts à leur tour… »

Il y aura bien d’autres vagues létales. La cité surnommée « la surdouée » va devoir composer avec la peste jusqu’en 1720, avec des éclosions aux 8 à 13 ans.

La peste frappe à nouveau Montpellier en 1360. Cette seconde vague déclenche des témoignages, particulièrement dans les archives des notaires. Ce qui permet sept siècles et demi plus tard de tirer quelques observations générales sur la manière de réagir à la catastrophe, là encore avec la tentation de rapprochements et de contrastes.

Religion. « C’est difficile de faire des parallèles avec aujourd’hui parce qu’à l’époque, la société vit dans un cadre hautement clérical, dit l’historienne. La peste est vue comme un châtiment divin. Dieu punit l’humanité peccamineuse. On fait donc des processions pour en appeler à la Vierge Marie, patronne de Montpellier. »

Sciences. La peste est attribuée à la contamination de l’air, aux miasmes, selon des thèses antiques qui vont perdurer jusqu’au développement des théories hygiénistes au XIXe siècle. « Si on n’a pas compris l’infection par un pathogène, on comprend très bien la contagion. »

Explications. La population affectée développe ses propres explications à base de rumeurs, à commencer par celle que les juifs ou les lépreux ont empoisonné les puits. Des hordes de flagellants défilent. Certains habitants sont pris d’hystérie collective et de manies dansantes.

Protections. Les plus riches quittent la ville et se réfugient à la campagne, suivant les conseils des médecins. Un dicton recommande alors : Pars vite et reviens tard (Fred Vargas, par ailleurs archéozoologue, a choisi ce titre pour un de ses romans policiers).

Santé publique. « Le bien commun est pris en compte, dit Mme Dumas. La peste a été une impulsion majeure dans le développement de ce qu’on appelle la santé publique. » Les politiques sanitaires sont mises en place par les villes qui prennent en charge les hôpitaux. À Montpellier, on finit par réquisitionner les chambres du bordel.

Isolement. Comme ailleurs en Italie, en Espagne, en Angleterre, des « inspecteurs » parcourent les rues pour isoler les pestiférés des personnes saines. C’est un embryon de la quarantaine. Le consulat qui administre Montpellier interdit les rassemblements et la promiscuité, ce qui entre en contradiction avec les rites religieux. « En 1494, pendant un autre épisode de peste, les consuls interdisent les rassemblements, mais les étudiants en médecine tiennent à leur carnaval et refusent de se plier aux règles qu’ils recommandent eux-mêmes, raconte l’historienne. Ils font leur party, causent une émeute et un incendie détruit le collège des médecins. »

Un siècle calamiteux

La pandémie médiévale a bouleversé le monde. Elle a joué un rôle dans la chute de la dynastie Yuan, en Chine, et affaiblit encore plus l’Empire byzantin. Qui sait à quel point la COVID va ébranler le nôtre ?

« Le tournant du XVe siècle a vu naître beaucoup de choses de notre société à nous, dit la professeure Geneviève Dumas. Des schémas apparaissent et demeurent, dont le capitalisme et la santé publique. Dans les cas de la santé publique, la peste a des effets majeurs. On passe d’une médecine individuelle à une médecine plus collective. »

L’ambiance générale entre 1350 et 1450 reste tout de même morose. « C’est le revers de fortune, explique la médiéviste. On dit que le XIVe siècle est calamiteux parce que la peste s’ajoute à des famines, des crises économiques répétées, la guerre de Cent Ans qui fauche aussi son lot de personnes. La période est difficile et les sources le soulignent. »

Les sources

Les actes notariés fournissent beaucoup de renseignements. Les premiers épluchés par la professeure québécoise Geneviève Dumas, historienne de la médecine à Montpellier, date de 1292. Son enquête s’arrête en 1516 avec l’arrivée du protestantisme.

« Ce sont les sources les plus riches et souvent les plus fiables, explique-t-elle. À cette époque, on ne fait à peu près rien sans passer chez le notaire. Même la vente d’un chapon peut être enregistrée. On assiste en fait à une explosion de l’écrit dans la vie de tous les jours. »

Mme Dumas a aussi utilisé les chroniques urbaines et, bien sûr, les traités de médecine. Les archives de Montpellier ont conservé environ 25 ouvrages médicaux de l’époque. Une étude allemande du XIXe siècle a identifié autour de 150 traités médiévaux sur la peste.

Dans son propre ouvrage de 1363, consacré à sa « chère école de Montpellier », le médecin Guy de Chauliac (« le père de la chirurgie ») fait une des premières descriptions « cliniques » de la maladie. Il l’identifie comme une nouvelle maladie qui atteint tout le monde, sans distinction, « ce qu’on appelle aujourd’hui une pandémie », dit l’historienne de l’Université de Sherbrooke.

La paléomicrobiologie a très récemment retrouvé des traces du bacille yersinia pestis dans la pulpe dentaire de squelettes de cette époque. La professeure Dumas s’est intéressée récemment aux livres comptables de Montpellier, des pages tellement vieillies qu’elle a dû les photographier sous rayons ultraviolets pour faire ressortir les écritures. Dans tous les textes conservés, les clercs employaient le latin et les langues vernaculaires comme le français en gestation.

Stéphane Baillargeon


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