L’humanité en marche vers son confinement

La perspective préhistorique permet de comprendre le rapport aux pandémies de l’humanité plus ou moins cloîtrée, plus ou moins en relations, estime l’archéologue français Jean-Paul Demoule. Sur la photo, des habitants confinés dans la ville de Rabat, au Maroc.
Photo: Fadel Senna Agence France-Presse La perspective préhistorique permet de comprendre le rapport aux pandémies de l’humanité plus ou moins cloîtrée, plus ou moins en relations, estime l’archéologue français Jean-Paul Demoule. Sur la photo, des habitants confinés dans la ville de Rabat, au Maroc.

La longue durée offre des perspectives éclairantes et parfois déstabilisantes sur les conditions actuelles d’existence en temps de pandémie. Ce premier de deux textes décrit l’histoire de l’humanité comme celle de son confinement progressif.

Des empreintes de pas vieilles de 10 000 ans dans le parc national de White Sands au Nouveau-Mexique ont été récemment analysées scientifiquement. L’étonnant parcours fossilisé étendu sur 1,5 km comprend 427 traces d’un adulte et parfois d’un enfant, porté pour une portion de la randonnée. Les deux humains se déplacent rapidement, sur un terrain boueux, peut-être en raison de la présence de plusieurs animaux sauvages dans leur entourage, dont un mammouth et un paresseux géant, qui ont aussi laissé des marques sur le terrain.

Cet instantané figé de la vie au pléistocène pourrait servir de concentré symbolique de l’existence humaine faite pour sa très, très grande part de déplacements, d’errances, de fuites et d’explorations.

En réfléchissant à cette réalité de l’humain en marche, presque toujours en marche, en l’opposant à notre confinement actuel, l’archéologue français Jean-Paul Demoule est arrivé à cette conclusion bien paradoxale : malgré la mondialisation, l’histoire de l’aventure de l’humanité sur le très long terme est bel et bien celle de sa sédentarisation progressive.

« Le confinement, ce n’est pas comme un accident de l’histoire, résume le professeur de protohistoire de l’Université Panthéon-Sorbonne en entrevue. Les sociétés humaines depuis les origines se nourrissent de chasse, de pêche et de cueillettes. Pendant 99 % de l’histoire humaine, nous avons été mobiles à l’intérieur d’un territoire, en parcourant parfois plusieurs dizaines de kilomètres par jour pour acquérir la nourriture. »

La pandémie a enfermé (ou tout comme) le professeur Demoule chez-lui, à Arles, dans le sud de la France, où Le Devoir l’a joint en visiophonie. C’est là qu’il a écritPré-histoires du confinement, no 35 de la série des Tracts de crise (daté du 6 avril 2020 à 20 h précisément) de la maison Gallimard, offert en ligne et gratuitement.

Il y explique que la conquête de la planète par l’espèce humaine s’est faite en deux étapes : l’homo erectus est sorti d’Afrique il y a deux millions d’années puis l’homo sapiens (« vous et moi ») il y a environ 150 000 ou 200 000 ans. « À chaque génération, des individus sont allés un peu plus loin, dit le préhistorien. Les homo sapiens sont arrivés en Australie il y a 60 000 ans, soit à peu près 20 000 ans avant d’entrer en Europe. »

Archéologie des épidémies

La grande révolution de la sédentarisation, celle dont nous sommes encore tributaires, commence il y a environ 10 000 à 12 000 ans, pendant l’actuelle période interglaciaire. Nos ancêtres ont alors domestiqué animaux et plantes, inventé l’architecture, accumulé des surplus et généralisé la guerre pour piller les voisins.

« Nous avons commencé à nous confiner dans des maisons en dur, en terre, en bois ou en pierre, explique le savant. Des maisons ont formé des villages, puis des villes. Les déplacements ont cessé ou presque, se limitant à quelques zones de proximité pour soigner les bêtes ou aller aux champs. »

En plus, l’humanité ne s’est pas confinée seule. Elle a enfermé auprès d’elles des bêtes qu’elle élève pour la nourriture, le travail ou la bonne compagnie.

« Les loups sont transformés en chiens, petits caniches ou gros Saint-Bernard, dit le professeur. En fait, il ne reste presque plus de nature sauvage maintenant. Ce qui reste, les réserves ou les parcs nationaux, est entretenu par les humains. En restreignant le monde sauvage, on se rapproche d’espèces qui nous transmettent des maladies, par exemple des chauves-souris, si c’est bien elles qui nous ont transmis le coronavirus. »

La perspective préhistorique permet donc aussi de comprendre le rapport aux pandémies de l’humanité plus ou moins cloîtrée, plus ou moins en relations. Les humains d’il y a très longtemps sont un ou deux millions sur la Terre, pas plus. Ils vivent en petits groupes. Quand un mal s’abat sur un clan isolé, l’épidémie ne s’étend pas.

« La naissance des épidémies dévastatrices, la notion même d’épidémie, est indissociable de l’apparition des villes et des villages, dit M. Demoule. Les humains sédentaires sont plus nombreux et fréquentent des animaux, soit des animaux domestiques, soit des animaux qu’on appelle commensaux, comme le rat qui a des puces apportant la peste ou les moutons donnant la brucellose »

Arrêt sur une révolution

Les spécialistes parlent de la révolution du néolithique pour décrire cette période charnière entre nos ancêtres en mouvement et nos ancêtres arrêtés. Le professeur Demoule vient de publier Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire (Hachette) sur cette rupture fondatrice. Pour lui, la révolution industrielle puis celle de l’informatique viennent de là.

La naissance des épidémies dévastatrices, la notion même d’épidémie, est indissociable de l’apparition des villes et des villages

 

« Le néolithique fait exploser la démographie humaine, dit-il. Les premières villes apparaissent vers 3500 avant notre ère au Proche-Orient. Dans les villes, on se déplace encore moins. Les marchandises sont livrées et il suffit de sortir de chez soi pour acheter la nourriture. Les habitants ne se déplacent plus que dans le périmètre des cités, sauf en de rares occasions. Cet enfermement s’accroît même au fil des inventions. L’écriture permet de communiquer sans se déplacer et, depuis le XIXe siècle, les messages sont télétransportés, d’abord avec le télégramme, maintenant avec Internet. »

Le contre-argument de la mondialisation croissante des derniers siècles ne le démonte pas plus. « On se dit le chemin de fer, le tourisme de masse, c’est le contraire du confinement, conclut-il. Moi, j’observe une tendance et je dis que, globalement, on retrouve ce confinement progressif. Les marchandises ? Elles circulent, d’accord, mais il suffit de quelques dizaines de personnes pour manipuler des porte-conteneurs et les colis arrivent de plus en plus directement chez vous. Le tourisme ? Plus de la moitié ne part jamais en vacances, et la technique comme la réalité virtuelle vont nous faire voyager sans bouger. La guerre ? Elle se fait à distance elle aussi avec des satellites, des missiles et des drones. »

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