À Joliette, le fossé culturel reste à combler

Jennifer Brazeau, directrice du Centre d’amitié autochtone de Lanaudière (CAAL)
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Jennifer Brazeau, directrice du Centre d’amitié autochtone de Lanaudière (CAAL)

Un mois après le drame qui a ébranlé tout le Québec, la famille de Joyce Echaquan ne connaît toujours pas la cause de son décès.

L’avocat de la famille, Jean-François Bertrand, soutient qu’« un complément d’enquête a été demandé ». Du côté du bureau du coroner, chargé de l’enquête publique, celui-ci confirme être toujours « en attente des résultats des examens et des analyses ordonnés par le coroner chargé de l’investigation ».

« La famille continue de vivre son deuil avec beaucoup de courage et de force malgré la tristesse qui les accable », souligne Me Bertrand. Avant de déposer une poursuite contre l’hôpital de Joliette — où Joyce Echaquan est morte le 28 septembre sous les insultes racistes de membres du personnel médical — celui-ci dit vouloir attendre de lire les conclusions du rapport de l’enquête publique du coroner. « Il y a une prescription de trois ans pour déposer une poursuite », rappelle-t-il.

Depuis le drame qui a mis en lumière le racisme et la discrimination dont sont victimes les Autochtones dans le réseau de la santé, le CISSS de Lanaudière — qui chapeaute l’hôpital de Joliette — n’a eu presqu’aucun contact avec le conseil de bande de Manawan, d’où était originaire Joyce Echaquan, et le Centre d’amitié autochtone de Lanaudière.

Paul-Émile Ottawa, chef du Conseil des Attikameks de Manawan, dit avoir rompu toute communication avec le CISSS après avoir eu une brève conversation avec le p.-d.g. du CISSS, Daniel Castonguay, dans les jours ayant suivi le drame. « Le conseil considère que le p.-d.g. n’est plus un interlocuteur valable, car il a failli dans ses obligations en ne donnant pas suite au rapport de la commission Viens [qui aborde directement les questions de discrimination à l’hôpital de Joliette] », fait-il valoir. Le chef dit d’ailleurs avoir envoyé une lettre mardi au ministre de la Santé, Christian Dubé, réclamant le départ de Daniel Castonguay.

Depuis le décès de Joyce Echaquan, Jennifer Brazeau, directrice du Centre d’amitié autochtone de Lanaudière (CAAL), sis à Joliette, déplore également le fait de ne pas avoir eu de liens avec le CISSS de Lanaudière. « Depuis son décès, le CISSS ne m’a pas contactée. […] On est le seul fournisseur de services pour les Autochtones dans Lanaudière ; donc, ça ferait du sens qu’on ait un partenariat assez étroit entre nos organisations », souffle-t-elle.

Une clinique sans équipement

Mardi après-midi, une clinique de proximité installée directement dans le CAAL a ouvert ses portes. Un projet visant à offrir des soins de santé culturellement sécuritaires aux Attikameks, mais qui n’a pu bénéficier d’un soutien optimal de la part du CISSS, déplore Jennifer Brazeau.

La clinique a commencé à recevoir des patients, mais celle-ci ne détient aucun équipement. « On s’est acheté nous-mêmes une table de massage à la place de la table d’examen qu’on a demandée au CISSS », se désole-t-elle. La table d’examen n’est jamais arrivée, tout comme l’infirmière que le CAAL souhaitait avoir sur place deux jours par semaine pour offrir des soins à la communauté.

Seul un médecin sera dépêché sur les lieux. Jennifer Brazeau avait demandé qu’il soit présent à la clinique une journée par semaine. C’est finalement deux après-midi par mois que le docteur Samuel Boudreault se déplacera dans les locaux du CAAL, apportant avec lui sa trousse.

« Si ce n’était pas du bon partenariat qu’on a avec le Groupe de médecine de famille universitaire du nord de Lanaudière [auquel est rattaché le médecin] et du docteur Boudreault, on n’aurait pas de clinique. »

Il y avait pourtant « urgence » d’agir. Un mot que Jennifer Brazeau avait prononcé avant même la publication de la vidéo de Joyce Echaquan qui a ouvert les yeux du Québec. « Les Attikameks se sentaient déjà jugés, discriminés dans le réseau. » Le projet de clinique de proximité du CAAL était ainsi sur la table avant l’événement tragique.

Pour obtenir un rendez-vous avec le CISSS, le CAAL dit avoir dû frapper à la porte pendant des mois avant d’obtenir en juin une rencontre avec le p.-d.g. adjoint. Selon Mme Brazeau, celui-ci s’était engagé verbalement à fournir des ressources pour la clinique. Mais depuis, aucun suivi n’a été effectué.

Selon la directrice du CAAL, ce qui manque cruellement, c’est une volonté d’établir une relation d’égal à égal. « Je ne me sens pas écoutée. […] Je n’ai pas de canaux clairs de communication avec le CISSS. C’est eux qui devraient venir vers nous en ce moment. C’est pas à moi de leur courir après. C’est leur job de rebâtir le sentiment de confiance envers leur institution. »

Des cliniques de proximité existent dans d’autres Centres d’amitié autochtones de la province, à Val-d’Or et à La Tuque. Selon Mme Brazeau, des ressources y sont fournies par les CISSS. « Si on veut réellement améliorer les conditions de vie et les conditions de santé des membres de la communauté, il faut qu’on ait des ressources pour le faire, sinon on est toujours en train de gérer des crises. »

Je ne me sens pas écoutée. […] Je n’ai pas de canaux clairs de communication avec le CISSS. C’est eux qui devraient venir vers nous en ce moment.

 

Le p.-d.g. du CISSS de Lanaudière, Daniel Castonguay, a refusé mardi notre demande d’entrevue. Le CISSS n’a pas non plus répondu à nos questions portant sur la clinique du CAAL. Dans une réponse écrite envoyée au Devoir, le CISSS dit avoir mené plusieurs actions depuis le décès de Joyce Echaquan. Une « conférence de sensibilisation sur les réalités autochtones » a notamment été offerte les 15 et 16 octobre aux membres du personnel, de même qu’au comité de direction.

« La Direction des ressources humaines du CISSS est également [en train d’]établir, avec l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, les modalités pour l’offre d’une formation obligatoire à l’ensemble du personnel et des médecins du CISSS. » Une formation qui devrait être prête pour la fin du mois de novembre.

Enquêtes

L’enquête interne, qui a déjà mené au renvoi d’une infirmière et d’une préposée aux bénéficiaires, est sur le point d’être terminée, souligne le CISSS. Parallèlement, une enquête clinique sur les circonstances entourant le décès de Joyce Echaquan est aussi en cours.

Le CISSS n’a pas non plus répondu à notre question visant à savoir si d’autres employés, mis à part les deux membres du personnel renvoyé, étaient présents lors du drame.

Du côté de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec, l’enquête suit également son cours. « Le permis [de l’infirmière renvoyée] n’est pas suspendu ni révoqué pour le moment. […] Il faut que la direction du Bureau du syndic recueille les éléments de preuve avant de déposer une plainte et de porter des accusations contre un membre devant le conseil de discipline, s’il y a lieu. »

À voir en vidéo

5 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 28 octobre 2020 08 h 12

    La réalité

    Cette siruation illustre fort bien la réalité pour les Autochtones au Canada face au système de santé et des services sociaux. Une décision du Tribunal canadien des droits de la personne a reconnu que les Autochtones qui dépendaient du fédéral recevaient des soins de santé et des services sociaux très inférieurs à ceux que les autres citoyens reçoivent de leurs provinces respectives. Le fédéral a pris des mesures pour combler le fossé mais elles sont nettement insuffisantes et le gouvernement Trudeau a porté la décision en appel si je ne m'abuse.

    Il y a aussi eu le principe de Jordan qui a été adopté aux Communes et qui découle d'une dossier où un enfant autochtone, Jordan, s'est vu refuser des traitements à cause d'une querelle entre sa province et le fédéral; le principe de Jordan veut que le premier gouvernement sollicité se charge de la note et qu'il s'entende avec l'autre gouvernement par la suite pour savoir qui va payer.

    Il y a plusieurs autres exemples de racisme systémique au Canada dont le plus extraordinaire est celui de Brian Sinclair qui a passé 34 heures dans la salle d'attente de l'urgence du Centre des sciences de la santé à Winnipeg en septembre 2008 avant qu'on le retrouve mort dans son fauteuil roulant et sans que personne ne s'en occupe. À Montréal il y a aussi eu le cas de Kimberly Gloade, une femme autochtone originaire du Nouveau-Brunswick que le CHU McGill a refusé de traiter en février 2016 parce qu'elle avait perdu sa carte d'assurance-maladie - l'hôpital exigeait une somme de plus de 1 000 $ avant de la soigner. Comme elle n'avait pas une telle somme, elle est partie et est décédé dans son logis deux mois plus tard.

    Alors, l'attitude des autorités de la santé de Lanaudière est typique du traitement inégal des Autochtones dénoncé par les tribunaux et les commissions d'enquête depuis des décennies, même après la tempête soulevée par la mort de Joyce Echaquan. C'est comme avancer en arrière!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 28 octobre 2020 13 h 48

      " À Montréal il y a aussi eu le cas de Kimberly Gloade, une femme autochtone originaire du Nouveau-Brunswick que le CHU McGill a refusé de traiter en février 2016 parce qu'elle avait perdu sa carte d'assurance-maladie - l'hôpital exigeait une somme de plus de 1 000 $ avant de la soigner. "

      Un traitement réservé aux autochtones ?

      Réponse: pantout.
      Pas du tout.

      N'importe quel individu citoyen d'une autre province qui se présente l'hôpital aura droit au même traitement.

      Zéro preuve d'un quelconque racisme ici.
      -
      " Un médecin ou un hôpital peut-il refuser de soigner un patient qui n'est pas couvert par l'assurance maladie? "

      " Vérification faite : oui, à moins que le cas soit urgent. "

      http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/717633/djamila
      http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/

      Dans les deux exemples que vous donnez on retrouve surtout un manque de communication. Une habileté manquante à réagir face au système. Dans le premier cas à interpeller le personnel qui lui semble bien passer tout droit a répétition, et selon l'article de La Presse on peut conclure qu'il y eu une faute de la première intervenante.
      http://www.lapresse.ca/actualites/sante/201309/13/

      Dans le deuxième cas à faire les démarches pour obtenir une carte d'Assurance Maladie, si c'est possible.

  • Gilles Théberge - Abonné 28 octobre 2020 09 h 17

    C'est un grand révélateur de notre attitude collective face aux amérindiens.

    Monsieur Daniel Castonguay du cisss de Lanaudière semble au-dessous de tout comme c'est pas possible... Qu'est-ce que ça va prendre pour faire bouger cet empoté.

    Et le ministre là-dedans qu'est-ce qu'il fout ? Et Legault, qui semblait avoir bien de la peine... et que la famille a refusé de voir aux funérailles?

    J'ai honte d'être Québécois !

  • Thérèse Côté - Abonnée 28 octobre 2020 11 h 24

    Et si c'était enfin le moment d'en parler!

    Quand va-t-on aussi s'attaquer publiquement au dossier des Stérilisations forcées des femmes Autochtones qui ont encore cours à travers le Canada? Ce sont les Nations-Unies qui disent s'en inquiéter. . lls mettent cette pratique au rang de la' torture'.. Que nous faut-il de plus? Le 'principe de Joyce' représente pour moi l'arbre qui cache la forêt. De gràce, parlons-en, faisons la lumière sur ce dossier. Je serai la première dans la rue et je suis certaine que de nombreuses femmes toutes couleurs confondues marcheront aux côtés de nos soeurs Autochtones.

    J'ai honte d'être Canadienne et je voudrais que ca cesse.

  • Léonce Naud - Abonné 28 octobre 2020 13 h 15

    Une question à Jean-François Bertrand

    Enfin, un brillant avocat qui va pouvoir répondre à une question qui défie les connaissances des experts en droit autochtone.

    Me Bertrand. Selon la Loi fédérale sur les Indiens, une personne acquiert-elle le Statut légal autochtone lors de la fécondation ou bien à la naissance?

    Avant la fécondation, une personne n’existe pas. Après la mort, une personne n’existe plus. Selon la Loi, le Statut légal autochtone ne peut donc apparaître qu’à un moment précis de la vie d’une personne: entre la fécondation et la mort. Quel est précisément ce moment?

    Par ailleurs, si le Statut légal autochtone ne procède pas de la composition biologique ou chimique de quelque mystérieux fluide lors de la fécondation, par quel miracle ce Statut légal prend-il force à la naissance?