Drogue, prostitution, violence… et COVID-19?

Une flambée des cas de COVID-19 dans Downtown Eastside, le quartier le plus défavorisé de Vancouver, est l’une des éventualités les plus effrayantes de la seconde vague en Colombie- Britannique, selon le D<sup>r</sup> Brian Conway.
Jonathan Hayward La Presse canadienne Une flambée des cas de COVID-19 dans Downtown Eastside, le quartier le plus défavorisé de Vancouver, est l’une des éventualités les plus effrayantes de la seconde vague en Colombie- Britannique, selon le Dr Brian Conway.

Des visages blancs comme un drap. Des yeux perdus dans leur orbite. Des hommes et des femmes pliés en deux pour mieux fumer. D’autres pliés en deux par le poids des années et de la maladie. Des mains qui glissent à droite, à gauche, pour échanger des paquets illicites. La rue East Hastings, à Vancouver, frappe l’œil naïf.

En plein cœur de cette misère empreinte de fraternité, on trouve une église. Pour y monter — elle est située au premier étage d’un bâtiment qui n’a rien du lieu de culte typique —, on doit passer une porte grillagée. C’est John Riley, l’homme à tout faire de cette maison de Dieu, qui vient déloger le pauvre gars en transe qui s’y est installé. M. Riley porte une longue barbe grise et un t-shirt noir à l’insigne de la Street Church. Il a plutôt l’air d’un motard que d’un bedeau. On apprendra plus tard que c’est un ex-lutteur.

Depuis des décennies, les habitants du quartier Downtown Eastside composent avec des problèmes de pauvreté extrême, de surdoses mortelles, de maladie mentale et de violence. Cette année, on craint que le coronavirus y alourdisse le fardeau déjà insoutenable pesant sur les épaules de la population. Pour l’instant, la situation est maîtrisée, mais on a commencé à détecter des cas de COVID-19 ces dernières semaines.

Jennifer Allen fait partie de ces malchanceux. Mme Allen est la pasteure responsable des services aux femmes à la Street Church. Elle est aussi agente de prévention des surdoses. Cette dame revient de loin : elle se décrit comme une survivante de la prostitution, une ex-itinérante et une ancienne dépendante aux drogues. Le mois dernier, le coronavirus l’a assaillie.

Seulement une poignée d’églises nourrissent encore les gens, et il y a 2500 personnes dans la rue. Nous ne pouvons pas nous permettre de fermer et qu’il y ait un endroit de moins pour manger.

 

« Au début du mois de septembre, il y avait beaucoup de fumée de feux de forêt à Vancouver, raconte-t-elle. Quand je suis tombée malade, je croyais que c’était à cause de cette fumée. » Un premier médecin conclut d’ailleurs à ce diagnostic, puis la renvoie chez elle avec des pastilles et du sirop. « Deux jours plus tard, j’ai eu des douleurs terribles à la poitrine », poursuit Mme Allen. Un second médecin lui demande de passer un test de dépistage de la COVID-19. Le résultat se révèle positif. « J’étais affolée ! Tu penses tout de suite que le pire va t’arriver, que tu vas mourir. »

Retrouvant son calme, Mme Allen entame son isolement de 14 jours chez elle, dans un appartement pour personnes autonomes géré par Union Gospel Mission (UGM). Cet organisme offre aussi, dans le même bâtiment, des places de refuge pour les itinérants et du logement de transition. « Ils m’ont apporté des repas chaque jour et gardaient un œil sur moi, dit Mme Allen. Ils ont aussi appelé les ambulanciers quand j’ai eu besoin d’aide. Ces derniers m’ont emmenée à l’hôpital parce que j’avais des douleurs à la poitrine, et ils ne savaient pas si c’était la COVID-19 ou une crise cardiaque. J’étais chanceuse d’être à l’UGM. Dans le logementoù j’habitais auparavant, je serais probablement morte. »

Inquiétudes

En ce milieu d’après-midi, l’église est déjà prête à recevoir ses fidèles pour une soirée mêlant religion et hot-dogs. À un bout de la salle, les saucisses dégèlent et les petits pains tiédissent. À l’autre bout, les instruments du groupe gospel qui va se produire brillent au soleil. Des bibliothèques proposent des livres religieux. L’église ne peut désormais accueillir que 20 personnes à la fois, mais on s’attend à ce qu’une centaine d’affamés se relaient ce soir.

« Depuis le début de la pandémie, plusieurs organismes sociaux ont suspendu leurs activités, explique Mme Allen. Seulement une poignée d’églises nourrissent encore les gens, et il y a 2500 personnes dans la rue. Nous ne pouvons pas nous permettre de fermer et qu’il y ait un endroit de moins pour manger. »

Le Dr Brian Conway, qui tient une clinique d’infectiologie au centre-ville de Vancouver, considère qu’une flambée dans Downtown Eastside est l’une des éventualités les plus effrayantes de la seconde vague en Colombie-Britannique. « S’il y a une chose qui nous inquiète, c’est que le virus aille dans notre population vulnérable, dit-il. Les utilisateurs de drogues, les gens qui vivent dans l’insécurité financière, alimentaire et de logement nous inquiètent beaucoup. »

 

Le médecin — qui est parallèlement le président de l’organisme RésoSanté, qui vise à faciliter l’accès à des soins de santé en français en Colombie-Britannique — souligne qu’un certain flou entoure la pénétration réelle du virus dans le quartier le plus défavorisé de Vancouver. Des études d’anticorps réalisées cet été indiquent qu’une certaine proportion de la population a été exposée au SRAS-CoV-2, mais qu’il n’y a pas eu de propagation généralisée. Pourquoi la rue East Hastings a-t-elle été relativement épargnée pendant des mois ? Le médecin suppose que l’absence de voyageurs pourrait y avoir retardé la progression de l’épidémie.

On trouve dans les efforts de dépistage une autre explication potentielle de la récente hausse des cas détectés. De plus en plus de gens vont se faire tester dans Downtown Eastside. Depuis peu, une clinique de dépistage mobile arpente le quartier. La pasteure Allen souligne que les effets physiologiques qui affectent un héroïnomane en manque s’apparentent à ceux de la grippe, et donc du coronavirus. Selon elle, cela a également rendu la détection des cas plus ardue jusqu’à présent.

« Il n’y a pas de distanciation physique dans Downtown Eastside », ajoute-t-elle en riant jaune. « Les gens ne prennent aucune précaution. D’abord, ils ne sont pas nécessairement au courant de ce qu’ils devraient faire. Ensuite, ils ne disposent pas de masque ou de gants. Si les gens tombent malades, où vont-ils s’isoler ? Tu ne peux pas aller dans la ruelle pour t’isoler : d’autres personnes habitent là. »

Premiers cas

Chose certaine, plusieurs refuges de la rue East Hastings ont récemment confirmé être aux prises avec de premiers cas de COVID-19. La semaine dernière, une personne atteinte de la maladie était en isolement à l’UGM. Deux autres s’isolaient de manière préventive. « Nous ne croyons pas qu’il y a eu, jusqu’à présent, de transmission à l’intérieur de nos établissements », souligne toutefois Jeremy Hunka, un porte-parole de l’UGM. (Jeudi, on apprenait qu’un employé avait reçu un diagnostic positif, sans pour autant savoir où il avait contracté la maladie.)

Dès le printemps, l’administration de l’UGM a réorganisé la configuration des lits de son refuge pour favoriser la distanciation physique. Des matelas ont été ajoutés au sol pour compenser les places perdues.

Néanmoins, M. Hunka note que l’organisme n’arrive plus à accueillir une aussi grande proportion de personnes qui se présentent à sa porte. En 2019, du début avril à la fin juillet, environ 150 personnes désirant passer une nuit au refuge ont été refoulées, faute de places libres. Cette année, ce sont plus de 600 personnes qui se sont cogné le nez à la porte. « L’hiver qui s’en vient nous inquiète beaucoup », dit le porte-parole.

L’arrivée du temps froid préoccupe aussi la pasteure Allen. « En plus de tout ça, nous composons avec la crise du fentanyl », ajoute-t-elle. En Colombie-Britannique, plus de 900 personnes sont mortes de surdoses de début mars à la fin août, tandis que la pandémie a arraché 250 vies en tout. « Je m’inquiète beaucoup de ce qui va arriver dans les prochains mois, dit Mme Allen. Je redoute beaucoup de décès dans Downtown Eastside. »

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