L’enquête sur les prêtres pédophiles de l’archidiocèse de Montréal au point mort

L’analyse des dossiers diocésains devrait permettre de mesurer avec plus d’acuité l’ampleur du phénomène de pédophilie au sein de l’archidiocèse de Montréal.
Photo: Pgiam L’analyse des dossiers diocésains devrait permettre de mesurer avec plus d’acuité l’ampleur du phénomène de pédophilie au sein de l’archidiocèse de Montréal.

Annoncé il y a plus d’un an et demi, l’audit externe commandé par l’archidiocèse de Montréal pour faire la lumière sur le scandale de pédophilie dans les cinq diocèses qui le composent n’a toujours pas débuté.

L’analyse des archives diocésaines — visant à déterminer l’ampleur des agressions sexuelles commises sur des mineurs par le clergé et le personnel de l’archidiocèse depuis 1950 — avait été promise en mars 2019 par l’archevêque de Montréal Mgr Christian Lépine. Cet exercice « statistique » (aucune liste de noms), qui devait être mené par l’ancienne juge Anne-Marie Trahan, devait être terminé au printemps prochain. L’ex-juge Trahan est toutefois décédée en juillet 2019.

Dans un échange de courriels avec Le Devoir, la directrice des communications de l’archidiocèse de Montréal, Erika Jacinto, mentionne que l’organisation a décidé d’attendre la fin d’un autre audit externe avant de lancer l’enquête sur l’ensemble des dossiers d’archives. Ce deuxième audit porte sur le cas de l’abbé Brian Boucher, condamné en mars dernier à huit ans de prison pour des agressions sexuelles commises sur deux mineurs entre 1995 et 2011 à Mont-Royal et à LaSalle. Cette enquête avait également été confiée à l’origine à l’ex-juge Trahan, puis transférée après son décès à l’ex-juge Pepita G. Capriolo.

Les organisations religieuses espèrent toutes avoir le moins d’agresseurs pour préserver leur image et le moins de victimes [ pour des raisons financières ]

« Cet audit a été priorisé, mentionne Erika Jacinto. […] L’Archidiocèse fournira sous peu une mise à jour relativement à ces deux audits. »

Déjà 25 agresseurs

Pour Alain Arsenault, l’avocat qui pilote l’action collective déposée en avril 2019 contre le diocèse de Montréal, il apparaît clair que l’archidiocèse n’est « pas pressé » de lancer l’audit de ses archives tant qu’une entente n’est pas conclue avec les victimes.

« Les organisations religieuses espèrent toutes avoir le moins d’agresseurs pour préserver leur image et le moins de victimes [pour des raisons financières] », signale-t-il.

L’analyse des dossiers diocésains devrait permettre de mesurer avec plus d’acuité l’ampleur du phénomène de pédophilie au sein de l’archidiocèse de Montréal, composé des diocèses de Joliette, Montréal, Saint-Jean-Longueuil, Saint-Jérôme et Valleyfield.

Dans le cadre de l’action collective, Me Arsenault dit avoir déjà identifié environ 25 prêtres agresseurs au diocèse de Montréal et une trentaine de victimes. Un nombre appelé à augmenter, croit-il.

Des enquêtes menées ailleurs en Occident, notamment aux États-Unis, en Australie, en Irlande et en Allemagne, ont établi qu’entre 5 % et 7 % des prêtres ont agressé sexuellement des enfants. Au diocèse de Montréal, il y avait environ 2000 prêtres en poste dans les années 1960.

« Combien il y a eu d’agresseurs à Montréal ? Je ne sais pas. Mais c’est sûr qu’il y en a plusieurs autres », mentionne l’avocat. Les deux parties en cause négocient actuellement pour tenter de trouver un règlement à l’action collective. Selon la gravité des dommages, les victimes de prêtres pédophiles peuvent généralement obtenir entre 20 000 $ et 250 000 $, la moyenne s’établissant aux alentours de 100 000 $, rapporte Alain Arsenault.

L’Église catholique est la seule Église qui conserve un dossier pour chacun de ses prêtres. De nombreux experts estiment que l’analyse de ces dossiers permettrait d’identifier des prêtres pédophiles, d’évaluer le nombre de victimes et de détailler la responsabilité des autorités religieuses dans le scandale. Certains dossiers consignent des plaintes. D’autres retracent le parcours de prêtres maintes fois déplacés de diocèse en diocèse. Et du langage évocateur comme « actions inappropriées », « affection déplacée » ou « faiblesse morale » s’y retrouvent dans certains cas. En entrevue au Devoir en mars 2019, Mgr Lépine n’était pas en mesure de confirmer que tous les dossiers de l’archidiocèse de Montréal étaient intacts.

Une fois qu’un règlement pour l’action collective sera entériné, une période d’inscription finale d’une durée probable de 6 mois permettra aux victimes de se manifester. « Après, plus personne ne pourra poursuivre le diocèse, à moins que ce soient des victimes postérieures à l’entente, souligne Me Arsenault. C’est donc un mauvais moment à passer pour le diocèse, il y a des factures importantes à payer. Mais les bienfaits pour eux, c’est qu’après, c’est fini. Il ne faut jamais oublier ça. »

Une enquête publique ?

Est-ce qu’un audit externe, commandé par l’archidiocèse, est le meilleur moyen pour faire place à la vérité dans le scandale des prêtres pédophiles ? Une enquête publique vouée à faire la lumière sur le nombre de prêtres agresseurs, le nombre de victimes et la responsabilité de la hiérarchie, comme il s’en est fait dans plusieurs autres juridictions, ne serait-elle pas plus avisée ?

Le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, a esquivé nos questions vendredi. Dans une réponse écrite, son attachée de presse, Élisabeth Gosselin, a mentionné qu’« il importe de faire la lumière sur les allégations d’agressions sexuelles et en ce sens, nous soulignons l’initiative de l’archidiocèse ». Le ministère de la Justice n’est pas impliqué dans le processus d’audit externe entrepris par l’archidiocèse de Montréal, précise-t-elle, ajoutant que le gouvernement « travaille activement sur l’amélioration de l’accompagnement des personnes victimes d’agressions sexuelles ».

Une liste sera publiée chez les Jésuites

En décembre dernier, les Jésuites du Canada ont annoncé qu’une firme externe examinait et numérisait les milliers de dossiers de ses prêtres archivés depuis 1950. L’ordre s’engageait au même moment à publier le nom des prêtres ayant été accusés « de manière crédible » d’agressions sexuelles sur des mineurs, un exercice inédit au Canada. Le résultat devait être rendu public en janvier prochain. Dans une mise à jour écrite envoyée au Devoir vendredi, les Jésuites du Canada soutiennent que le processus a pris du retard en raison de la fermeture des archives, au printemps, due à la COVID. « Nous estimons qu’une liste et le rapport final seront prêts au printemps 2021. »



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