En Colombie-Britannique, tuer la deuxième vague dans l’oeuf

Dans les rues de Vancouver, le port du masque semble plus fréquent qu’à Montréal. Une grande proportion de piétons ne prennent pas la peine de retirer leur couvre-visage en sortant d’un lieu clos.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Dans les rues de Vancouver, le port du masque semble plus fréquent qu’à Montréal. Une grande proportion de piétons ne prennent pas la peine de retirer leur couvre-visage en sortant d’un lieu clos.

Le soleil commence à tomber sur la baie en ce début de soirée. Bien que le temps se rafraîchisse à Vancouver, les citadins sont nombreux à venir marcher sur ce sentier longeant le détroit de Géorgie. Un couple passe, parlant tout bas sous le bruit des vagues qui battent la plage. Des joggeurs font la gazelle, en solo ou en duo. Et un yorkshire noir se réjouit d’avoir ses deux maîtres à ses côtés pour sa trotte quotidienne.

Mais surtout : aucun groupe ne semble réunir plus de trois personnes de différents ménages. Certes, le long de Sunset Beach, on voit des paires d’amis çà et là. Comme deux jeunes qui écoutent du hip-hop, assis dans l’herbe. Ou bien deux hommes qui montent à répétition une petite butte pour endurcir leur cardio. Et pourtant, en Colombie-Britannique, aucun règlement n’interdit les petits rassemblements entre amis ou en famille. Si la distanciation physique règne presque royalement, c’est avant tout parce que le public y croit.

« Je ne peux pas parler pour tout le monde, mais quand je sors, je suis mal à l’aise. Quand je monte dans l’autobus, je suis mal à l’aise. Et quand je vais à un événement, il y a toujours l’idée sous-jacente de la COVID-19 », confie Shera Kelly, une musicienne et enseignante de 37 ans qui habite Vancouver. Attablée à un café du centre-ville où elle donnait autrefois des concerts, elle raconte que la scène culturelle n’est pas encore vraiment sortie de son hibernation pandémique. Encore cet automne, Mme Kelly donne la majorité de ses cours de guitare par vidéoconférence et elle n’offre aucun cours de chant en personne.

« Après avoir fait des lectures au sujet de la transmission du virus par l’entremise des aérosols produits en chantant, j’ai décidé que je ne voulais pas courir ce risque. Et le consensus dans la communauté des professeurs de chant, c’est de ne pas donner de leçons en personne. Des chercheurs ont même trouvé des indices laissant croire que le virus peut endommager de façon permanente les cordes vocales. Ça peut ruiner la carrière d’un chanteur », explique-t-elle d’une voix empreinte de prudence.

La Colombie-Britannique s’en tire relativement bien dans sa lutte contre le coronavirus. Au printemps, la province n’a pas connu la même hécatombe que le Québec ou l’Ontario dans ses centres de soins de longue durée pour les personnes âgées. Très tôt dans la pandémie, le gouvernement a exigé que le personnel de ces établissements ne fréquente pas plus d’un lieu, afin de ne pas propager le virus d’une maison de soins à l’autre. Cela dit, la province du soleil couchant a aussi réussi à étouffer la seconde vague ces dernières semaines. Cette fois-ci, le succès semble plutôt incomber à une efficace réduction de la transmission communautaire.

Depuis le début du mois de septembre, on recense typiquement entre 100 et 150 nouveaux cas de coronavirus par jour en Colombie-Britannique, qui compte cinq millions d’habitants. Après une croissance continue du nombre de nouveaux cas en juillet et en août, la courbe épidémiologique a atteint une sorte de plateau depuis un mois et demi. En date de jeudi, on comptait 74 personnes hospitalisées, dont 24 aux soins intensifs. Le nombre d’hospitalisations par million d’habitants est quatre fois inférieur à celui observé au Québec, et celui aux soins intensifs est deux fois moins élevé. Depuis le début du mois de septembre, on déplore 42 décès liés à la COVID-19 en Colombie-Britannique, comparativement à plus de 200 au Québec.

« Nous n’avons pas les taux de croissance alarmants que le Québec ou l’Ontario ont connus. C’est difficile de mettre le doigt sur la raison exacte pour expliquer cela », reconnaît Caroline Colijn, une épidémiologiste et mathématicienne de l’Université Simon Fraser. Sur la colline venteuse de Burnaby où est installé son campus, cette membre du groupe fédéral d’experts sur la modélisation des maladies rappelle que la situation épidémiologique dans sa province peut basculer à tout instant. « Nous avons eu des éclosions dans des restaurants, des bars, des partys à l’intérieur. Il y en a même eu une sur un bateau. Les gens de la Colombie-Britannique ne sont pas des licornes magiques. Le virus peut se propager ici aussi », dit cette chercheuse qui modélise la trajectoire du virus dans trois provinces canadiennes.

« Je ne crois pas qu’un seul élément puisse tout changer, poursuit-elle. Parmi les choses qui entrent en ligne de compte à coup sûr, notons un assez bon système de santé, des efforts soutenus de recherche de contacts, une confiance envers le gouvernement et des communications claires et rassurantes de la part des autorités. » Mme Colijn avance aussi l’hypothèse du goût des Britanno-Colombiens pour la nature et le sport. « La culture des bars et de la vie nocturne n’est pas très développée ici, mais celle du plein air est très forte. L’environnement est magnifique, et plusieurs activités de socialisation ont lieu dehors. Cela a probablement aidé. »

Le zèle de l’Ouest

La Colombie-Britannique est officiellement dans la troisième phase de son déconfinement. Les rassemblements sont limités à 50 personnes ; les restaurants et les établissements culturels sont ouverts ; les écoliers sont retournés en classe le 10 septembre. Les principales restrictions en vigueur sont celles ajoutées le 8 septembre afin de couper l’herbe sous le pied de la seconde vague. À savoir : la vente d’alcool dans les bars et les restos est interdite après 22 h. Ces lieux de rassemblement doivent par ailleurs fermer leurs portes à 23 h. Les discothèques et les salles de réception sont quant à elles fermées.

En pratique, le déconfinement se fait à pas de tortue. Les sports d’équipe, comme le hockey et le soccer, commencent tout juste à reprendre. Les Britanno-Colombiens ne se ruent pas vers les bars et les restaurants. Seulement une poignée de concerts sont offerts aux amateurs chaque semaine à Vancouver, bien que rien n’empêche leur tenue. « De ce que je vois, dit Shera Kelly, personne ne semble pousser très fort dans le milieu de la musique pour un redémarrage complet. Pourtant, les gens perdent leurs revenus et c’est une source d’inquiétude pour eux. »

Rencontré dans son petit cabinet du centre-ville de Vancouver, le Dr Brian Conway constate que ses concitoyens provinciaux adoptent sans rechigner le nouveau mode de vie anti-épidémie. « La Colombie-Britannique n’est pas immunisée et les Rocheuses ne protègent pas contre la transmission. Cela dit, on semble s’adapter plus aisément en tant que société à la pandémie », croit le président de l’organisme RésoSanté, qui vise à faciliter l’accès à des soins de santé en français en Colombie-Britannique. « On accepte le fait qu’il va y avoir une nouvelle normalité pendant un an ou deux. On est mentalement prêts à ça », dit ce Montréalais d’origine installé à Vancouver depuis 1994.

À la mi-septembre, un sondage Léger confirmait le grand zèle des Britanno-Colombiens dans leur lutte contre le coronavirus. Plus de la moitié (51 %) des habitants de cette province disaient n’avoir assoupli aucune des mesures de sécurité en matière de santé publique — comme la distanciation physique, le lavage des mains, le port du masque — alors qu’au Québec, c’était seulement le tiers (35 %) qui soutenaient pareille chose. En moyenne, au Canada, 43 % des répondants disaient maintenir leurs efforts.

La méthode douce

En Colombie-Britannique, les autorités provinciales n’imposent pas le port du masque. Il revient au gestionnaire de chaque établissement public d’imposer ou non cette consigne. Depuis le début de la pandémie, l’administratrice en chef de la santé publique, la Dre Bonnie Henry, est partisane de la méthode douce. « Si vous rendez quelque chose obligatoire, estime Mme Colijn, vous risquez d’éveiller la colère chez les gens. L’approche de la Dre Henry a toujours été d’appeler à la collaboration. Elle demande aux gens de respecter les consignes parce que c’est la bonne chose à faire, et non parce qu’une autorité externe l’impose. Quand cette stratégie fonctionne, elle est très puissante, car les gens continuent à prendre des précautions même après l’assouplissement des règles. »

La Colombie-Britannique connaît ainsi très peu d’opposition aux mesures de santé publique. En fait, une partie de la société demande plutôt un resserrement, notamment au sujet des couvre-visages. « D’un endroit à l’autre, les règles ne sont jamais les mêmes », déplore Chris Moorehead, un poissonnier du marché couvert de Granville Island. L’administration du marché n’exige pas le port du masque. Derrière son étal de fruits de mer, M. Moorehead explique que plusieurs commerçants aimeraient une règle provinciale exigeant le port du couvre-visage. « On ne peut pas se fier à chaque propriétaire de commerce pour faire le bon choix », souligne l’homme de 30 ans.

Reste que, dans le marché de Granville Island, la majorité des clients portent le fameux couvre-visage — dont plusieurs études, et en particulier une méta-analyse publiée dans The Lancet en juin, confirment l’efficacité pour réduire la propagation du virus. Une femme pilotant une poussette et trimbalant deux bambins n’en porte pas, et c’est elle qui détonne. Les exceptions de ce type inquiètent néanmoins Sally Li, la gérante d’un kiosque de fruits et légumes. « Quelques clients ont peur de venir ici quand ils voient des gens qui ne portent pas le masque », dit la dame.

Dans la rue, le port du masque semble, à vue de nez, plus fréquent qu’à Montréal. Près de la station de métro City Centre, une grande proportion de piétons ne prennent pas la peine de retirer leur couvre-visage en sortant d’un lieu clos. Selon le Dr Conway, cette adoption enthousiaste du masque par les Vancouvérois n’est pas étrangère à la grande diaspora chinoise de la métropole. « Dans les communautés asiatiques, dit-il, il est beaucoup plus accepté socialement de porter un masque pour des raisons sanitaires — pour se protéger de la pollution, par exemple. » Le docteur francophile croit que cette habitude a percolé dans l’ensemble de la population.

Une liste complète des éclosions

En parallèle des comportements responsables des citoyens britanno-colombiens, les efforts des fonctionnaires pour rapidement couper chaque chaîne de transmission semblent également porter leurs fruits. Selon le ministère de la Santé, 98 % des contacts potentiellement contaminés sont rejoints moins de 48 heures après la déclaration de chaque cas de COVID-19. Depuis le mois d’août, le gouvernement procède à une vague d’embauches pour offrir des renforts aux 260 chercheurs de contacts. Pour l’instant, 404 personnes supplémentaires ont été engagées. « La recherche de contacts a probablement eu une grande importance pour définir la courbe en Colombie-Britannique », juge Caroline Colijn, qui reconnaît du même souffle que la tâche serait beaucoup plus difficile si la province enregistrait 1000 nouveaux cas par jour.

On remarque aussi une volonté de transparence chez les autorités. À chacun de ses points de presse — qui sont tenus exclusivement de manière téléphonique —, la Dre Henry annonce le lieu des dernières éclosions découvertes par son équipe. Jeudi après-midi, il était question d’un foyer dans le bureau de FedEx adjacent à l’aéroport de Kelowna. La liste complète des éclosions dans la province est disponible en ligne. Par ailleurs, l’administration de la santé publique dévoile chaque jour le temps moyen qui s’écoule entre l’échantillonnage des tests de dépistage et la notification des résultats. Cette semaine, les délais rapportés oscillaient entre 24 et 38 heures. Encore là, la courbe en rase-mottes facilite les choses.

Et pendant ce temps, la nouvelle normalité prend racine en Colombie-Britannique. La fin de semaine dernière, Shera Kelly est allée voir un premier concert de musique depuis le mois de mars. Son mari, également musicien, a aussi donné une première prestation ces derniers jours. Malgré les succès de sa province, la trentenaire ne peut s’empêcher de s’inquiéter de la perspective d’un second confinement. « Je n’ai pas eu de problème à traverser cette épreuve une première fois pendant trois mois, dit-elle. Mais devoir le refaire pendant des années, ça serait comme la prison. »

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