Le sort de Gilbert Rozon sera réglé en une ou deux questions

L’ex-magnat de l’humour Gilbert Rozon persiste à clamer son innocence et répète qu’il n’est pas l’agresseur sexuel qu’a tenté de dépeindre la plaignante.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’ex-magnat de l’humour Gilbert Rozon persiste à clamer son innocence et répète qu’il n’est pas l’agresseur sexuel qu’a tenté de dépeindre la plaignante.

C’est avec deux versions aux antipodes que se retrouve la juge Mélanie Hébert après trois jours d’audiences au procès pour viol et attentat à la pudeur de Gilbert Rozon, dont la présentation de la preuve a été terminée jeudi.

L’ex-magnat de l’humour persiste à clamer son innocence et répète qu’il n’est pas l’agresseur sexuel qu’a tenté de dépeindre la plaignante.

Retour sur des audiences courues, qui ont illustré les défis que les causes d’agressions sexuelles rencontrent devant les tribunaux.

Ce qui est en cause

Gilbert Rozon fait face à deux accusations : attentat à la pudeur et viol, pour des faits qui se seraient produits à Saint-Sauveur, dans les Laurentides, en 1980. Les accusations ont été déposées en vertu du Code criminel en vigueur au moment des infractions présumées. Ces crimes ont été abolis en 1983 et n’existent plus aujourd’hui. Les peines relatives à ces deux accusations allaient de cinq années de détention à la perpétuité.

Versions contradictoires

Si plusieurs s’attendaient à ce que ce soit la notion du consentement qui soit au cœur de ce procès, ce sont plutôt deux versions contradictoires sur les mêmes événements qui ont été livrées par la plaignante et l’accusé. Les seuls éléments sur lesquels les deux récits sont similaires concernent leur rencontre dans une station de radio des Laurentides à l’époque où M. Rozon organisait le festival La Grande Virée, et leur sortie dans une discothèque de Saint-Sauveur.

L’attentat à la pudeur selon la plaignante

La plaignante, dont l’identité est protégée par la cour, a raconté avoir accepté de sortir avec M. Rozon dans une discothèque très prisée à condition qu’il la reconduise par la suite chez ses parents, puisqu’elle n’avait pas de voiture.

La soirée a toutefois pris une tout autre tournure sur le chemin du retour. M. Rozon aurait prétexté devoir récupérer des documents chez sa secrétaire. Une fois qu’ils sont arrivés sur place, il lui aurait proposé de l’accompagner à l’intérieur. « Il s’est comme jeté sur moi pour m’embrasser en mettant sa main dans mon décolleté ; après il a rentré sa main sous ma jupe, j’étais vraiment en colère », a-t-elle mentionné.

Une bousculade s’est ensuivie et la femme, qui était âgée de 20 ans, a réussi à se défaire de l’étreinte de M. Rozon. Elle lui aurait alors demandé qu’il la reconduise chez ses parents, mais il aurait dit être trop fatigué pour reprendre le volant.

L’attentat à la pudeur selon Gilbert Rozon

M. Rozon a nié avoir fait croire à la plaignante devoir passer chez sa secrétaire. Selon ses dires, il l’a plutôt invitée à prendre un dernier verre au chalet d’une amie qui étudiait en droit avec lui.

L’homme de 65 ans garde un souvenir assez détaillé de la soirée. Une fois qu’ils sont arrivés à destination, il a allumé un feu de foyer afin d’instaurer une ambiance « romantique ». Loin de la bousculade décrite par la plaignante, il a dit avoir commencé à la caresser, après quoi il y a eu un échange de baisers.

« J’ai voulu mettre la main sous sa jupe », a-t-il dit en mimant le geste devant la juge. « Elle s’est raidie et elle m’a dit non et j’ai arrêté tout de suite », a-t-il juré.

« Dépité », le producteur déchu dit avoir suggéré à la plaignante d’aller se coucher chacun de leur côté, dans deux chambres distinctes.

Le viol selon la plaignante

La plaignante a soutenu ne pas avoir eu d’autre choix que de dormir sur place. Elle a dit qu’elle croyait que M. Rozon avait compris qu’elle ne souhaitait pas avoir de relation sexuelle avec lui.

La femme a relaté s’être endormie toute seule dans une chambre, mais lorsqu’elle s’est réveillée, M. Rozon était sur elle.

« Il était déterminé à avoir des relations sexuelles, a-t-elle déclaré. Je me souviens de deux choses : de l’oppression et d’un sentiment de lâcher-prise, parce qu’à un moment je me suis dit “go, fais-le, ça va être fait et on va pouvoir passer à d’autre chose”, et c’est ce qui est arrivé », a-t-elle dit.

Le viol selon Gilbert Rozon

« Ce n’est pas arrivé. Je ne l’ai pas agressée », a insisté M. Rozon lors de son contre-interrogatoire.

La version de la plaignante n’a « pas de sens », a soutenu l’accusé. « Si j’étais un agresseur, elle n’aurait certainement pas dormi chez moi », a-t-il fait valoir.

Selon sa version, c’est elle qui est venue le rejoindre au petit matin alors qu’il dormait. « Aussi étonnant que ça puisse paraître, je me suis réveillé vers 7 h du matin et j’avais [la plaignante] qui était à califourchon sur moi. C’est elle qui était en train de me faire l’amour », a-t-il dit.

M. Rozon a précisé que bien que la relation sexuelle lui ait été « imposée », il était tout de même « parfaitement consentant ».

La suite

Les deux parties reviendront devant le tribunal le 6 novembre pour les plaidoiries finales. À la suite de cette étape, la juge Hébert rendra son verdict.

La juge à la retraite Nicole Gibeault rappelle que lorsqu’un juge se retrouve devant des versions contradictoires, l’arrêt W.D., de la Cour suprême, est appliqué.

« La première question que la juge se posera, c’est si elle croit l’accusé. Si elle le croit, c’est terminé, il est acquitté », explique Mme Gibeault.

Toutefois, si la réponse est non, le tribunal doit alors déterminer si la version livrée par l’accusé, en regard de l’ensemble de la preuve, soulève un doute raisonnable. Si c’est le cas, il est acquitté. Si aucun doute n’est soulevé, la magistrate déterminera si la Couronne s’est déchargée de son fardeau de preuve hors de tout doute raisonnable pour chacune des infractions, et par conséquent condamnera l’accusé, ou à l’inverse l’acquittera.

En parallèle

M. Rozon est également visé par une action collective intentée par les Courageuses, un groupe d’une vingtaine de présumées victimes. Celles-ci lui réclament 10 millions en dommages punitifs seulement.

De son côté, le fondateur de Juste pour rire a récemment intenté une poursuite contre les animatrices Julie Snyder et Pénélope McQuade, qui sont toutes deux revenues sur ce qu’elles ont vécu dans le cadre de l’émission La semaine des 4 Julie.

Même si d’autres procédures judiciaires sont menées en parallèle au civil, celles-ci n’ont aucune influence sur l’issue du procès, rappelle aussi la juge Gibeault.

De la même manière, l’absolution inconditionnelle obtenue par M. Rozon en 1998 après avoir plaidé coupable à une accusation d’agression sexuelle n’est pas prise en compte.

15 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 16 octobre 2020 10 h 15

    L'enjeu

    Dans mon esprit, le véritable débat ne tourne pas autour de la culpabilité ou non de Rozon, dans ce procès, mais plutôt de la capacité du système judiciaire à traiter ce type d'affaires. Si Rozon est acquitté, peu importe les explications fournies par la juge, c'est le système judiciaire lui-même qu'il faudra mettre en prison. Et les victimes d'agressions sexuelles auront raison plus que jamais de le boycotter et d'envisager toutes les options disponibles pour obtenir Justice.

    • Constant Deniger - Inscrit 16 octobre 2020 14 h 57

      Si je vous comprends bien, monsieur Thibaudeau, il importe peu que Rozon soit coupable ou non, ce qui importe c'est que le tribunal le condamne, coupable ou pas. Autrement, dites-vous, le système judiciaire ne sera pas crédible. Au contraire de vous, je préfère des tribunaux guidés par la raison et équitables plutôt que simplement crédibles. Si vous voulez lyncher Rozon, ce n'est pas aux tribunaux qu'il faut vous adresser.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 17 octobre 2020 16 h 34

      Constant Deniger

      La question de sa culpabilité ne laisse place à aucun doute quand on tient compte du nombre de plaintes déposées contre lui et de son type de personnalité parfaitement compatible avec celle des abuseurs-type. Mais ces éléments ne sont pas pris en considération par le système judiciaire sous un très discutable prétexte d'objectivité.

      Voyons donc si ce système arrivera à le coincer malgré tout, ou si on assistera une fois de plus à ce très possible déplorable scénario : la juge qui va dire qu'elle croit la plaignante, mais qu'elle ne peut le condamner parce que les preuves (celles admissibles en Cour criminelle) ne sont pas suffisantes.

      Auquel cas, effectivement, il ne restera plus que le lynchage publique. Il sera épargné de faire de la prison, mais il faudra espérer que plus personne ne sera prêt à même simplement lui serrer la main.

  • André Joyal - Inscrit 16 octobre 2020 14 h 18

    En voilà un qui a des preuves hors de tout doute...

    Vous auriez dû vous offrir pour témoigner M. Thibodeau. Quant à moi, je suis heureux de ne pas être dans les escarpins de cette juge.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 16 octobre 2020 14 h 19

    Les points a retenir avant de formuler des attentes.

    La Cour s'en tient au faits qu'on lui présente.

    Et, contrairement au public, elle ne consulte pas une revue de presse de ce qui se dit sur le sujet pour assoir son jugement.

    Du coup, pour s'assurer du respect de cette séparation entre la version des faits présentés par chacune des parties et le tribunal médiatiques, l'accusé a choisi un procès devant juge puisque ce c'est la profession de ce dernier de faire cet exercice. Ce qu'un jury aurait bien plus de misère à faire (malgré les instructions du juge en ce sens).

    Ce qui est jugé ici c'est purement les versions livrés par chacun des témoins.

    Ensuite il ne doit pas subsisté aucun de doute raisonnable sur la culpabilité de l'accusé.

    En cas de rejet de la version de l'accusé le juge se doit d'expliquer, en détails, les raisons pour lequel il rejette la version de l'accusé. Il doit expliquer, logiquement, pourquoi il n'y a pas de doute sur la culpabilité.

    Sur cette base (simplifiée j'en conviens), je ne vois pas autre chose qu'un acquittement.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 16 octobre 2020 16 h 26

      Si vous avex raison, sttendons'nous à des #moiaussi 3.0, 4.0, 5.0...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 17 octobre 2020 13 h 14

      Aucun doute du ressac médiatique qui pourra s'en suivre, s'il n'y a pas de prononcé de culpabilité.

      Mais est-ce que le rôle d'un système de justice est de contenter " la foule" ?

      Au départ une mise en cause d'évènements datant de 40 ans augure bien mal quand il est question de relation interpersonnelle. On se retrouve avec comme "faits et preuve" que des version de souvenir vieux de quatre décennies... Hors la mémoire est tout sauf une reproduction fidèle d'une vielle histoire. C'est pour cela lors d'incident les enquêteurs cherchent a recueillir les témoignages le plus rapidement possible car c'est à ce moment ou qu'ils sont les plus véridiques et les moins contaminés, qu'ils n'ont pas été modifiés consciemment ou inconsciemment.

      La mémoire n'est pas une photo d'un évènement que le retourne dans la filière après l'avoir consulté. A chaque fois qu'on la consulte on la rejuge au moment présente, la réinterprète et la reformate avant de la reclasser.

      - "Nobel de médecine Erik Kandel ... a acquis la conviction que la mémoire est en quelque sorte une oeuvre de fiction. "Quand je vous regarde, explique-t-il, mon cerveau ne vous photographie pas, mais construit à partir des contours de votre visage une image de vous, qui sera différente de celle construite par une autre personne." Quand il se souviendra de cette discussion, assure-t-il, ce processus mental se répétera. "La mémoire est une reconstruction d'une reconstruction, qui change en permanence. Pour chaque souvenir, il y a une chance de distorsion", dit Erik Kandel."
      https://www.lemonde.fr/planete/article/2008/07/16/metamorphoses-de-la-memoire-3-6-tous-les-souvenirs-sont-faux_1073939_3244.html

      Pour peu qu'on accorde de l'importance au doute raisonnable on a peu de point solide pour confirmer une culpabilité.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 17 octobre 2020 16 h 47

      Jean-Yves Arès

      Le but ultime d'un système de Justice est de préserver l'harmonie sociale, et ici, en l'occurrence, à lancer le message que les abus sexuels ne sont pas tolérés dans cette société. Ce que la majorité de la population ne considèrera pas (avec raison) qu'il aura fait si Rozon est acquitté par " manque de preuves" (i.e. de celles très restrictives considérées acceptables selon ses règles).

      Auquel cas il sera inévitable que Rozon, s'il s'évite la prison, ait néanmoins à subir un lynchage publique, sous forme de rejet social.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 16 octobre 2020 14 h 47

    Pourquoi?

    Si les gestes qui sont reprochés à Gilbert Rozon ne sont plus considérés à l'heure actuelle comme des crimes, peut-on savoir pourquoi notre système de justice gaspille l'argent des contribuables dans des procès criminels qui ne devraient pas avoir lieu?

    Sans égard à la responsabilité réelle de l'accusé, la plaignante n'aurait pas dû attendre quarante ans avant de porter plainte et cette dernière, en vertu de la loi présente et des délais de prescription, aurait dû normalement être rejetée.

    • Marc-André Gardner - Abonné 17 octobre 2020 10 h 58

      Les gestes reprochés à Gilbert Rozon sont toujours et encore des crimes, simplement sous une autre dénomination. Le procès a parfaitement lieu d'être.
      De la même manière, il n'y a pas de prescription pour ce genre de crime. Si vous trouvez cela inacceptable (ce n'est pas mon cas, notons le bien), ce n'est pas au système de justice qu'il faut le reprocher, mais à vos politiciens.

  • Gilles Théberge - Abonné 16 octobre 2020 19 h 47

    Ça fait dur comme système de justice. C'est à brailler

    • Constant Deniger - Inscrit 17 octobre 2020 14 h 15

      Il n'est pas difficile de critiquer et de "brailler" sur le système de justice actuel. Malheureusement, c'est le seul que nous avons (à part le lynchage, médiatique ou par réseau social). Cela dit, je serais très curieux des améliorations que vous pourriez proposer, si vous en avez, évidemment. Je peux vous dire, d'avance, que ce ne serait pas une amélioration de dire: "il faut croire une femme dès qu'elle affirme qu'elle a été agressée". Ce principe me semblerait plutôt dangereux car les condamnations injustes ou carrément arbitraires seraient alors monnaie courante. Peut-on vraiment croire n'importe quelle femme sur parole, sans vérification? L'histoire nous apprend qu'il y a quelques menteuses parmi elles. Pas toutes, mais quelques unes.

      Il nous faut un autre système, oui, mais encore faut-il le définir. Il n'est pas suffisant de brailler.