L’exécution des prisonniers, «c’était du bluff», assure l’ancien felquiste Bernard Lortie

Bernard Lortie, ancien membre de la cellule Chénier, assure que jamais il n'a été question de tuer personne pendant la crise d'Octobre.
Photo: Archives Surêté du Québec Bernard Lortie, ancien membre de la cellule Chénier, assure que jamais il n'a été question de tuer personne pendant la crise d'Octobre.

Après Jacques Rose, c’est au tour de Bernard Lortie, l’autre membre encore vivant de la cellule Chénier, de dénoncer les propos de Jacques Cossette-Trudel selon qui leur ancien leader, Paul Rose, aurait voulu éliminer de sang-froid l’otage britannique James Richard Cross.

L’exécution des prisonniers n’était pas au programme du FLQ, dit-il, en dépit des menaces de mort contenues dans leurs communiqués. « Compte tenu de l’organisation, tu sais, c’était du bluff, tout le monde bluffait un peu », explique Lortie au Devoir dans sa première entrevue en 25 ans.

Le passage à l’acte aurait fait l’objet d’un vote, ajoute l’ancien felquiste, tout en reconnaissant qu’il n’était pas au courant de tous les détails. « Paul, il parlait avec Jacques [Rose] ou avec Francis [Simard]. Moi, je me tenais pas mal en retrait, mettons. J’étais le petit dernier, le petit jeune. »

Recrue

Bernard Lortie n’a que 18 ans lorsqu’il est recruté par les frères Rose à la Maison du Pêcheur de Percé à l’été 1969. « J’arrivais comme un cheveu dans la soupe là-dedans, un petit gars de la Gaspésie, tu sais. Les confrontations entre intellectuels, je n’étais pas habitué à ça. »

Le jeune homme rejoint le repaire de la cellule Chénier à Saint-Hubert peu de temps avant l’enlèvement du vice-premier ministre québécois Pierre Laporte. Le kidnapping est réalisé le 10 octobre 1970, soit cinq jours après celui de Cross par la cellule Libération dont faisait partie Jacques Cossette-Trudel.

Selon Lortie, l’entrée en scène de son groupe ne visait pas à prendre le contrôle des négociations avec le gouvernement qui s’étaient enlisées après la lecture du manifeste du FLQ à Radio-Canada. « Le but, c’était de montrer qu’on était prêts à agir. »

Huis clos

Il faut attendre le 13 octobre, trois jours après l’enlèvement de Laporte, pour qu’un premier contact soit établi entre les cellules Chénier et Libération représentées par Paul Rose et Jacques Cossette-Trudel. Pendant près d’une heure, les deux hommes discutent de stratégie dans le salon d’un petit appartement situé au 6685 de la rue Saint-Denis à Montréal.

Lortie n’a eu que des échos de ce huis clos au cours duquel Rose aurait, selon Cossette-Trudel, proposé de tuer Cross en exhibant un revolver. Bernard Lortie voit mal comment son camarade de combat aurait pu tenter d’influencer de la sorte les membres de l’autre cellule basée à Montréal-Nord. « Regarde la façon dont ils agissent aujourd’hui et demande-toi comment ils étaient dans ce temps-là… Cossette-Trudel, ses histoires de gun sur la table, pareil comme si on avait été des bandits. »

Les felquistes n’étaient pas des cowboys, précise le Gaspésien d’origine, qui a purgé une peine de huit ans de prison pour l’enlèvement de Pierre Laporte. « Je ne me suis jamais promené avec un revolver et je n’ai pas souvenance que Paul se promenait avec un revolver. On était toujours désarmés quand on était tout seuls. »

Fracture

Bernard Lortie s’interroge sur le moment choisi par Jacques Cossette-Trudel pour dévoiler de nouveaux détails sur sa rencontre du 13 octobre 1970. « C’est facile, Paul est mort, il va le dénigrer. »

Cossette-Trudel se défend quant à lui d’avoir attendu le décès de son interlocuteur pour mettre cartes sur table. « Mon témoignage ne vaut-il plus rien parce que je suis le seul protagoniste qui reste ? » demandait-il la semaine dernière dans un entretien avec Le Devoir.

Pour appuyer sa version des faits, Cossette-Trudel évoque le communiqué numéro 11 de la cellule Libération par lequel la « sentence de mort » qui pèse sur Cross a été suspendue. « Le communiqué est en lien direct et étroit avec ma rencontre avec Paul Rose. On ne peut pas parler de ma rencontre avec Paul Rose si on ne parle pas du communiqué qui est sorti le lendemain et que la police a retenu. »

Selon le rapport Duchaîne (1980), le communiqué en question aurait plutôt été rédigé le matin du 17 octobre, au lendemain de la proclamation des mesures de guerre.

Omerta

Cinquante ans après la crise d’Octobre, Jacques Cossette-Trudel veut aller au-delà des détails de son désormais célèbre tête-à-tête avec Paul Rose. Il dénonce ainsi « l’omerta » que la cellule Chénier a imposée sur les circonstances entourant la mort de Pierre Laporte, décédé par strangulation dans l’après-midi du 17 octobre 1970.

Il ne croit pas à la thèse de l’exécution involontaire au cours d’une empoignade visant à maîtriser l’otage telle qu’évoquée dans le rapport Duchaîne et par le principal historien du FLQ, Louis Fournier. « Comment veux-tu étrangler quelqu’un par accident ? Tu essayeras ça, toi, une fois. Tu trouves quelqu’un que tu n’aimes pas, là, pis tu dis : moi, je vais l’étrangler par accident ! »

En 1990, Jacques Cossette-Trudel souscrivait pourtant à cette version des faits dans un texte paru dans la revue Liberté, où il évoquait une « maladresse » des geôliers de Pierre Laporte transformée en « exécution » par la propagande de la cellule Chénier. « Je me souviens d’avoir pleuré ce soir-là, écrivait Cossette-Trudel 20 ans après les événements. En cachette. Non pas pour Laporte, mais pour la mort et, surtout, pour l’innocence perdue. »

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