Au procès de Gilbert Rozon, son accusatrice témoigne de son cauchemar

Quarante ans après les événements, la victime alléguée de Gilbert Rozon a relaté « le film silencieux » de son agression survenue après une soirée dans une discothèque des Laurentides. Au moment où le contre-interrogatoire de la plaignante doit se poursuivre mercredi, le fondateur de Juste pour rire a confirmé qu’il donnera lui aussi sa version des faits.

« La seule chose dont je me souviens vraiment, c’est la fenêtre à droite du lit parce que c’est ça que je regardais [pendant le viol] », a raconté la victime, dont l’identité est protégée par le tribunal.

La femme, aujourd’hui âgée de 60 ans, a témoigné avec aplomb en faisant un saut dans le temps. « Je me souviens de la contrainte, de la domination, du pouvoir pour faire quelque chose que je ne voulais pas qu’il fasse », a-t-elle soutenu.

C’est dans une station de radio des Laurentides que la victime a rencontré M. Rozon qui organisait le festival La Grande Virée. Elle a accepté de sortir avec lui dans une discothèque très prisée à condition que M. Rozon vienne la reconduire par la suite chez ses parents, puisqu’elle n’avait pas de voiture.

La soirée a toutefois pris une tout autre tournure sur le chemin du retour. « Dans l’auto, il m’a proposé de faire du necking. J’ai dit non, je trouvais ça niaiseux, j’avais 20 ans, pas 14 ans, et en plus avec la soirée qu’on venait de passer, je n’avais aucun intérêt à son égard », a-t-elle expliqué, la voix posée.

M. Rozon aurait dit qu’il devait passer chez sa secrétaire afin de récupérer des documents. Une fois qu’ils sont arrivés sur place, M. Rozon lui aurait proposé de l’accompagner à l’intérieur. « C’est comme un film. Il s’est comme jeté sur moi pour m’embrasser en mettant sa main dans mon décolleté ; après il a rentré sa main sous ma jupe, j’étais vraiment en colère », a-t-elle mentionné.

Une bousculade s’en est suivie et la victime a réussi à se défaire de l’étreinte de M. Rozon. Elle lui aurait alors demandé de la reconduite chez ses parents, mais M. Rozon aurait prétexté être trop fatigué pour reprendre le volant.

« Je n’avais pas envie d’appeler mon père à 3 h, c’était quelqu’un d’intense et c’était sûr j’allais me faire ramasser d’aplomb si je lui téléphonais. Comme on venait de se bousculer, je me suis dit que [M. Rozon] avait compris qu’il ne se passerait rien », a-t-elle expliqué.

Je me souviens de deux choses, de l’oppression et d’un sentiment de lâcher prise, parce qu’à un moment je me suis dit: ben go, fais-le, ça va être fait et on va pouvoir passer à d’autres choses

 

La victime s’est endormie toute seule dans une chambre, mais lorsqu’elle s’est réveillée M. Rozon était sur elle.

« Il était déterminé à avoir des relations sexuelles », a-t-elle mentionné. « Je me souviens de deux choses, de l’oppression et d’un sentiment de lâcher prise, parce qu’à un moment je me suis dit : ben go, fais-le, ça va être fait et on va pouvoir passer à d’autres choses, et c’est ce qui est arrivé », a-t-elle poursuivi.

#MoiAussi

En octobre 2017, dans la foulée du mouvement #MoiAussi, les souvenirs de cette soirée sont revenus, a-t-elle expliqué à la juge Mélanie Hébert.

« Je me suis rappelé qu’en 1998, lorsque [M. Rozon avait plaidé coupable à une accusation d’agression sexuelle] et que le juge a prononcé une absolution en disant que c’était un événement isolé, je m’étais dit “mon Dieu, j’aurais dû lever la main” », a-t-elle expliqué.

C’est en rentrant chez elle qu’elle a réalisé qu’elle devait dénoncer cette fois. « Lorsque j’ai regardé ma fille qui avait le même âge que moi j’avais à l’époque, j’ai réalisé que j’étais ce qu’elle est, un petit minou. J’avais 19 ans […] Je n’étais même pas certaine qu’on pouvait appeler ça une agression sexuelle parce que je ne me suis pas débattue jusqu’à la fin », a-t-elle confié.

En contre-interrogatoire, une des avocates de M. Rozon a mis la victime face au manque de précisions de certains éléments de son témoignage.

« Ça serait vraiment fabuleux si la mémoire pouvait se rappeler avec exactitude de ce qui est arrivé, mais j’ai passé 40 ans à enterrer cet événement-là. Ça fait trois ans que j’ai ouvert ce tiroir et il n’y a rien de plus dans ma tête que ce que j’ai déclaré aux policiers », a-t-elle répondu.

L’avocate Isabel Schurman lui a alors suggéré que c’est plutôt elle qui est allée rejoindre M. Rozon dans son lit et qui est montée sur lui. « Impossible », a répondu la plaignante. « Je peux vous garantir que ce n’est pas ce qui est arrivé », a-t-elle ajouté.

Tout au long du témoignage de la victime, M. Rozon est demeuré attentif, prenant parfois des notes. En quittant le palais en fin de journée, il a affirmé qu’il témoignera pour sa défense.

Rozon nie

Jusqu’à aujourd’hui, il a toujours nié les allégations. « Je n’ai jamais fait l’amour à quelqu’un si une personne a dit non, jamais », avait-il dit à une journaliste de TVA Nouvelles.

La victime alléguée ne fait pas partie des neuf femmes qui avaient raconté au Devoir ainsi qu’au 98,5 FM avoir été victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles de la part de M. Rozon dans la foulée du mouvement de dénonciation #MoiAussi.

Certaines membres du groupe Les Courageuses ont tenu à être présentes pour montrer leur solidarité à la seule des 14 victimes qui a vu sa plainte mener à des accusations. « On veut lui dire qu’on est de tout cœur avec elle et qu’on pense à elle depuis trois ans […] On aimerait que les agresseurs nous demandent pardon », a commenté la comédienne Patricia Tulasne, qui représente le groupe qui a intenté une action collective contre l’ancien magnat de l’humour.

Patricia Tulasne parle au nom des Courageuses avant d'entrer dans la salle



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