Le procès criminel de Gilbert Rozon s’amorce mardi

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’automne 2017, le fondateur de Juste pour rire est visé par neuf femmes, qui ont raconté au «Devoir», ainsi qu’au 98,5 FM, avoir été victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles de sa part.

Gilbert Rozon subira son procès criminel pour viol et attentat à la pudeur à compter de mardi, presque trois ans jour pour jour après les premières secousses liées au mouvement #MoiAussi. Retour sur la chute de l’ancien magnat de l’humour et sur les attentes dans ce procès qui fera un bond dans le temps, en 1980, lors des faits reprochés.

« Gilbert Rozon, c’est le symbole des dénonciations du mouvement #MoiAussi au Québec, illustre la juriste Rachel Chagnon, chercheuse à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF).  Il avait un statut au Québec qui est comparable à celui de Harvey Weinstein à Hollywood et sa chute a été aussi spectaculaire. »

À l’automne 2017, le fondateur de Juste pour rire est visé par neuf femmes, qui ont raconté au Devoir, ainsi qu’au 98,5 FM, avoir été victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles de sa part.

La publication d’une enquête-choc dans le New York Times a propulsé le mouvement #MoiAussi quelques semaines plus tôt lorsque plusieurs actrices ont accusé le producteur Harvey Weinstein de les avoir agressées sexuellement. En février dernier, M. Weinstein a été reconnu coupable d’agression sexuelle et de viol, échappant aux chefs d’accusation les plus graves, soit de comportement « prédateur ». Il est depuis emprisonné et doit subir un autre procès pour des accusations similaires, mais cette fois à Los Angeles.

Le nombre

La comédienne Patricia Tulasne raconte au Devoir avoir réalisé le matin du 19 octobre 2017 ne pas être la seule à avoir gardé le silence par peur de ne pas être crue.

« Je ne regrette pas du tout d’avoir parlé aux médias. On a voulu nous faire porter le poids [de nos sorties médiatiques et d’avoir été solidaires dans nos démarches], mais, à mes yeux, c’est un prétexte, lance Mme Tulasne. S’il n’y avait pas eu les médias, rien de tout ça ne serait sorti. Ce qu’on a provoqué, même si ça n’a pas donné de résultats, ça reste bénéfique. On n’a pas seulement mis les projecteurs sur nos histoires, on a aussi mis en lumièreun problème social, la tolérance de la culture du viol et l’impunité des agresseurs », poursuit-elle.

« L’absence de résultats » évoquée par Mme Tulasne fait référence au dépôt d’accusations dans un seul des quatorze dossiers d’inconduites sexuelles qui visaient M. Rozon. Une décision annoncée après un an d’enquête, en décembre 2018, qui a eu l’effet d’une bombe. « Le DPCP nous a accusées de collusion, de nous être concertées, alors qu’on ne s’est jamais raconté nos histoires, ajoute-t-elle. D’ailleurs, on ne sait même pas qui est la femme dont la plainte a été retenue », ajoute-t-elle.

L’identité de la victime présumée est toujours inconnue à ce jour. Ce que l’on sait, c’est que les événements reprochés à M. Rozon seraient survenus en 1980, à Saint-Sauveur, dans les Laurentides.

Il ne faut d’ailleurs pas s’attendre à ce que cette femme témoigne à visage découvert, rappelle Rachel Chagnon. « En matière d’agressions sexuelles, l’identité de la victime est toujours protégée, ce n’est que si elle en fait la demande que son identité pourrait être révélée », souligne la juriste.

Cela a été le cas dans le dossier de l’ancien animateur Éric Salvail, accusé de harcèlement, d’agression sexuelle et de séquestration envers Donald Duguay, qui a choisi de révéler son identité.

« Pour un procès dont les attentes sont élevées, il va peut-être y avoir une impression d’opacité parce que plusieurs s’attendent à ce que ce procès-là fasse justice à toutes les victimes de Rozon », note Mme Chagnon.

À la recommandation de ses avocats, M. Rozon a décliné notre demande d’entrevue. Jusqu’à aujourd’hui, il a toujours nié les allégations. « Je les réfute et j’espère qu’on vit encore dans une société qui favorise et qui privilégie la présomption d’innocence », avait-il déclaré en février 2018, lors de sa première apparition publique.

« Je suis désolé si quelqu’un a pu se sentir offensé par un propos déplacé, avait-il dit à une journaliste de TVA Nouvelles. Je n’ai jamais fait l’amour à quelqu’un si une personne a dit non, jamais », avait-il ajouté lorsqu’elle lui avait demandé s’il s’excusait également pour des « gestes ».

Le 29 septembre dernier, l’animatrice Julie Snyder, qui a porté plainte à la police contre M. Rozon pour des faits remontant à plus de 20 ans en France, a répliqué à M. Rozon lors de son émission La semaine des 4 Julie.

« Je n’ai pas pu lui dire non parce que c’est arrivé pendant que je dormais. Je dormais dans un endroit où il y avait des gens de Juste pour rire […] Je ne pouvais pas dire non, parce qu’on ne me l’a pas demandé », a lancé l’animatrice.

Elle a aussi expliqué avoir porté plainte, mais que celle-ci n’a pas été retenue, notamment parce que les événements se sont produits à l’étranger et qu’en France, il y a un délai de prescription.

Jeudi, le fondateur de Juste pour rire a intenté une poursuite civile de 450 000 $ contre Mme Snyder et son invitée, Pénélope McQuade, qu’il accuse d’avoir voulu nuire à sa réputation à quelques jours de son procès criminel.

Parcours de combattante

Le procès de M. Rozon viendra une fois de plus montrer que la traversée du processus judiciaire constitue un parcours de combattante, estime la juriste et autrice Suzanne Zaccour. « Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que l’enjeu du procès est bien plus large qu’une question de droit, c’est une question sociale quant à la tolérance de la culture du viol. »

Mme Zaccour prévient qu’il ne faut pas voir l’issue du procès comme une « vérité absolue ». « S’il n’est pas reconnu coupable, ça peut être par manque de preuve, mais en aucun cas cela voudra dire que la victime a menti », insiste-t-elle.

Une condamnation de M. Rozon conforterait les victimes à l’égard du système de justice, croit Rachel Chagnon, qui estime toutefois qu’un acquittement n’aurait pas nécessairement un effet de découragement. C’est que le procès de M. Rozon s’amorce trois mois après une nouvelle vague de dénonciations — anonymes et à visage découvert — sur les réseaux sociaux.

« Je pense qu’en 2020, au lieu d’être paralysant sur les mouvements ou encore de créer du désenchantement à l’égard du système de justice, son effet portera plutôt à se dire qu’on va continuer avec les modes alternatifs comme les dénonciations sur les réseaux sociaux », dit Mme Chagnon.

Patricia Tulasne, qui est aussi la représentante des Courageuses, un groupe d’une vingtaine de femmes qui ont entrepris une action collective contre M. Rozon au civil, dit ne pas avoir d’attentes.

« Vous savez, au-delà d’un procès ou d’une condamnation, ce que souhaitent beaucoup de victimes, c’est que leur agresseur demande pardon », confie-t-elle.

L’autre «affaire Rozon»

Le nom de Gilbert Rozon n’est pas inconnu dans les tribunaux de la province. En 1997, le fondateur de Juste pour rire a plaidé coupable à une accusation criminelle d’agression sexuelle d’une jeune femme de 19 ans au manoir Rouville-Campbell, à Mont-Saint-Hilaire.

M. Rozon avait ensuite obtenu une absolution inconditionnelle. Son avocat avait fait valoir que M. Rozon devait régulièrement quitter le pays dans le cadre de son travail avec Juste pour rire, et qu’avec un casier judiciaire, il ne pourrait plus continuer à voyager, notamment aux États-Unis.

Améli Pineda


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