Quand la pandémie pousse à l’innovation

Isabelle Delorme Collaboration spéciale
Les organismes et les fondations ont été nombreux à devoir s’adapter à la réalité pandémique pour réussir à solliciter leurs donateurs autrement.
Photo: iStock Les organismes et les fondations ont été nombreux à devoir s’adapter à la réalité pandémique pour réussir à solliciter leurs donateurs autrement.

Ce texte fait partie du cahier spécial Philanthropie

« Face à un grand choc, il faut aller à l’essentiel, être utile aux autres », lançait l’économiste français Jacques Attali au printemps dernier. Mais depuis que le coronavirus s’est invité sur la planète avec les conséquences économiques que l’on connaît, le monde de la philanthropie s’interroge. Comment aller chercher des dons dans ce contexte morose quand la mission caritative s’avère plus utile que jamais ? Les organismes et les fondations ont été nombreux à devoir s’adapter à la réalité pandémique pour réussir à solliciter leurs donateurs autrement. 

Les bourses philanthropiques de l’année 2020 seront plus garnies que prévu, d’après Daniel Asselin, président de la firme d’experts-conseils en philanthropie Episode. Il estime la baisse de revenu à environ 200 millions sur une enveloppe totale annuelle de 3 milliards au Québec. « Jusqu’en décembre, la perte ne sera pas si importante, car les gens ont bien réagi. Les grandes entreprises ont notamment beaucoup soutenu les organismes de première ligne », souligne le spécialiste, qui se félicite que les promesses de dons aient été globalement respectées malgré la situation. Par ailleurs, les subventions gouvernementales ont permis à l’économie philanthropique de se maintenir.

Des besoins « au cœur de la tempête »

C’est l’un des rares effets positifs du confinement : le milieu caritatif a été « mis à l’avant-scène », selon Daniel Asselin, qui rapporte que les grandes entreprises et les grandes familles de donateurs ont été plus que jamais sensibilisées. « On voit dans nos sondages qu’elles vont vouloir jouer un rôle significatif dans les prochaines années », affirme le président. Un beau sursaut de générosité.

« La pandémie a démontré l’importance des services de première ligne », confirme Céline Muloin, présidente et directrice générale de la Fondation Tel-jeunes. Les jeunes et leurs parents, soutenus gratuitement 24 heures sur 24 par l’organisme, sont en difficulté avec la COVID-19. Pour faire face à leurs besoins, qui se sont accrus de 30 % les trois premiers mois de la pandémie, la fondation a dû annuler ses événements, mais a pu compter sur ses grands donateurs. En additionnant ces contributions à l’aide gouvernementale, l’organisme a pu embaucher du personnel et continuer la mise à jour des moyens technologiques entreprise avant la crise, ce qui lui a permis d’optimiser son taux de réponse.

Même soulagement du côté des Petits Frères, qui ont bénéficié d’un surcroît de notoriété et de financement grâce à la soirée Une chance qu’on s’a diffusée à TVA et à Télé-Québec. Une campagne d’urgence de dons majeurs a également permis de collecter 1,1 million de dollars, et l’organisme a vu ses revenus philanthropiques augmenter de 43 % pour l’année 2019-2020 par rapport à 2018-2019. « Nous avons reçu une vague de générosité incroyable, se réjouit la directrice générale, Caroline Sauriol. Il faut dire que nos services étaient au cœur de la tempête et tout à fait pertinents dans cette période où l’isolement de nos aînés était effarant. » Un exemple éloquent : sans carte de crédit, beaucoup de personnes âgées ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins essentiels pendant le confinement, et l’organisme les a aidés à s’en procurer une.

1,1 million
C’est la somme qu’a rapporté à la fondation des Petits Frères la campagne d’urgence de dons majeurs, faisant augmenter les revenus philanthropiques de l’organisme de 43 % pour l’année 2019-2020 par rapport à 2018-2019.

À la Fondation de l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, l’impossibilité d’organiser de grands événements a été un coup dur, entraînant une perte de revenu de 250 000 à 300 000 dollars. Mais son directeur général, Paul Bergeron, reste positif, car les résultats des campagnes de sollicitation rapidement mises en place ont été très encourageants, et une dégustation de vins virtuelle organisée en septembre avec une sommelière — des bouteilles et des bouchées gastronomiques ayant été livrées aux participants — a permis de recueillir 50 000 $. À l’agenda au début décembre, un nouvel événement virtuel sera diffusé sur la plateforme Yoop, à défaut de pouvoir tenir le traditionnel gala annuel de 600 personnes, pour insuffler encore de l’oxygène à la fondation hospitalière.

Accueillir les donateurs en 2021

« L’économie sera moins soutenue par les gouvernements en 2021, et nous anticipons une perte plus importante sur l’enveloppe philanthropique », craint toutefois Daniel Asselin, qui ne croit pas que la virtualisation des rendez-vous philanthropiques soit une solution pérenne au-delà de 2020. « Cela peut donner des résultats très intéressants à court et moyen terme. Mais les événements virtuels ne réussiront pas à transcender le qualitatif des événements traditionnels en présentiel, car la philanthropie a besoin de contact humain. On ne peut pas assister à dix cocktails virtuels ! Et les donateurs commencent à se lasser », rapporte le spécialiste.

Pour Paul Bergeron, le virtuel s’invitera néanmoins de plus en plus aux événements caritatifs pour enrichirles formats traditionnels. « L’apprentissage de la pandémie démontre que le virtuel est nécessaire aux événements, estime le directeur général, qui y voit un défi stimulant en attendant de renouer avec le réel. « Cela nous force à être de plus en plus créatifs, tant sur le format que sur le contenu, car il faut continuer à offrir un contenu intéressant et divertissant », lance M. Bergeron.

Les événements virtuels ne réussiront pas à transcender le qualitatif des événements traditionnels en présentiel, car la philanthropie a besoin de contact humain

 

À la Fondation Tel-jeunes, le temps est également à la réflexion. « J’envisage que les deux prochaines années ne seront pas propices à tenir des événements donc nous devons revoir complètement notre modèle d’affaires, confie Céline Muloin qui se garde de toute précipitation pour mener une réflexion sur le long terme. Chez Les Petits Frères, le défi sera de fidéliser les nouveaux donateurs. « Beaucoup ont donné sous le coup d’une émotion, d’un désir spontané de combattre la crise », souligne Caroline Sauriol, qui se prépare à inventer de nouveaux formats d’événements pour aller chercher la générosité.

« Les organismes devront tenter de bonifier la contribution des petits et grands donateurs en collaboration avec des organisations apparentées à leur secteur », conseille Daniel Asselin, qui prévoit que le marché pourrait rebondir plus facilement qu’après une crise économique traditionnelle, avec un rebond de la générosité dès 2022. « Nous ne nous trompons pas beaucoup, mais nous ne sommes pas devins », prévient néanmoins le spécialiste. Après le semestre qui vient de s’écouler, la prudence est de mise.