Les ingénieurs à l’assaut de l’entrepreneuriat

Marie Pâris Collaboration spéciale
«L’entrepreneuriat est en recrudescence [avec la pandémie de COVID-19], car tout le monde veut se réinventer; et souvent, ça passe par l’ingénierie.»
Photo: Getty Images «L’entrepreneuriat est en recrudescence [avec la pandémie de COVID-19], car tout le monde veut se réinventer; et souvent, ça passe par l’ingénierie.»

Ce texte fait partie du cahier spécial Génie québécois

L’entrepreneuriat séduit aussi le secteur du génie, où les projets fleurissent, lancés notamment par la jeune génération et portés par de nombreux programmes universitaires.

Tandis qu’il étudie à l’Université Laval à Québec, Anthony Blais constate que trouver une prise disponible pour ses appareils électroniques est un combat de tous les jours. Avec trois camarades de génie physique, il décide donc de « réinventer la recharge des appareils » : ils découvrent une nouvelle technologie de transfert d’énergie sans fil, à partir de laquelle ils développent une plaque qui s’installe sous le bureau et permet de recharger les ordinateurs, tablettes, etc. GPHY, ce projet lancé pendant leur dernière année d’études, sortira ses premiers produits d’ici deux mois, après deux ans de recherche et développement. « L’entrepreneuriat a toujours fait partie de moi, c’était là-dedans que je voulais aller, raconte Anthony. Je me suis entouré de collègues qui avaient la même vision que moi : créer notre propre projet. »

C’est cette même volonté qui a poussé Laurent Blanchet et ses collègues à lancer leur entreprise. En 2018, en parallèle de leur recherche scolaire à Polytechnique, les étudiants développent une technologie d’exosquelette. « On était capables de faire des produits avec un potentiel, et qui intéressent des gens, explique Laurent. Pourquoi ne pas nous lancer en affaires ? On aurait pu utiliser notre expertise comme un service, mais on avait vraiment le goût de faire un produit. » En mars 2019, ils lancent Biolift, une entreprise qui offre des exosquelettes supportant les mouvements. À cette prothèse sont ajoutés des capteurs qui permettent d’évaluer les données et d’aider les gestionnaires à mieux distribuer leur équipe sur le terrain, et ainsi prévenir les blessures et les coûts qui y sont reliés.

Apprendre à apprendre

La formation d’ingénieur est un véritable atout, selon le cofondateur de Biolift. Bien sûr, il y a les compétences techniques qui permettent aux ingénieurs de développer les produits eux-mêmes, mais pas seulement : « Ce qu’on apprend beaucoup en ingénierie, c’est à apprendre. Ça nous a permis d’être capables d’apprendre rapidement les bases en marketing, en finance, etc. »

Cloé Caron, fondatrice d’O2coaching, qui offre un programme de coaching pour les entrepreneurs, insiste elle aussi sur cette capacité de création et d’innovation. « Le cerveau des ingénieurs est wired : il est construit pour trouver des solutions à des problèmes complexes. C’est ça qui les anime. »

On était capables de faire des produits avec un potentiel, et qui intéressent des gens. Pourquoi ne pas nous lancer en affaires?

 

Mais la coach relève aussi une lacune dans le profil de l’ingénieur, qui a l’habitude de tout calculer : la peur du risque. « L’entrepreneur doit pouvoir prendre certains risques. Parfois, je vois un inconfort important par rapport à ça chez les ingénieurs », souligne-t-elle. Les défis sont nombreux dans le quotidien d’un entrepreneur, qui n’a pas toujours le temps de tout vérifier deux fois, et il faut aussi être capable de s’appuyer sur son intuition. Anthony Blais évoque ce « syndrome de l’ingénieur » : « On veut toujours que le produit soit parfait avant de le lancer. Il faut apprendre à se détacher de ça et être capable de sortir un produit un peu moins prêt, mais qui peut aller chercher des ventes et permettre de continuer le développement. »

Le tremplin universitaire

Pour encadrer les entrepreneurs, différents programmes ont vu le jour dans le cadre universitaire. L’École de technologie supérieure a ainsi lancé le Centech, qui offre des ateliers, de l’accompagnement personnalisé, un espace de travail adapté, un réseau de mentors, etc. On retrouve le même type d’offres au Centre d’entrepreneuriat Poly-UdeM, à l’ACET de l’Université de Sherbrooke, à l’EGGENIUS de l’Université Laval ou encore au Centre d’innovation District 3 de l’Université Concordia. « On avait des lacunes du côté administratif, mais on les a comblées en s’inscrivant dans différents programmes d’entrepreneuriat, qui nous ont aidés à bâtir l’entreprise », indique Anthony Blais. Les fondateurs de GPHY ont par ailleurs fait un MBA pour développer leurs compétences en gestion.

« Je ne suis pas sûre qu’un ingénieur ait besoin de retourner aux études pour se lancer en affaires, ça dépend d’où il part, nuance Cloé Caron. En revanche, il ne faut jamais arrêter de se développer grâce à des livres, des podcasts, un coach, etc. »

Anthony Blais acquiesce : l’entrepreneuriat s’apprend plus en pratique qu’à l’école. Mais en retournant à l’université pour faire leur MBA, lui et ses collègues ont notamment pu participer à des concours. « C’est souvent le petit coup de pouce qui manque pour lancer un projet. Le concours est aussi une façon de valider ses idées. On a gagné une bourse de 20 000 $ et ça nous a décidés à nous lancer à temps plein dans le projet. Ça amène une visibilité et ça a aussi permis d’aller chercher d’autres subventions. »

La culture entrepreneuriale est en effet de plus en plus véhiculée à l’université, notamment dans le secteur du génie, où naissent de nombreux projets. Et la COVID-19 a accéléré ce mouvement, qui touche d’autant plus la jeune génération, souligne Laurent Blanchet. « L’entrepreneuriat est en recrudescence, car tout le monde veut se réinventer ; et souvent, ça passe par l’ingénierie. »